Au musée, J.B. (Josh O’Connor) prépare son gros coup.
Œuvre immense par sa modestie même, le neuvième long-métrage de Kelly Reichardt fait calmement dérailler les codes des films de genre. Quant au premier film de Yaonan Liu, il réinvente le «film d’ados» dans un univers mi-réaliste, mi-fantastique.
«The Mastermind», de Kelly Reichardt
C’est comme si on l’avait toujours su. Lorsque James Blaine Mooney, que tout le monde appelle «J.B.», met en place l’opération qui doit le sortir de la situation dégradante dans laquelle il se trouve, il est évident que cela ne marchera pas. Père de famille doté d’une épouse qui semble n’avoir que des qualités et qui gagne les revenus (insuffisants) du ménage et de deux garçons pleins de vitalité, fils d’un notable d’une petite ville du Massachusetts et charpentier au chômage, J.B. est un homme qui préfère ce qu’il imagine –pour lui-même et pour les siens– à ce qu’il vit.
Ce qui est beau, tout de suite, est que le film ne lui en veut pas, ne le juge pas, sans pour autant chercher à faire croire que ce que trame son personnage aurait la moindre chance d’aboutir. À l’unisson, la mise en scène de la cinéaste états-unienne Kelly Reichardt et le jeu de l’acteur britannique Josh O’Connor suivent une ligne de crête, fragile et tendue comme le fil d’un funambule, entre héroïsation et condamnation.
J.B. a conçu le projet de voler des tableaux d’un artiste connu, exposés dans le musée local. Il est un homme intelligent et méticuleux, mais il a besoin de renforts, forcément issus d’un milieu qu’il connaît mal. Et il s’agit d’accomplir un délit dont chacun sait, ne serait-ce que grâce au cinéma, qu’il ne sert à rien en lui-même: il ne suffit pas de mettre la main sur des objets de valeur, il faut pouvoir les écouler.

J.B. flanqué d’acolytes pas forcément fiables (Eli Gelb et Javion Allen). | Condor Distribution
Le cinéma, comme ressource d’imaginaire, est actif aussi bien pour le protagoniste, qui se rêve en gentleman cambrioleur, que pour les spectateurs, qui ne cessent de croiser des souvenirs de films, pour constamment être mis en position décalée par rapport à ce qui a été si souvent raconté sur grand écran.
Aucune coquetterie dans cette constante déviation des pistes apparemment reconnaissables, mais la continuation, par de nouveaux moyens, de l’entreprise à la fois modeste et ambitieuse de la cinéaste Kelly Reichardt, depuis ses débuts avec River of Grass, en 1994, et surtout l’affirmation de sa manière avec son deuxième long-métrage, Old Joy, sorti en 2006.
La modestie n’est pas ici une qualité en plus, elle est au principe d’un projet de cinéma habité de l’ambition de défaire les mécanismes du spectacle hollywoodien, perçus comme des agents efficaces d’une société d’oppression et d’inégalité, quels que soient les valeurs que leurs scénarios prétendent promouvoir.
Même si son récit est situé au début des années 1970, The Mastermind est un film très contemporain. Découvert en toute fin du dernier Festival de Cannes, à un moment où les festivaliers ne sont plus très disponibles à de tels déplacements, à supposer qu’ils le soient davantage à un autre moment, le neuvième long-métrage de la cinéaste de First Cow (2021) est une radicale opération anti-Trump, en refusant absolument tous les dispositifs dont le maître actuel des États-Unis est l’incarnation extrême, délibérément caricaturale.
Il y aura cambriolage et poursuite, confrontation avec la police et avec des gangsters, il y aura fuites et rencontres, solidarité et trahison, paysages aux horizons infinis et tanières refuges. Rien, absolument rien ne se passera comme prévu –prévu par la loi d’airain du show-business.
Émouvant de douceur et, grâce à la présence de Josh O’Connor tel qu’il est filmé, d’un humour teinté de mélancolie, traversé d’une énergie obstinée qui ne peut ni ne veut se convertir en brutalité, le film progresse dans un monde lui-même étrange.
J.B. en cavale à travers une Amérique en pleine contestation. | Capture d’écran Condor Distribution
Aussi précisément située dans le temps que dans l’espace (entre le Massachusetts et l’Ohio), on y entend la télévision parler de la guerre du Vietnam et des manifestations étudiantes. Les vêtements et les voitures sont d’époque. Et pourtant The Mastermind se passe aujourd’hui, un aujourd’hui à moitié rêvé, songe revenu du passé pour raconter des impuissances et des élans, des désirs, des impasses et des malentendus étonnamment plus actuels, plus réels de n’être pas lestés d’un réalisme anecdotique.
Tout comme pour Wendy et Lucy (2008) ou Certaines femmes (2016), Kelly Reichardt filme au présent, le présent des êtres, des espoirs, des illusions, des bricolages vitaux qu’on ne saurait éviter, même si on sait qu’ils vont échouer. Comme J.B. le savait peut-être aussi depuis le début, lorsqu’il a volé un petit personnage qui sans doute lui ressemblait, dans une vitrine du musée de Framingham (près de Boston, Massachusetts).
Comme le sait, magnifiquement, cette musique inspirée et minimale du compositeur américain Rob Mazurek, revenue des films noirs des années 1950, des Amants de la nuit (Nicholas Ray, 1947) et de Quand la ville dort (John Huston, 1950), où le «no future» des personnages pouvait encore passer pour des exceptions tragiques. Mais The Mastermind n’est pas une tragédie, c’est une histoire d’amour, comme une chanson belle et triste. Une chanson de révolte quand la révolte doit trouver de nouvelles voies.
«Le Grand Phuket», de Yaonan Liu
Où est-on? En Chine, sans doute, mais quel est ce lieu? Une ville, un village, un terrain vague, un chantier? Tout cela à la fois, d’une manière qui ne cesse d’évoluer, de façon chaotique, souvent brutale. Ce paysage en mouvement et en incertitude ressemble à la vie de ce garçon, Li Xing.
Lycéen indiscipliné, copain plus ou moins fiable, amoureux d’une condisciple très différente de lui, fils hostile à sa mère –qui le lui rend bien– et à son beau-père, rêveur attiré par la mère de son pote et par un monde d’artifices et de jeux vidéo… Tout cela, et davantage, se dessine et se reconfigure dans la manière mobile, parfois heurtée, avec laquelle le cinéaste chinois Yaonan Liu réalise son premier film, Le Grand Phuket, dont il est aussi le chef opérateur.

Li Xing (Rongkun Li) qui se transforme à l’unisson des mutations violentes de son quartier. | Destiny Films
Des salles de classe à ce tunnel en forme de grotte magique et de refuge hors d’un monde hostile et instable, au fil de multiples interactions avec de nombreux personnages, y compris ceux qu’imagine Li Xing, ce film au titre énigmatique nous emporte dans un tourbillon de sensations et d’émotions (…)
