À voir au cinéma: «Hamnet», «Le Retour du projectionniste», «Imperial Princess»

Dans les profondeurs de la forêt, la rencontre entre Agnes (Jessie Buckley) et Will (Paul Mescal), deux êtres d’exception.

Grande reconstitution hollywoodienne avec Chloé Zhao ou documentaires singuliers chez Orkhan Aghazadeh et Virgil Vernier: trois formes de contes très originales 

«Hamnet», de Chloé Zhao

On regrettera le carton du début qui vient nous avertir que le mot du titre est l’équivalent de «Hamlet». Petite balise superflue à l’orée d’un film où l’essentiel se joue autour de ce qu’on devine et interprète de ce qui est montré.

Dans la campagne anglaise au XVIe siècle, une adolescente sort de la forêt, rejointe par ce qui est semble-t-il sa famille, des paysans aisés, accompagnée de signes d’une «différence» –enfant adoptée ou née hors du mariage, sorcière ou magicienne, fille des cascades et des grottes et maîtresse d’un faucon. Son étrangeté est redoublée de manière intrigante par son interprète, Jessie Buckley, tout droit sortie d’une série Netflix plutôt que des Midlands à la fin de la Renaissance, et n’ayant à l’évidence pas l’âge du rôle d’Agnes. Du moins à ce moment.

Ce décalage sert plutôt le film, qui circule entre reconstitution méticuleuse et bizarreries multiples, tandis qu’Agnes défie ses parents qui ne sont pas ses parents en allant épouser Paul Mescal, qui joue un artisan qui n’est pas artisan, mais habité d’une pulsion insurmontable d’écrire des histoires. Il faudra beaucoup de temps dans le déroulement des péripéties accompagnant leur mariage, la naissance de leur première fille, des conflits familiaux et villageois, des catastrophes naturelles, avant que soit distillé que l’homme se prénomme William et la bourgade Stratford.

Cette curieuse gestion des informations, qui enferme l’histoire racontée durant les neuf dixièmes du film dans son cadre, le récit de la carrière de William Shakespeare vue depuis sa cambrousse natale et aux côtés de son épouse et de ses enfants laissés à la maison pendant qu’il fait carrière à Londres, est le ressort central du film. Du moins avant la séquence finale.

Will, fils d’artisan saisi par la passion d’écrire et de raconter. | Capture d’écran Universal Pictures France

Cette rétention, malgré le caractère dramatique de certains événements, après la naissance de deux (faux) jumeaux dont le garçon prénommé Hamnet, alimente l’enchaînement de séquences filmées avec goût et émotion. Mais dont on finit par se demander pourquoi on nous raconte tout ça, à grand renfort de plans très travaillés, de lumières sophistiquées, de paysages somptueux. Aujourd’hui plus que jamais, à l’heure des réseaux sociaux qui dévoilent en avance les secrets des films, le «secret» qu’il s’agissait depuis le début de l’histoire du «Barde» n’a guère de sens.

Le film bricole avec ce double jeu –pas dit mais su quand même– sans en faire grand-chose d’autre qu’une bizarrerie de plus. On en devine la raison d’être: il s’agissait de rester du côté d’Agnes. Mais son personnage est trop fabriqué, jouant sur de multiples autres tableaux, pour être le contrechamp féministe de l’histoire d’un grand homme.

Quand Agnes découvre pourquoi son mari reste éloigné d’elle et de sa famille. | Universal Pictures

La réponse viendra dans les dernières minutes, séquence impressionnante qui remet en jeu tout ce qui a été montré avant, sous le signe des relations entre le théâtre (ou un autre art, par exemple le cinéma) et la vie. Elle viendra quand, entre scène, coulisses et parterre du théâtre du Globe, à Londres, Agnes assiste pour la première fois à une pièce de son époux, sans y avoir été conviée. Hamlet, donc, où Will joue le fantôme du roi.

La séquence finale est mémorable, pas seulement comme résolution de l’intrigue, mais dans sa mise en scène. Elle confirme le talent de Chloé Zhao, tandis que l’ensemble du film témoigne d’un déséquilibre, de la difficulté à trouver sa place et à construire son œuvre de la cinéaste chinoise découverte avec l’audacieux Les Chansons que mes frères m’ont apprises (2015), fêtée pour Nomadland (2020) et égarée ensuite avec Les Éternels (2021).

C’est un peu comme un conte où l’héroïne n’aurait pas encore découvert la formule magique. Aussi accomplie soit, en matière de réalisation, chaque scène du film (ou la plupart d’entre elles), il y manque un enjeu interne, qui ne repose pas sur le seul dénouement pour donner un sens à l’ensemble.

Hamnet est aujourd’hui un des principaux prétendants aux Oscars, tant mieux pour lui et pour celles et ceux qui l’ont fait. Mais dans l’environnement hollywoodien tel qu’il fonctionne, il reste à Chloé Zhao, à construire son propre «théâtre», comme certains ont su le faire, y compris au sein de l’industrie, au lieu d’être ballotée pour des exercices de styles, même aussi prestigieux et luxueux que celui-là. Le film confirme qu’elle en a le talent.

Hamnet
De Chloé Zhao
Avec Jessie Buckley, Paul Mescal, Emily Watson, Joe Alwyn
Durée: 2h05
Sortie le 21 janvier 2026

«Le Retour du projectionniste», d’Orkhan Aghazadeh

Il était une fois, dans un village reculé du Caucase, un vieil homme qui rêvait de faire revenir une ancienne magie. Ses amis et ses voisins l’aimaient bien, ils se moquaient gentiment de lui, sans vraiment se soucier de ses lubies. Mais un jeune page, doué pour d’autres artifices, vint lui prêter main forte. Ensemble, ils se lancèrent dans une aventure pleine de rebondissements.

C’est un conte et c’est un documentaire. Le vieux Samid, qui fut le projectionniste quand sa bourgade azerbaïdjanaise avait un cinéma, existe bel et bien. Et le jeune Ayaz, qui fabrique des images animées sur son ordinateur, aussi.

Ensemble, dans ce lieu coupé du monde par la neige en hiver, ils entreprennent de faire revivre la magie du cinéma, des projections, de l’occasion pour toute la communauté de s’assembler devant des images plus grandes que la vie. Des images souvent venues d’Inde, c’est-à-dire de Bollywood, mais dûment regardées par les caciques pour en éliminer toute scène qui paraîtrait licencieuse au regard des mœurs locales.

Le vieux Samid et le jeune Ayaz, ensemble pour faire revivre la magie du cinéma et des projections. | Survivance

Avec la verve d’un conteur, le premier film du cinéaste azerbaïdjanais Orkhan Aghazadeh observe les efforts pour surmonter les obstacles techniques, les difficultés dans les relations entre les personnes et les groupes, les générations et les imaginaires. D’une technologie inventée au XIXe siècle à des outils du XXIe siècle, le désir obstiné et une singulière amitié font surgir des effets inattendus.

Captées sur le vif ou rejouées, souvent commentées par les protagonistes avec un mélange d’amusement et de fierté, les scènes composent un récit à la fois légendaire et concret, où le drame et l’humour se faufilent comme des compagnons joueurs. Comme tout conte digne de ce nom, c’est une toute petite histoire aux échos immenses. Que ce conte soit incarné par ses véritables protagonistes dans les lieux et les conditions matérielles où ils vivent aujourd’hui en amplifie encore les puissances d’évocation, d’émotion et de rêve.

 

 
Le Retour du projectionniste
 
De Orkhan Aghazadeh
Avec Samidullah Idrisov, Ayaz Khaligov
Durée: 1h20
Sortie le 21 janvier 2026

«Imperial Princess», de Virgil Vernier

Les bolides dans les rues de la ville. Ils sont comme les dragons indifférents et dangereux de ce qui serait, là aussi, un conte. Abandonnée, la princesse? Pas exactement, plutôt en fuite. Mais en fuite en étant restée immobile, dans la forêt glacée du luxe monégasque, quand ses oligarques de parents se sont carapatés pour échapper aux sanctions qui les vise, suite à l’agression russe de l’Ukraine. (…)