À voir au cinéma: «Les Survivants du Che», «Adieu monde cruel», «Rose», «Hair, Paper, Water»

L’enfant de Hair, Paper, Water qui découvre un monde archaïque où se dessine une partie de son futur

Documentaires ou fictions, historiques ou contemporains, les films de Christophe Dimitri Réveille, Félix de Givry, Markus Schleinzer ou Nicolas Graux et Trương Minh Quý sont des découvertes aussi mémorables qu’inattendues.

Temps de lecture: 7 minutes

«Les Survivants du Che» de Christophe Dimitri Réveille

Documentaire présenté très discrètement en marge du dernier Festival de Cannes, le film de Christophe Dimitri Réveille aurait mérité une bien plus grande visibilité. C’était rien moins que le plus grand film d’aventure montré sur la Croisette cette année: Les Survivants du Che, c’est Les Aventuriers de l’arche perdue, mais en vrai.

Une archive montrant Ernesto «Che» Guevara, dans Les Survivants du Che. | © ICAIC / Festival de Cannes
Une archive montrant Ernesto «Che» Guevara, dans Les Survivants du Che. | © ICAIC / Festival de Cannes

En octobre 1967, les derniers combattants de la force insurrectionnelle qu’Ernesto Guevara a tenté d’implanter en Bolivie sont 17. Ils sont traqués par les troupes d’élite de la dictature du général Hugo Banzer Suárez alors au pouvoir. Au cours d’un ultime combat, 10 d’entre eux sont tués, un est fait prisonnier, Guevara, qui sera ensuite assassiné dans l’école du village de Las Higueras.

Cette histoire a traversé les décennies, contribuant à faire du Che une figure culte un peu partout dans le monde… mais cette histoire est incomplète. Il y manque les six hommes qui ont échappé à l’embuscade, trois Cubains et trois Boliviens. Le film raconte ce qui leur est arrivé.

Poursuivis sans relâche par des milliers de soldats avec l’appui de l’appareil militaire des États-Unis, ces six survivants vont parcourir 2.400 kilomètres, pour l’essentiel à pied, à travers les jungles et les montagnes. Caméra à la main, Christophe Dimitri Réveille a refait l’intégralité de leur odyssée.

Il raconte non seulement cette histoire hors norme, mais aussi le contexte dans lequel elle s’inscrit et qui commence par les combats dans les montagnes de la Sierra Maestra qui mèneront à la victoire de la révolution cubaine contre la dictature mafieuse installée par les États-Unis dans l’île.

Parmi les guérilleros vainqueurs en 1959, des paysans devenus des combattants aguerris, qui huit ans plus tard accompagneront Guevara dans l’expédition plus qu’incertaine en Bolivie.

Dariel Alarcón Ramírez, dit Benigno, plus d'un demi-siècle après son engagement dans la lutte de libération de Cuba, 45 ans après l'exploit de la survie en Bolivie, à… Ivry-sur-Seine, toujours combattant révolutionnaire. | Capture d'écran de la bande annonce via Paname Distribution
Dariel Alarcón Ramírez, dit Benigno, plus d’un demi-siècle après son engagement dans la lutte de libération de Cuba, 45 ans après l’exploit de la survie en Bolivie, à… Ivry-sur-Seine, toujours combattant révolutionnaire. | Capture d’écran de la bande annonce via Paname Distribution

Le réalisateur raconte cela avec ses propres images tournées sur place, avec des archives quand il y en a, avec des séquences animées quand il n’y a rien. Et surtout il a retrouvé, outre Régis Debray qui apporte un éclairage bienvenu, six survivants de cette histoire: sont interrogés les trois guérilleros cubains, Dariel Alarcón Ramírez, dit Benigno, Harry Villegas, dit Pombo, et Leonardo Tamayo Núñez, dit Urbano, ainsi que le dirigeant syndical bolivien venu à la fin leur prêter main-forte et organiser leur passage au Chili où les attendrait Salvador Allende, Efrain Quicanes dit El Negro.

Mais Christophe Dimitri Réveille a également retrouvé et obtenu des entretiens avec le colonel bolivien qui commandait la traque et a directement ordonné l’assassinat de Guevara, ainsi qu’avec l’officier de la CIA envoyé sur place et qui a supervisé toute l’opération. Leurs témoignages sont, tous, extraordinaires.

Exploit physique (avoir refait ce parcours insensé et filmé tout du long), exploit journalistique (avoir retrouvé les protagonistes et obtenu leurs témoignages), Les Survivants du Che est aussi un exploit cinématographique.

La reconstitution en animation d'un épisode de l'odyssée des survivants. | Paname Distribution
La reconstitution en animation d’un épisode de l’odyssée des survivants. | Paname Distribution

Il maintient un rythme de film d’action tout en réussissant ce qui est devenu une tendance forte du cinéma documentaire, souvent mobilisée, rarement réussie: l’hétérogénéité des images et des approches. L’usage de l’animation notamment, est ici très légitime et efficace pour figurer ce qui n’a pu être enregistré, mais en s’appuyant sur des descriptions précises des lieux et des faits.

Il y a plus, et qui fait toute l’importance du film. Avec Benigno, Pombo et Urbano, c’est encore une autre histoire qui se fait entendre. Celle d’une certitude du bien-fondé de l’affrontement avec les forces de l’injustice et de l’oppression, de la fidélité à un idéal à travers des décennies de combat, de souffrances, de désillusions.

Ils connaitront ensuite des destins différents, qu’évoque aussi ce film tourné sur près de vingt ans. Des destins qui ont, eux aussi, beaucoup à dire sur aujourd’hui.

Les Survivants du Che

de Christophe Dimitri Réveille

Séances

Durée: 1h34

Sortie 9 septembre 2026

«Adieu monde cruel» de Félix de Givry

Le jeune Otto, ne supportant plus le harcèlement infligé par quelques élèves de sa classe de troisième, a mis fin à ses jours. Tandis que les adultes gèrent cette triste circonstance, il en faudra plus pour empêcher Léna, qui aime Otto, de mettre en place ce qui est nécessaire.

Le sens de l’initiative et du récit des deux adolescents permettront à Otto de vivre des aventures heureuses au bord de la Manche, dans un squat où l’accueille un jeune sage.

Image de l'exclusion d'Otto (Milo Machado-Graner) et citation des 400 Coups, ce qui n'empêchera ni le garçon ni le film de prendre leur envol. | Diaphana Distribution
Image de l’exclusion d’Otto (Milo Machado-Graner) et citation des 400 Coups, ce qui n’empêchera ni le garçon ni le film de prendre leur envol. | Diaphana Distribution

C’est un conte assez fantastique et au moins aussi réaliste, cela vibre et intrigue. Premier film de Félix de Givry, Adieu monde cruel traverse avec hardiesse et légèreté une longue histoire du cinéma consacrée à la sortie de l’enfance, écoute ce qui résonne de courage et d’angoisse chez ses jeunes protagonistes, et fait souvent sourire.

Débuté par une course-poursuite, continué avec une échappée et des trajectoires qui cherchent à inventer la possibilité de se rencontrer, ce premier film attentif aussi à ce qui circule ou se bloque dans une petite ville d’aujourd’hui est le plus prometteur des mouvements. Et qu’il fasse écho, avec les moyens de la fiction, à une actualité tragique, participe de sa pertinence.

Présenté au Festival de Cannes dans le cadre de la Semaine de la critique, il s’y est imposé comme un des marqueurs d’un beau renouvellement du cinéma français, avec l’entrée en lice de jeunes réalisateurs et réalisatrices. Sans rien devoir à personne, Adieu monde cruel s’inscrit dans la lignée d’un cinéma libre et sans arrogance, qui est une vraie bouffée d’air pur.

Adieu monde cruel

De Félix de Givry

Avec Milo Machado-Graner, Jane Beever, Françoise Lebrun, Maja Sandoz

Séances

Durée: 1h33

Sortie le 9 septembre 2026

«Rose» de Markus Schleinzer

Deux forces convergent d’emblée pour faire de Rose, troisième film du réalisateur autrichien Markus Schleinzer, une expérience impressionnante. L’une tient aux images, dont le noir et blanc dans la campagne germanique du XVIIᵉ siècle prend d’emblée des allures de gravure au burin, dans la tradition de Dürer.

Sandra Hüller dans le rôle titre d'un film dont le mystère est de ne pas avoir de secret. | KMBO
Sandra Hüller dans le rôle titre d’un film dont le mystère est de ne pas avoir de secret. | KMBO

Ce n’est pas tant que les images sont belles (elles le sont), mais elles sont surtout habitées de présences, à la fois très matérielles (les corps, les objets en bois et en métal, en tissu ou en argile, la boue des chemins, la brume sur les champs…) et riches d’assonances poétiques, romanesques, voire fantomatiques.

L’autre force, qui est un geste de mise en scène aussi simple qu’efficace, est de savoir que celui qui débarque dans un village pour s’y installer, soldat revenant de guerre, est interprété par Sandra Hüller.

Dès lors, tout le processus narratif quant à la possibilité, quant aux raisons et quant aux effets du travestissement du personnage dont le véritable prénom donne son titre au film se développe en mettant les spectateurs dans une position singulière, et qui s’avère très féconde.

Savoir à l’avance que cet arrivant balafré, taciturne, dur à la tâche et prompt à aider ses voisins est incarné par une femme déplace les ressorts de ce qui n’est plus un suspense (est-ce un homme ou une femme?) pour amplifier l’attention à ce que font, pratiquement, les protagonistes.

Grâce aussi à l’impressionnante puissance de jeu de l’actrice, à bon droit récompensée de l’Ours d’argent de la meilleure actrice à la dernière Berlinale, le cinéaste réussit un récit tendu et incarné, variation féministe sur le schéma du Retour de Martin Guerre qui se souvient de la Jeanne d’Arc de Robert Bresson comme de Dies Irae de Carl Dreyer.

Rose

De Markus Schleinzer

Avec Sandra Hüller, Caro Braun, Marisa Growaldt, Godehard Giese

Séances

Durée: 1h34

Sortie le 9 septembre 2026

«Hair, Paper, Water» de Nicolas Graux et Trương Minh Quý

Ce titre curieux peut faire penser à «Pierre, feuille, ciseaux», et pourquoi pas? Le film a en effet ce côté de surgissement rejoué sans cesse, avec un système de références à la fois très simples mais permettant des jeux multiples.

La vieille dame dit les noms des choses dans sa langue, le Ruc, langue d’une minorité vietnamienne. Et ces choses apparaissent l’écran, comme si elle les appelait.

Madame Hau dans le paysage de son enfance, où les éléments immémoriaux cohabitent avec les signes modernes. | Lights On Film
Madame Hau dans le paysage de son enfance, où les éléments immémoriaux cohabitent avec les signes modernes. |Petit Chaos Distribution

Elle les dit à un enfant, qui est peut-être son petit-fils, sans doute pour lui transmettre cette langue dont une légende explique pourquoi elle est sans écriture. Elle les dit aux réalisateurs, pour qu’elle soit entendue, qu’elle circule. Elle nous les dit à nous, spectateurs et spectatrices, comme on offrirait des cadeaux apparemment sans valeur, et en fait très précieux.

Avec ses deux sœurs, madame Hau a grandi dans des grottes, en un temps où il y avait des tigres alentour, et où il fallait parfois disputer l’espace aux chauves-souris. Aujourd’hui, plus de tigres mais toujours des sangsues dans le fleuve. Elle habite encore dans la jungle, à la frontière du Laos, mais dans une maison, et découvre, effarée, les gratte-ciel de Saïgon, où vit une jeune fille du village qui vient d’accoucher.

Elle lui a apporté les herbes médicinales qu’elle connait, comme elle connait ce qu’il faut faire face aux menaces des intempéries et des animaux. Mais pas face aux maux du monde moderne.

Le film réalisé à ses côtés par Nicolas Graux et Trương Minh Quý n’est pas un document ethnographique mais un poème. Un poème de matières et de sonorités, de signes partagés et de gestes appris de génération en génération. La splendeur des images, et des sons (on découvre au générique de fin la présence du génial sound designer Ernst Karel) nourrit une approche très singulière.

Cosigné par le réalisateur vietnamien Trương Minh Quý découvert avec le si beau Viet and Nam et le réalisateur belge Nicolas Graux, Hair, Paper, Water est un étonnant film contemplatif composé de plans très brefs. Ayant utilisé une caméra ancienne qui n’accepte que des petites bobines de 16 mm, les cinéastes en tirent un langage frémissant de multiples vues brèves mais qui ouvrent d’immenses espaces à la rêverie, aux associations d’idées, à des rencontres.

C’est exemplairement vrai des trois mots qui composent le titre et dont la vieille madame Hau donne la version en Ruc. Les cheveux, dont les changements de longueur à l’écran traduisent que tout n’est pas tourné au même moment, ont aussi été à une époque une marchandise ayant permis la survie de sa famille.

Le papier est celui des livres dans lesquels le petit garçon apprend à lire (en vietnamien), surface de transmission en contrepoint de ce que lui partage sa grand-mère, et la raison des impressionnantes tailles de troncs d’acacias, récoltés pour la pâte à papier.

Quant à l’eau, nourricière ou menaçante, voire prête à tout submerger, elle est partout –y compris pour une brève séquence au bord de la mer, destination aussi exotique que le grand centre urbain pour la vieille dame et le petit garçon, la bande son tonitruante confirmant le rapprochement.

Riche de visions inattendues qui enchantent des objets et des moments quotidiens, Hair, Paper, Water (pourquoi un titre en anglais?) semble le plus minimaliste des projets. Et il ouvre un cosmos.

Hair, Paper, Water

De Nicolas Graux et Trương Minh Quý 

Séances

Durée: 1h11

Sortie le 9 septembre 2026

À voir au cinéma: «Amour(s)», «Retour avant 15h», «Lettres d’amour de ma grand-mère»

L’un des jeunes hommes qui détaille son propre chemin «vers la tendresse» dans le film d’Alice Diop, premier des trois moyens métrages composant Amour(s).

Les cinq films d’Alice Diop, de Claire Maugendre, d’Héléna Klotz, de Gaël Lépingle et de Lan Hongchun mobilisent de multiples ressources de cinéma pour rendre sensibles différentes formes d’affection.

«Amour(s)»

Il y a trois films. Chacun dure environ une demi-heure, ce sont bien pour autant des films à part entière. Ils ont été réunis par l’association Les Grands Espaces, qui fait un remarquable travail de terrain autour de l’éducation à l’image dans le Sud-Ouest, et est également distributeur à l’échelle nationale.

On voit bien ce que ces trois films ont en commun: leur durée, le fait d’avoir été réalisés par trois femmes cinéastes françaises, et de concerner une ou des relations amoureuses contemporaines concernant des jeunes gens.

Mais chacun mobilise une forme cinématographique particulière, qui contribue à ce qu’on hésite à employer la formule d’usage en pareille circonstance: il n’y a pas trois films mais quatre, le quatrième étant le montage, au sens fort du mot, de ses trois composantes.

Dans ce cas, on ne peut pas vraiment dire qu’il y a un long métrage résultant de l’agencement des réalisations d’Alice Diop, de Claire Maugendre et d’Héléna Klotz. Ce qui ne diminue en rien l’intérêt de chaque proposition, mais impose de les laisser à leur singularité.

1.«Vers la tendresse» d’Alice Diop

Datant de 2016, le film marque un jalon important sur la trajectoire qui fait de son autrice une des figures majeures du cinéma français contemporain, statut désormais établi grâce au doublé Nous et Saint Omer en 2021-2022.

Anis, celui qui revendique l'expression de la tendresse. | Capture d'écran Les Grands Espaces via YouTube
Anis, celui qui revendique l’expression de la tendresse. | Capture d’écran Les Grands Espaces via YouTube

À partir d’un dispositif apparemment simple, en fait très complexe et riche d’échos multiples, la cinéaste explore un domaine laissé en jachère à l’époque –et ça ne s’est pas arrangé depuis. Son film se construit autour des rapports à l’amour de quatre jeunes hommes, longuement rencontrés et écoutés par la cinéaste. Quatre «jeunes des cités de Seine-Saint-Denis», selon une formule qui dit à la fois beaucoup de vérités et véhicule beaucoup de mensonges et d’incompréhension.

Il faudra attendre le générique de fin pour mieux percevoir la finesse de conception qui permet ces effets d’intelligence et d’émotions, de tristesse et d’angoisse que distille un film pourtant constamment habité par cette tendresse que nomme le titre.

Il s’agit en particulier d’un travail sophistiqué sur les voix, multiples, qui peuplent la bande son à partir des quatre témoignages accompagnant des images presque toutes tournées en gros plans. Visages masculins, corps masculins, tous arborent les marqueurs d’appartenance pour une part subie et pour une part revendiquée.

Confessions, auto-analyses lucides, affirmations de choix personnels et constats de pesanteurs multiples avec lesquels il faut constamment trouver des relations, qui peuvent être de soumission, de négociation ou d’affrontements, composent un immense champ de rapports à des réalités physiques, sociales, mentales, réelles ou fantasmées.

Vantardises crues et désespoir sexuel, effets du racisme et de la misère, de la religion et de la tradition, singularité et exemplarité d’une vie de jeune homme gay racisé et «issu du 9-3», revendication de la relation affectueuse et durable jalonnent un immense paysage.

Celui-ci est loin de ne concerner que cette catégorie sociologique des «jeunes hommes des cités». Vers la tendresse raconte beaucoup de notre monde comme il ne va pas. Si c’est techniquement un moyen métrage, c’est surtout un grand film de cinéma.

2.«Conte cruel de Bordeaux» de Claire Maugendre

Dans la ville nommée par le titre, une jeune femme blonde de la bonne société, qui a vécu enfant en Afrique, rencontre un jeune homme noir et tombe très amoureuse.

Au carrefour de la mythologie et de l'histoire coloniale, entre le garçon et le jeune fille (Cherif Adekambi et Claire Duburcq), un geste interdit. | Les Grands Espaces
Au carrefour de la mythologie et de l’histoire coloniale, entre le garçon et le jeune fille (Cherif Adekambi et Claire Duburcq), un geste interdit. | Les Grands Espaces

De ce point de départ, Claire Maugendre fait un récit magique et politique, hanté par les fantômes du commerce esclavagiste et les formes multiples du colonialisme.

Composé à partir de photos, sous l’influence affichée de La Jetée de Chris Marker, et employant des effets spéciaux artisanaux très appropriés aux situations, Conte cruel de Bordeaux impressionne par la justesse des images et des sensations.

Au-delà d’une intrigue presque trop bien conçue dans ses implications et sous-entendus, entre romance, film d’horreur et pamphlet poétique, c’est l’assemblage de brutalité soulignée par les images fixes et de douceur dans l’usage des lumières et de certains choix de montage –renforcé par la voix de la narratrice à la fois envoûtante et distanciée– qui fait la puissance de ce Conte à la fois mythologique et contemporain.

3.«Amour Océan», d’Héléna Klotz

Jeanne et Camille sont deux sœurs qui vivent avec leur père, capitaine de gendarmerie bourru, dans une caserne du Sud-Ouest. Elles s’échappent pour une virée sur une plage des Landes, où l’aînée est attirée par un des membres du groupe de jeunes surfeurs qui évoluent à proximité.

Jeanne et Camille (Mathilde Dupont-Corbran et Louison Bejaoui), un élan vital vers un horizon qu'elles ne sauraient nommer. | Les Grands Espaces
Jeanne et Camille (Mathilde Dupont-Corbran et Louison Bejaoui), un élan vital vers un horizon qu’elles ne sauraient nommer. | Les Grands Espaces

Récit d’initiation sentimentale, Amour Océan suit un fil narratif réaliste, aux épisodes en forme de petits blocs sans grand relief. C’est la manière de filmer, avec l’étrangeté du domicile (la caserne), la force des vagues et surtout l’attention à des détails physiques portée par des très gros plans de visages et de parties du corps qui donnent sa puissance d’évocation au film, au-delà de ce qui a été raconté par le scénario.

Amour(s)

Durée: 1h39

Vers la tendresse

d’Alice Diop

Avec Modibo Diarra, Samaké Diarra, Nidhal Majdoub

Durée: 38 minutes

Conte cruel de Bordeaux

de Claire Magendre

Avec Claire Duburcq, Cherif Adekambi et la voix de Marie-Philomène Nga 

Durée: 30 minutes 

Amour Océan

d’Héléna Klotz

Avec Mathilde Dupont Corbrand, Louison Bejaoui, Arnaud Rebotini

Durée: 30 minutes

Séances

Sortie le 2 septembre 2026

«Retour avant 15 heures», de Gaël Lépingle

La phrase qui donne son titre au film est écrite sur un post-it. Un parmi des dizaines, que le père du cinéaste gardait dans un tiroir, et utilisait lorsqu’il s’absentait de sa maison. Cette maison est celle où lui et son épouse ont passé la fin de leur vie.

Cette vie s’est achevée avant que le film commence. Ou bien elle ne s’est pas achevée. Puisque, justement, il y a le film.

Le père du réalisateur (Serge Renko, à droite) salue le jardinier venu l'aider (Philippe Girard dans un de ses multiples rôles). | Capture d'écran La Traverse via Youtube
Le père du réalisateur (Serge Renko, à droite) salue le jardinier venu l’aider (Philippe Girard dans un de ses multiples rôles). | Capture d’écran de la bande annonce/ La Traverse

Le père de Gaël Lépingle était mathématicien. À sa retraite, il s’est installé dans cette maison qui fait partie d’un lotissement, entre campagne et banlieue d’Orléans. Le film est tourné dans et autour de la maison.

Il accompagne les dernières années de ce père qui n’est plus là. Mais qu’on voit très bien, puisqu’il a les traits de Serge Renko, acteur formidable et délicat qui jouait dans un précédent film de Lépingle, Des garçons de province, et qui fut exceptionnel dans Triple Agent d’Éric Rohmer.

Après la mort de son père, le cinéaste a trouvé dans les affaires de celui-ci des cahiers où il notait avec une précision méticuleuse ce qu’il faisait chaque jour, qui il rencontrait, où il allait se promener, quelles questions domestiques il avait à résoudre. C’est d’une extrême matérialité, et prodigieusement efficace pour rendre présent celui qui n’est plus là. (…)

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À voir au cinéma: «L’Inconnue» d’Arthur Harari

Vertige du double: une image d’Eva (Léa Seydoux) photographiée par celui qui aura bientôt ce visage et ce corps.

Grâce à la présence à l’écran de ses interprètes, le film fusionne le fantastique et le réalisme pour inventer un mystère incandescent.

L’Inconnue d’Arthur Harari, avec Léa Seydoux, Niels Schneider, Lilith Grasmug, Valérie Dreville, Radu Jude. Durée: 2h20. Sortie le 26 août 2026. Séances

D’abord il y a lui, David. Mais est-il vraiment là, cet homme jeune, sombre, maigre, au regard brûlant? Reclus chez lui le plus souvent, il sort pour photographier des espaces urbains sans âme, qu’il semble hanter comme un fantôme.

Le film est commencé, mais le ressort dramatique qui l’anime ne s’est pas encore enclenché. Cet être en suspens, sa relation à ces rues et ces bâtiments sans charme, le lien avec un absent dont son appareil enregistre les traces, participent de cette mise en mouvement, intriguée, disponible, que L’Inconnue suscite chez le spectateur ou la spectatrice.

Une jeune femme passe. Il la photographie. Le début d’une histoire? Non. Ou alors…

Après cette ouverture flottante, soudain les affects s’intensifient à l’occasion d’une immense fête collective, bal masqué de masse où erre David, le seul à ne pas être déguisé. Personne ne le regarde. Sauf nous, le public du film. Et puis de nouveau elle, cette femme croisée dans un parc.

Deux fois le regard-caméra de David (Niels Schneider): ainsi s'ouvrent à la fois un lien et un abîme avec les spectateurs. | Pathé Distribution
Deux fois le regard-caméra de David (Niels Schneider): ainsi s’ouvrent à la fois un lien et un abîme avec les spectateurs. | Pathé Distribution

Mystérieuse et banale, la situation qui va éclore entre eux vaut aussi comme métaphore d’une relation entre spectateur et personnage de fiction: alors qu’ils ne se connaissent pas, qu’un dispositif collectif (la fête, le spectacle) vient d’organiser leur rencontre, ils font l’amour.

Rapport intense, fusionnel, qui vaut aussi pour ce transfert curieux, constamment répété, qui fait adhérer tout un chacun, toute une chacune, à des figures que dès la première rencontre nous reconnaissons sans les connaitre: Ulysse, Emma Bovary, Spiderman, Daenerys, Antoine Doinel…

Que s’est-il passé? Qu’est-ce qui va se passer?

Après un moment d’intense fusion érotique, à l’image, c’est elle qui demeure, Eva. Mais ce n’est pas Eva, c’est l’image d’Eva, l’apparence d’Eva, le corps d’Eva. Celui qui est là, même si on ne le voit plus, c’est toujours David. Que s’est-il passé? Et qu’est-ce qui va se passer?

À la seconde question, le film comme tout récit apportera ses réponses, multiples péripéties où prendront place David dans le corps d’Eva, une jeune fille nommée Malia (Lilith Grasmug) qui se retrouvera dans le corps de David, et aussi la mère de David, le père de Malia… Croisant mélodrame et fantastique, L’Inconnue ne cesse de ricocher sur de multiples péripéties.

Mais à la première question, contrairement à ce qui se produit presque toujours, le troisième film d’Arthur Harari n’apporte aucune réponse. Là agit ce que désigne le titre, titre dont les sens sont multiples, mais qui renvoie entre autres à ce qu’on nomme une inconnue dans une équation.

David découvre son reflet, reflet où Léa Seydoux s'expose au miroir d'une caméra qui la filme comme jamais. |Pathé Distribution
David découvre son reflet, reflet où Léa Seydoux s’expose au miroir d’une caméra qui la filme comme jamais. |Pathé Distribution

Une équation qui se serait faite corps, qui se serait faite chair. Cette incarnation, au plein sens du mot, est aussi le processus qui transforme ce qui fut d’abord une bande dessinée, Le Cas David Zimmerman, cosignée par les frères Arthur et Lucas Harari.

Si l’œuvre écrite et graphique tournait autour d’une énigme, sa transformation par l’opération non pas du Saint-Esprit mais du cinéma engendre un mystère.

L’énigme demeure, et circule tout au long du film. Elle se décline sur les enjeux d’identité, de genre, de dépendance du regard des autres. Et aussi de définition d’un personnage de fiction. Immenses questions, donc. Mais le mystère est d’une autre nature, plus essentielle, plus obscure, plus troublante.

Beauté et courage d’une actrice

Ce mystère se déploie grâce à la matérialité des présences physiques des deux interprètes principaux. Niels Schneider, masculin et fragile, tient le pari de cette apparence mâle et mal en point qui sera habitée par une très jeune fille.

Mais l’alchimie du film s’accomplit surtout à travers la manière dont Léa Seydoux habite l’écran. Ni sa beauté ni son talent ne sont des découvertes, mais ce qu’elle accomplit cette fois est inédit. (…)

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À voir au cinéma: «Soudain» de Ryusuke Hamaguchi

Marie-Lou et Virginie Efira dans l’invention de réponses au trouble de l’inattendu. | Cinéfrance Studios / Diaphana Distribution

Découverte majeure au dernier Festival de Cannes, le film de l’auteur de «Drive My Car» fait de son éloge de la rencontre et de l’attention une très forte idée de ce que peut être la mise en scène de cinéma.

Au mois de mai dernier, le Festival de Cannes était commencé depuis trois jours. On y avait vu des beaux films, l’édition s’annonçait bien. Et puis il s’est passé quelque chose. Dans ce flux globalement de belle tenue, un événement venait de se produire. Soudain? Oui, et non.

Oui parce que le nouveau film de Ryūsuke Hamaguchi était à l’évidence d’une nature différente. Il y a beaucoup de bons films, et c’est bien réjouissant. Il n’y a pas souvent un grand film. On se gardera bien de définir en quoi cela consiste, sinon peut-être justement ainsi: quand ça apparait, c’est une évidence.

Mais non, tant ce mot, «soudain», semble d’abord décalé par rapport au film dont il est le titre. La manière dont il fait entrer dans le quotidien de Marie-Lou, directrice d’un Ehpad près de Paris, n’a en effet rien de brusque, rien de soudain.

Marie-Lou au travail est attentive, disponible aux autres tout en étant très ferme sur ses exigences et ses choix: on éprouve d’emblée cette convergence entre la méthode que pratique le personnage de Virginie Efira et la méthode de réalisation du cinéaste de Drive My Car.

Dans l’un et l’autre cas, cela suppose de procéder par petits gestes d’attention, qui singularisent les moments, les personnes et les situations. Avec à la fois un effet immédiat (l’amélioration de ce que ressent le patient, le plaisir du spectateur) et un effet à long terme, qui construit les effets durables de l’expérience.

Cette convergence se révèle agissante au point que le film devient exemplaire de cette hypothèse, aujourd’hui explorée par des personnes qui réfléchissent et pratiquent le soin, des affinités entre manières de soigner et manières de filmer –lire, par exemple, le très beau livre de Céline Lefève Devenir médecin (PUF), à propos… d’un autre film japonais, Barberousse d’Akira Kurosawa.

Filmer comme on soigne

Est-ce dire que les spectateurs de cinéma sont à considérer comme des patients? Évidemment non. En tout cas non, dans la conception classique qui ferait des soignants des êtres forts et possédant le savoir, prenant en charge des personnes fragiles et peu compétentes, selon une relation dominant/dominé.

Mais toute la pensée contemporaine du«care» (abusivement réduite en français à «sollicitude») contredit une telle conception. En considérant les possibilités d’autonomie comme de fragilité chez tous les protagonistes des ces interactions, elle retrouve ce qui peut être, aussi, une relation non dominatrice du film vis-à-vis de qui le regarde.

Être dans le regard de l'autre, une certaine idée du soin, une certaine idée de la mise en scène. | Cinéfrance Studios / Diaphana Distribution
Être dans le regard de l’autre, une certaine idée du soin, une certaine idée de la mise en scène. | Diaphana Distribution

Sur l’écran de Soudain, dans l’établissement pour personnes âgées que dirige Marie-Lou, celle-ci entreprend d’instaurer un ensemble de pratiques permettant une plus complète prise en charge des résidents, et qui mène à de multiples formes d’interactions. Non sans avoir à affronter des oppositions.

Elle est confrontée à des usages, des routines que tous les praticiens ne sont pas disposés à remettre en question. Mais Marie-Lou aussi a besoin de soin, de rencontres. Ce qu’elle sait et ce qu’elle croit doit sans cesse être remis en jeu, avec l’aide de qui paraitrait d’abord réduit à son état de fragilité, et même de mortalité.

Situé dans le contexte très incarné des prises en charge de personnes âgées, personnes que cela ne définit pas entièrement, le film active en douceur des questionnements sur la force des habitudes, ou aussi bien sur ce qui assigne les personnes à une caractéristique –avec son corollaire dans la fiction: la définition des personnages.

Ces questionnements, dans la vie et dans les films, ne vont pas sans la prise en compte des risques, réels, et des manières de vivre, de travailler, d’imaginer avec ces risques. Questions qui vaudraient en tous lieux et en toutes situations, mais qui s’enrichissent d’être abordées selon plusieurs angles.

D’abord complétement français, pour ce qui advient sur l’écran, le film du cinéaste japonais accueille bientôt des présences de son pays d’origine, qui vont contribuer à élargir et amplifier son propos. Et simultanément au monde du soin va se relier le monde du spectacle.

Sur une scène de théâtre, la rencontre entre Marie-Lou et Mari (Tao Okamoto), qui ont beaucoup à partager. | Capture d'écran freneticfilms via YouTube
Sur une scène de théâtre, la rencontre entre Marie-Lou et Mari (Tao Okamoto), qui ont beaucoup à partager. | Diapahana Distribution/Capture d’écran de la bande annonce

Cela commence au théâtre, où Marie-Lou découvre une pièce interprétée par un acteur japonais et mis en scène par une dramaturge de la même origine. Il s’en suit une rencontre entre les deux femmes, qui se déploie bientôt en une complicité féconde et chaleureuse, enrichie de ce joyeux coup de force scénaristique qui fait que chacune parle très bien la langue de l’autre.

Mari la dramaturge révèle alors qu’elle est atteinte d’un cancer en phase terminale. Cette ombre terrible, pas plus que la présence aux côtés de l’acteur de son petit-fils, adolescent atteint d’une forme d’autisme, n’écrase ce qui advient à l’écran, ce qui advient entre le film et ses spectateurs. Sans évacuer le trouble, la douleur ni l’angoisse, cela devient une partie de ce qu’il y a à travailler ensemble, chacune et chacun avec ses ressources.

Ce qui est soudain dans «Soudain»

Ici vient se nicher la justification du titre. Non pas l’explication, qui tient à l’intitulé du livre japonais qui a lointainement inspiré Hamaguchi, Kyū ni guai ga waruku naru, «Soudain je ne me sens pas bien», qui est d’ailleurs aussi le titre original du film. Mais la justification: tout, dans le film, relève en effet du surgissement de ce qui serait sinon impossible, du moins improbable. (…)

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À voir au cinéma: «Des fleurs pour Tokyo» et «Girl»


Quand Ren (Kodai Kurosaki) découvre son père qu’il croyait sorti de sa vie pour toujours.

Les premiers films de Yuiga Danzuka et de Shu Qi ont en commun d’être centrés sur les relations familiales, labyrinthe d’affects chez l’un, espace de conflits chez l’autre.

La sortie simultanée de ces deux premiers films, signés l’un d’un Japonais, l’autre d’une Taïwanaise, souligne la présence particulièrement forte de réalisations asiatiques au cours de cet été sur les écrans français.

Ils rejoignent en effet The Fin de Syeyoung Park, Sous le ciel de Kyoto d’Akiko Ohku, le revenant Cowboy Bebop de Shinichirō Watanabe, The Ugly de Yeon Sang-ho, Une aube nouvelle de Yoshitoshi Shinomiya, The Quiet Family de Kim Jee-woon… avant la grande œuvre qu’est Soudain de Ryūsuke Hamaguchi, attendu pour le 12 août.

Il faut se réjouir de cette présence, mais s’inquiéter que la période traditionnellement plus creuse des mois de juillet et août ne devienne pas un moyen de reléguer des œuvres qui méritent attention, toute l’année.

«Des fleurs pour Tokyo», de Yuiga Danzuka

Dans le fast-food d’un centre commercial, une famille déjeune, en route pour la villa louée en bord de mer où elle va passer les vacances. Papa, architecte paysagiste, est absorbé par son travail, maman souffre du peu de disponibilité de son mari. Tandis que la fille aînée, adolescente, voit monter la crise entre ses parents, le garçon semble ne se soucier que de jouer.

Ce sont les premières séquences du premier film de Yuiga Danzuka, dont on ne peut pas dire qu’elles reposent sur des événements extraordinaires ou la promesse d’une fiction échevelée. Mais il s’y perçoit immédiatement une fluidité dans la manière de capter les affects entre les personnes et les vibrations singulières de lieux, avec un sens affuté de la réalisation.

Plan après plan, un humour inquiet, une tristesse attentive infusent. Sans rien de spectaculaire non plus dans la manière de filmer, la mise en scène de ce réalisateur de 28 ans partage une impressionnante richesse de sensations et de suggestions. Il en ira ainsi durant le déroulement du reste du film, qui se passe «dix ans et demi plus tard», comme indiqué sur l’écran.

Le fils face aux projets urbains du père, image d'un monde où l'adolescent n'a pas de place. | Nour Films
Le fils face aux projets urbains du père, image d’un monde où l’adolescent n’a pas de place. | Nour Films

La fille, Yumiko, va se marier. Ren, le fils, mène une existence instable, travaille comme livreur d’orchidées de luxe. Le père a disparu et on apprendra au détour d’une réplique que la mère est morte. Mais un nouveau personnage imprègne les images de sa présence: la ville.

C’est Tokyo, le titre ne le laisse pas ignorer, mais c’est surtout un organisme urbain, complexe, contradictoire, vivant, conflictuel. Les plans généraux sur des quartiers différents de la métropole, ou la manière dont les protagonistes circulent dans les rues et occupent leurs lieux de vie et de travail, composent des assemblages où les événements romanesques se multiplient, amplifiés et reconfigurés par cette attention aux espaces bâtis.

Aussi, lorsque Ren doit livrer un bouquet au site d’une prestigieuse exposition d’urbanisme qui se trouvé dédiée à son père, lequel réapparaît flanqué de sa nouvelle compagne, les enjeux affectifs, les manières d’habiter –d’habiter sa propre vie et d’interagir avec les autres autant que d’habiter un appartement– deviennent un ressort dramatique aux multiples effets.

En phase avec la construction d’espaces problématiques, qui est à la fois le travail du père et le cadre d’existence des autres, la réalisation de Danzuka compose une sorte de labyrinthe tout en douceur, mais pas dénué de chausse-trappes.

Quand le père (Ken'ichi Endô) retrouve son fils et sa fille (Haruka Igawa) là où bien avant la famille était réunie, qui se joint à eux? | Capture d'écran Nour Films via YouTube
Quand le père (Ken’ichi Endô) retrouve son fils et sa fille (Haruka Igawa) là où bien avant la famille était réunie, qui se joint à eux? | Capture d’écran de la bande annonce/Nour Films

Pas d’angles aigus dans ces circulations entre conflit familial et séduction, rapports entre générations, entre hommes et femmes, entre présent et passé, entre réalité et phénomènes surnaturels, mais des assemblages de compromis, de déplacements, de pas de côté choisis ou subis.

Des signes étranges, des coïncidences assumées, des crises intimes, des fantômes, des notations réalistes participent de cet agencement. Ils font de Des fleurs pour Tokyo une belle découverte de cinéma, émouvante et souriante, onirique et très concrète.

Des fleurs pour Tokyo

De Yuiga Danzuka

Avec Kodai Kurosaki, Ken’ichi Endô, Haruka Igawa, Mai Kiryu, Akiko Kikuchi

Séances

Durée: 1h55

Sortie le 5 août 2026

«Girl» de Shu Qi

Difficile de découvrir le premier film réalisé par Shu Qi sans avoir à l’esprit l’actrice inoubliable des films de Hou Hsiao-hsien. D’autant plus que le début de Girl cite explicitement le mémorable plan d’ouverture où on la découvrait dans Millenium Mambo, sur une de ces passerelles grillagées au-dessus des voies rapides de Taipei.

Mais, bien loin de la stylisation envoûtante de The Assassin, celle qui fut la star de dizaines de films hongkongais et taïwanais s’engage avec cette réalisation dans une voie très personnelle, clairement autobiographique, qui reconstitue une adolescence malheureuse dans les années 1980. Avec comme possible échappatoire l’amitié d’une autre lycéenne, beaucoup plus émancipée, la vie de Hsiao-lee est un calvaire de misère et de violence familiale. (…)

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À voir au cinéma: «Les Matins merveilleux», «The Ugly» et «Home Stories»

Entre Charlie (India Hair) et Marina (Raya Martigny), une rencontre étincelante de générosité et d’inattendu.

Rien de commun en apparence entre les films d’Avril Besson, de Yeon Sang-ho et d’Eva Trobisch, sinon trois manifestations d’une confiance dans les moyens du cinéma pour rendre sensible ce qui rapproche ou divise les humains.

«Les Matins merveilleux», d’Avril Besson

D’emblée, quelque chose vibre et intrigue. D’emblée, il y a cette jeune femme, personnage sans attribut très remarquable et dont il émane pourtant un puissant rayonnement poétique et comique. C’est le grand talent d’India Hair, talent perceptible dans nombre des films dans lesquels elle joue, mais rarement aussi évidemment et complètement mis en valeur.

Charlie, le personnage qu’elle interprète, vient de trouver sa grand-mère morte. Il faut partir, elle part. Avec des vinyles disco dans le coffre de sa Clio en guise de prétexte et un ancien ami ou peut-être amant de Grand-Maman comme très hypothétique destinataire, là-bas dans une station balnéaire méditerranéenne, quasi déserte hors saison.

Ainsi commence une manière d’aventure, faite de microévénements qui seront chacun savourés pour tout ce qui en fait le sel ou le sucre, le piment ou le miel. De manière «naïve ou bien profonde» comme il est dit dans la ritournelle de Dalida à laquelle Les Matins merveilleux emprunte son titre, le film circule et rebondit.

Charlie croise le chemin de nombreux personnages succulents et attachants. Tout d’abord Marina (Raya Martigny), barmaid trans hospitalière et lucide, puis finalement l’impressionnant roi du disco de Cavalière (commune du Lavandou, Var), que campe Éric Cantona avec un sens du burlesque qui sait accueillir la grâce.

Quand Titou (Eric Cantona) donne à Charlie une leçon de danse qui est aussi une leçon de vie. | Arizona Distribution
Quand Titou (Eric Cantona) donne à Charlie une leçon de danse qui est aussi une leçon de vie. | Arizona Distribution

La finesse du jeu de Raya Martigny, et la richesse du personnage et de la manière de le filmer, contribuent à dynamiser sans cesse cette mini histoire, intensément habitée.

Il en va de même pour la manière très singulière dont Avril Besson conçoit et filme les protagonistes qu’on dit secondaires, et ces lieux a priori sans charme, mais qui participent de l’énergie chaleureuse qui émane de ces Matins merveilleux.

Les stations touristiques hors saison inspirent décidément le jeune cinéma français, après les montagnes alpestres de Laurent dans le vent (2025) et les plages azuréennes d’Affection affection (2026). Celle de la petite ville varoise nourrit des rencontres qui déjouent les clichés pour partager sourires, chansons et émotions.

Cela semble peu, mais c’est une très réjouissante réussite, faite d’incessants surgissements et d’une disponibilité à ce qui ferait que la vie vaudrait d’être vécue. C’est aussi, avec d’autres premiers ou deuxièmes films français découverts à Cannes cette année (La Gradiva, Adieu monde cruel, Mauvaise Étoile, Cœur secret…), le signal d’une nouvelle génération de cinéastes pleine de promesses. Une bonne nouvelle, donc –il n’y en a pas tant en ce moment.

Les Matins merveilleux

D’Avril Besson

Avec India hair, Raya Martigny, Eric Cantona

Séances

Durée: 1h27

Sortie le 29 juillet 2026

«The Ugly», de Yeon Sang-ho

Qui ou quoi est désigné par ce titre? «Affreuse» sera dite Young-hee, celle que nous ne verrons pas durant tout le film, cette femme qui s’était mariée à un aveugle ignorant que tous se moquent de lui car son épouse est laide. Qu’eux trouvent laide.

L’aveugle a peu à peu conquis le respect, et finalement l’attention des médias, par la beauté de ce que ses mains accomplissent dans l’art de la gravure de sceaux, artisanat sophistiqué toujours pratiqué en Extrême-Orient.

Dans les années 1970, le jeune graveur aveugle (Park Jeong-min) confronté aux laideurs du monde. | KMBO
Dans les années 1970, le jeune graveur aveugle (Park Jeong-min) confronté aux laideurs du monde. | KMBO

Son fils, personnage central d’une intrigue menée tambour battant, apprendra peu à peu au cours de l’enquête lancée par une journaliste télé intrusive et cynique, ce que fut le sort de sa mère, méprisée et humiliée toute sa vie, et morte quand lui-même était bébé. Et à mesure que se déroule The Ugly, il apparait que Young-hee est sans doute la seule à ne pas mériter la qualification du titre.

Le nouveau film de Yeong Sang-ho se déroule aujourd’hui et au cours de flashbacks provenant des années 1970, celles du mariage de la jeune femme, ouvrière dans un atelier de confection, à l’époque de la dictature en Corée du Sud et d’un boom économique accompli au prix d’une violence quotidienne sans limites.

À cette brutalité pratiquée par quiconque disposait d’un ascendant sur un ou une autre, pour des raisons de statut social, de genre, de force physique ou encore d’âge, à une époque où l’enrichissement et le respect de l’ordre social étaient les seules lignes de conduite acceptées, répond la brutalité contemporaine, plus policée, plus codifiée. (…)

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À voir au cinéma: «Soleils Atikamekw», mémoire à vif et songes obscurs

Angèle Petiquay (Mirociw Chilton) et sa petite sœur, dans la stupeur des jours qui ont suivi le crime.

Conçu et réalisé au sein d’une nation autochtone, le film de la cinéaste québecoise Chloé Leriche évoque un crime réel et ses effets dans un monde où les faits et les émotions ne sont pas séparés.

Nombreuses sont les raisons qui suscitent l’intérêt pour Soleils Atikamekw, le nouveau film de la cinéaste québécoise Chloé Leriche. Au premier chef, la beauté du film, tendue entre le caractère dramatique de la situation qu’il évoque et l’attention sensible aux humains qui le peuplent et aux paysages où elle se situe.

Sans connaissance particulière du contexte, sans même avoir jamais entendu parler des Atikamekw, nation autochtone dont le territoire est inclus dans le Québec, il est clair que le début du film réunit aujourd’hui des membres de cette communauté, qui évoquent la tragédie qui les a frappés quelque cinquante ans plus tôt.

Le 26 juin 1977, cinq personnes issues de ce peuple ont été retrouvées mortes dans une camionnette, au lendemain d’une nuit passée avec deux jeunes hommes venus de Montréal. À l’opposé des conclusions immédiates du médecin légiste et des policiers, le caractère criminel de leur décès, accompagné de violences sexuelles et d’actes sadiques, a été assez vite établi grâce à l’insistance des familles et des proches pour voir les corps. Aucune véritable enquête policière ou judiciaire n’a suivi, encore moins un procès.

Marcel (Jacques Newashish), inspiré de David-Marcel Ottawa, figure-clé de la communauté qui a insisté pour que le meurtre des cinq Atikamekw ne reste pas volontairement ignoré par les autorités. | Capture d'écran Vues du Québec Distribution via YouTube
Marcel (Jacques Newashish), inspiré de David-Marcel Ottawa, figure-clé de la communauté qui a insisté pour que le meurtre des cinq Atikamekw ne reste pas volontairement ignoré par les autorités. | Capture d’écran de la bande annonce/Vues du Québec Distribution

Si le ressort central du film est bien l’évocation de ces faits, le crime et l’impossibilité qu’il fasse l’objet du traitement approprié de la part des autorités (et des médias), le déroulement de Soleils Atikamekw prend sa force singulière de ne pas se limiter à la dénonciation du crime et de l’environnement qui rend possible son accomplissement et ses suites.

Cette force cinématographique tient à sa manière de circuler entre trois pôles: les éléments réalistes documentaires, au présent, les éléments réalistes de fiction, au sens d’une reconstitution avec des acteurs des faits de 1977, et des éléments oniriques, visualisations des manières dont ce drame a hanté les survivants, au fil des décennies et jusqu’à aujourd’hui.

Le film se présente en effet comme «inspiré des rêves et souvenirs des proches des victimes de 1977». Revendiquant sa subjectivité et la mise en relation des dimensions factuelles, mentales et émotionnelles, il inscrit un fait divers atroce dans plusieurs contextes. Celui du racisme systémique envers les peuples autochtones, mais également celui des modifications, réelles mais loin d’être suffisantes, que ce phénomène a connues depuis près de cinq décennies. On y observe ainsi les effets individuels et collectifs du traumatisme. (…)

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À voir au cinéma: «L’Odyssée» selon Christopher Nolan, l’apocalypse maintenant

Ulysse / Matt Damon et Athéna / Zendaya, mélange des genres entre star-système et usage déviant de la mythologie, avec divinité cosmétique.

La grande fresque hollywoodienne et spectaculaire inspirée du retour d’Ulysse est aussi une attaque contre ce que cachent ou minimisent les grands récits fondateurs de l’Occident.

Il y aurait deux a priori contradictoires. Quand Hollywood s’empare d’un des grands récits fondateurs, à peu près tous les exemples précédents incitent à une méfiance extrême. De la Bible aux mythes antiques ou aux contes et légendes du monde entier, la machine à spectacle a pratiquement toujours fait des monuments de kitsch, déformés sinon trahis pour en aplanir les complexités et les parts d’ombre.

Mais si avec L’Odyssée,il s’agit à n’en pas douter de l’industrie spectaculaire américaine (énormes moyens, technologies de pointe, casting truffé de stars), il s’agit aussi de Christopher Nolan. Soit le grand cinéaste qui, depuis l’intérieur du système, a prouvé depuis deux décennies combien il était capable de propositions passionnantes (Le Prestige, The Dark Knight, Inception).

Et c’est en effet ce qu’il accomplit ici à nouveau. Mais, paradoxalement, au vu de l’énormité de la machine spectaculaire mobilisée, plutôt sur un mode en mineur. Presque en contrebande. Du grand récit homérique, archi connu mais pas de tout le monde (et une production comme celle-ci doit viser tous ceux et toutes celles qui ne connaissent au mieux, comme Pénélope, que madame Cruz), Christopher Nolan fait une recomposition assez proche pour ne pas choquer frontalement qui porte un peu d’affection à l’histoire d’Ulysse contée par l’aède aveugle, sans s’y tenir plus que ça.

Disparue Nausicaa, tandis qu’apparaissent les Atrides (c’est vrai que c’est une bonne histoire aussi), etc. On n’en finirait pas de pointer les variantes. Mais on a bien, comme dans l’original, les méchants prétendants, le voyage de Télémaque avec Mentor, le cyclope, les sirènes… Donc ça va.

Pénélope (Anne Hathaway) et Télémaque (Tom Holland), la mère et le fils, but officiel du voyage retour à la maison. | Universal Pictures International France
Pénélope (Anne Hathaway) et Télémaque (Tom Holland), la mère et le fils, but officiel du voyage retour à la maison. | Universal Pictures International France

Mais ça va où? Ça va vers une brillantissime –justement parce que pas trop visible– déconstruction du grand récit, en une succession de fragments pas du tout chronologiques. Le père Homère, lui non plus, n’était guère adepte de la narration linéaire, donc nul sacrilège ici.

Mais la réorganisation des épisodes, l’attention variable accordée à tel ou tel aspect, sont bien cette fois celles de ce grand trafiquant de récit qu’est aussi l’auteur du encore simpliste Memento (2000)et de l’autrement perturbateur Tenet (2020).

La fin d’un monde, la fin du monde

Dans le monde du grand spectacle de masse, on a le droit de dérouter le spectateur, à condition qu’il ne s’ennuie pas. Donc, de combats XXL en grands tableaux sensuels dans le désert au bord de la mer (utilisation abusive et condamnable du Sahara occidental approprié par le Maroc) avec une dealeuse de charme (Charlize Theron en Calypso), de reconstitution graphique impressionnante où le cheval de Troie ressemble à la statue de la Liberté à la fin de La Planète des singes (dont le message était très proche de celui de Christopher Nolan) en effets spéciaux sophistiqués, il se passe toujours quelque chose d’impressionnant sur le très grand écran.

Pourtant on est loin du parcours héroïque de la fiction hollywoodienne classique, comme de la trajectoire du héros grec de retour vers Ithaque chantée par les anciens. Christopher Nolan, également auteur du scénario, fractionne le récit, ajoute des épisodes, en enlève. Il raconte, grosso modo, l’histoire d’Ulysse, mais il raconte surtout autre chose: a minima, la fin d’un monde (celui des antiques Achéens), mais plus assurément, la fin du monde (le nôtre).

Deux grandes séquences, assez tardives dans le déroulement des presque trois heures du film, explicitent cette dynamique funèbre plus ou moins secrètement à l’œuvre dans tout le film. Et, mieux, le contaminent entièrement et pour une part rétroactivement. Elles empoisonnent l’imagerie héroïque qui dominait depuis le début, même si Matt Damon prend grand soin de toujours laisser percevoir qu’il ne joue pas un type parfait, surpuissant et contrôlant tout de son esprit supérieur et de ses muscles stéroïdés numériquement.

C’est que, mine de rien, Christopher Nolan souligne combien l’un des grands récits fondateurs de la civilisation occidentale est aussi le récit d’un génocide, celui des habitants de Troie, présenté du point de vue des vainqueurs, c’est-à-dire des assassins. Avec comme artisan principal de leur victoire ce même Ulysse. Et avec pour vrai motif de la guerre de dix ans sur les rives du Moyen-Orient la domination économique et le profit, tiens donc.

Le sac de Troie, catastrophe humanitaire majeure, enfin présentée comme telle. | Universal Pictures International France
Le sac de Troie, catastrophe humanitaire majeure, enfin présentée comme telle. | Universal Pictures International France

Activée de manière malfaisante, la polémique sur la présence d’acteurs et d’actrices noir·es, dont Lupita Nyong’o dans les rôles d’Hélène et de Clytemnestre, n’a pas lieu d’être: L’Odyssée de Christopher Nolan ne reconstitue pas du tout la Grèce antique, ne prétend pas plus à l’authenticité historique que Pier Paolo Pasolini quand il tournait Médée (1969), film avec lequel le blockbuster entretient de singulières proximités.

Il raconte une histoire par et pour l’humanité d’aujourd’hui, à partir d’une légende qui a été diffusée bien au-delà du territoire auquel le destina peut-être un jour –il y a très longtemps– un poète aveugle.

Une vaste fresque funèbre

Et si le film s’est ouvert avec un carton indiquant qu’il se passe «en des temps d’apparences magiques» (n’est-ce pas le cas de toutes les époques, y compris la nôtre?), la mention régulière des dieux, voire l’apparition à deux ou trois reprises d’Athéna sous les traits de Zendaya, témoin navrée plus qu’actrice du sort de son favori, confirme que tout ça est bien une affaire d’humains et d’eux seuls. (…)

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À voir au cinéma: «L’Aventure rêvée» et «Comète»


Veska (Yana Radeva), héroïne d’une fresque contemporaine inscrite dans une histoire au long cours.

Dans des registres incomparables, l’épopée européenne et féministe de Valeska Grisebach et la comédie parisienne et chorale d’Élie Wajeman enchantent les grands écrans.

«L’Aventure rêvée», de Valeska Grisebach

C’est comme une jungle. Non pas une jungle végétale, puisque ce qui pousse dans cette zone à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie, aux marches de l’Europe, est plutôt maigre. Mais une jungle d’histoires, de relations formulées ou pas, de trafics, de rancœurs, de menaces, d’allégeances.

Le dénommé Saïd, dont on apprendra qu’il appartient à la minorité Pomak, débarque à Svilengrad (sud de la Bulgarie), comme Clint Eastwood arrivait dans un village de l’Ouest américain. Mais d’une part, il ne débarque pas réellement, il revient. Et surtout, malgré sa présence magnétique, il n’est pas le héros du film.

Le héros est une héroïne, Veska, femme puissante que tous respectent et beaucoup désirent, fille du pays revenue elle aussi d’on ne sait où. Archéologue, elle dirige un chantier de fouilles, sur cette frontière qui a été un carrefour de civilisations depuis la haute Antiquité. Mais ses activités sont loin de se limiter à cela, ce qui a son importance. Saïd retrouve Veska, sans qu’on sache bien ce qui les lie ou les a liés. Il entreprend une négociation douteuse, se fait voler, rend quelques visites, passe des appels. Et puis il disparaît.

Saïd (Syuleyman Alilov Letifov), celui qui revient au carrefour des trafics, des intrigues et des souvenirs. | Capture d'écran Haut et Court via YouTube
Saïd (Syuleyman Alilov Letifov), celui qui revient au carrefour des trafics, des intrigues et des souvenirs. | Capture d’écran Haut et Court via YouTube

Le film reste avec Veska, qui circule entre de multiples groupes, bandits, paysans, femmes d’affaires, ouvrières polonaises immigrées, anciens et anciennes des mines de l’ère socialiste, prostituées… Tout le monde raconte des histoires, vraies ou fausses, à double ou triple sens, des blagues, des intimidations, des déclarations d’affection, des souvenirs. On boit beaucoup, on rit beaucoup, on crie et on murmure. Les silences aussi sont éloquents.

Uniquement avec ces matériaux de bric et de broc, si peu spectaculaires, la réalisatrice et scénariste Valeska Grisebach construit un monde complexe, menaçant, saturé de récits et de présences. Bourgade perdue aux confins de l’Europe et poste-frontière le plus fréquenté du continent, Svilengrad est un espace très significatif du monde où nous vivons, de ce qui le fait fonctionner comme de ce qui le rend dangereux et injuste.

D’une lucidité sans guère de comparaison dans ce que proposent les cinémas d’Europe quant à l’état de cette partie du monde, L’Aventure rêvée est le film féministe le plus intelligent qu’on a vu depuis longtemps.

Le quatrième long-métrage de la trop rare cinéaste allemande, notamment signataire des passionnants Désir(s)(2006) et Western(2017), est un assez sidérant film d’aventure. Une arme à feu venue du passé et des règlements de comptes, certains verbaux, certains très physiques, contribuent à dresser un portrait complexe et inquiétant, mais formidablement incarné, d’une certaine Europe. Celle que l’Occident prend grand soin de ne pas voir et à laquelle il ne comprend rien. Celle qui pourtant participe activement de tout ce qui advient sur le Vieux Continent.

S’inspirant du cinéma de genre hollywoodien pour mieux raconter un espace-temps actuel, cette version contemporaine et archaïque de Pour une poignée de dollars (Sergio Leone, 1964) ou de L’Homme des hautes plaines (Clint Eastwood, 1973) est d’une lucidité implacable, au milieu des éclats de rire et des petits verres de rakia. Elle est magnifiée par la présence, impressionnante et mystérieuse, que donne à Veska l’actrice Yana Radeva.

Veska est au centre d’une recomposition des codes de narration et de représentation qui se confronte aux codes de domination et de prédation masculine, dans la réalité de la société évoquée et dans les formes de spectacle devenues «universelles». D’une lucidité sans guère de comparaison dans ce que proposent les cinémas d’Europe quant à l’état de cette partie du monde, L’Aventure rêvée est aussi le film féministe le plus intelligent qu’on a vu depuis longtemps.

Veska (Yana Radeva) et la conquérante Maria (Denislava Yordanova), une des nombreuses autres figures féminines qui font vivre le film. | Haut et Court
Veska (Yana Radeva) et la conquérante Maria (Denislava Yordanova), une des nombreuses autres figures féminines qui font vivre le film. | Haut et Court

Difficile, dès lors, de ne pas avoir un pincement au cœur qu’un tel film, si important à tant d’égards, si puissant artistiquement et affûté politiquement, sorte à une date où il a fort peu de chances d’attirer l’attention qu’il mérite.

Présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, mais le dernier jour, dépourvu de noms de vedettes (toutes les actrices et tous les acteurs sont des non professionnels), il est signé d’une cinéaste dont aucun des trois précédents films n’a réussi à lui conférer la place qu’elle mérite. Et le prix du jury au palmarès risque de ne pas suffire pour mettre fin à cette marginalité.

Mais nul doute que, comme Veska, qui sait pourquoi elle fait ce qu’elle fait et comment le faire, y compris affronter des obstacles apparemment insurmontables, elle saura poursuivre l’impressionnant et ambitieux parcours qui est le sien. Il est l’un des plus précieux apports existants à cette utopie nécessaire que serait un cinéma européen.

L’Aventure rêvée

De Valeska Grisebach

Avec Yana Radeva, Syuleyman Alilov Letifov, Stoicho Kostadinov, Nikolay Shekerdjiev, Denislava Yordanova, Tiana Georgieva

Séances

Durée: 2h44

Sortie le 15 juillet 2026

«Comète», d’Élie Wajeman

Au début, un doute et une certitude. La certitude tient à la première scène, un dialogue loufoque entre deux types pas vraiment en bon état, lors de retrouvailles puériles et chaleureuses. Que l’un d’eux soit joué par Vincent Macaigne et l’autre par un acteur qu’on ne reconnaît pas forcément (l’excellent Samuel Achache, surtout artiste de théâtre) participe du jeu instable qu’instaure cette situation à la fois survoltée et dépressive, dans une voiture qui semble devoir se crasher au premier virage.

C’est drôle et triste, bancal et tonique. Et puis il y a ce doute. Elle a vraiment existé, cette comète au-dessus de Paris? (…)

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À voir au cinéma: «Enfants de Palestine», «L’Écologie des sentiments», «Dry Leaf», «The Fin»

Regard sur l’enfance et regard depuis l’enfance sous la menace permanente des armes, dans Intersecting Memory, de Shayma’ Awawdeh

Les films de Mohamed Mesbah et Shayma’ Awawdeh, mais aussi ceux d’Alexandre Steiger, d’Alexandre Koberidze et de Syeyoung Park sortent sur les grands écrans ce 8 juillet.

Toujours aussi nécessaire apparaît le besoin d’affirmer qu’il est non seulement possible mais souhaitable de faire cohabiter des regards, des manières d’être au monde, que tout semble séparer. Quand un programme de deux moyens-métrages rappelle, de manière créative, que nous sommes les contemporains pour l’essentiel passifs d’un génocide dont sont activement complices nos dirigeants et nos médias dominants, peut-on aussi, dans le même espace, parler d’une comédie, d’un poème visuel, d’un film de science-fiction?

On choisit ici de répondre oui, en acceptant la possibilité d’être contredit. Mais en plaidant que nous avons besoin d’humanité sous toutes ses formes, de manières de raconter, de faire jouer les rapports entre les êtres, entre les images et entre les époques, de trouver des formes narratives. Y compris pour affronter les pires horreurs contemporaines, sans les relativiser, ni tout mélanger.

Malgré ses limites, il est possible de continuer de croire et de défendre que le cinéma est une ressource ouverte, qui explore mille directions et mille dispositifs, pour ainsi enrichir les capacités de chacune et chacun à essayer de mieux comprendre la réalité commune. Et qu’il est donc possible, voire souhaitable, non seulement de ne pas choisir entre le cinéma en phase avec l’actualité la plus tragique et ses autres formes d’existence, ludiques, distrayantes, rêveuses, fabulatrices, mais de les inscrire dans le même contexte, qui est celui de nos vies mêmes.-

«Enfants de Palestine – Deux histoires de Cisjordanie», de Mohamed Mesbah et Shayma’ Awawdeh

Face au génocide en cours en Palestine, le rôle le plus actif dont sont capables les films est de construire des représentations et des récits qui rendent compte de la violence criminelle en cours. S’il y a aujourd’hui un nombre significatif de réalisations qui atteignent les écrans, il reste à trouver des formes nouvelles, qui contribuent à défaire le storytelling de la propagande sioniste qui, depuis des décennies, écrase de tout son poids les représentations, notamment en Occident.

De manière modeste, c’est ce à quoi contribuent les deux films brefs réunis sous l’intitulé Enfants de Palestine – Deux histoires de Cisjordanie, en écho à ce que montre chacun, où des enfants ont un rôle significatif et aux 20.000 enfants tués dans la bande de Gaza au cours des mille derniers jours.

Intersecting Memory, de la jeune réalisatrice palestinienne Shayma’ Awawdeh, fait cinéma de la mise en écho de deux époques et de deux récits. Un récit au présent, le sien, à propos de ses souvenirs d’enfance dans les années de la seconde intifada, au début du XXIe siècle (2000-2005), et un stock d’images de cette époque, tournées en vidéo par des journalistes palestiniens. On y voit les exactions de l’armée israélienne à Hébron (Cisjordanie) et dans la région, les brutalités, les enfants tués, les humiliations quotidiennes, les maisons détruites à l’explosif. La tension entre les souvenirs de la petite fille qu’était alors la réalisatrice et la violence massive imposée par l’occupant anime de l’intérieur ce qui fait la légitimité au présent d’Intersecting Memory.

Revoir aujourd’hui ces images d’il y a plus de vingt ans, c’est remettre à vif combien le 7 octobre 2023 n’est en rien un début, pour ce qui est des souffrances sans fin imposées à un peuple colonisé, soumis à un apartheid impitoyable depuis des décennies, massacré dès qu’il réagit.

Lui aussi lié à l’enfance du fait de la relation intense du personnage principal avec ses fils, Still Playing, de Mohamed Mesbah, impressionne par la manière dont il mobilise d’autres manières de raconter le long martyr palestinien et surtout de s’adresser à d’autres publics.

À Naplouse (Cisjordanie), Abd Al-Fatah et Mohammad, les fils de Rasheed Abueideh, eux aussi passionnés d'électronique, participent à un concours de robots. | La Luna Distribution
À Naplouse (Cisjordanie), Abd Al-Fatah et Mohammad, les fils de Rasheed Abueideh, eux aussi passionnés d’électronique, participent à un concours de robots. | La Luna Distribution

S’il gagne sa vie comme livreur de pistaches, Rasheed Abueideh, habitant de Naplouse, en Cisjordanie, est un développeur informatique chevronné. Après un précédent déchaînement d’atrocités israéliennes contre la population palestinienne en 2014, il a conçu un jeu vidéo, Liyla and the Shadows of War, comme manière à la fois de raconter et de faire ressentir les souffrances éprouvées.

Le film du réalisateur français accompagne l’informaticien palestinien et ses deux garçons, tandis que les échos omniprésents du génocide en cours dans la bande de Gaza surgissent sur les écrans d’ordinateurs et de téléphones.

Aux images de Rasheed Abueideh, à celles de sa famille, à celles de l’actualité tragique, se mêlent en insert celles d’adolescents habitant dans des zones éloignées, en Afrique subsaharienne ou en Asie du Sud-Est. On les voit jouer au jeu vidéo, découvrir le sort de la petite fille qui lui donne son nom et de sa famille, en prenant soin de ne pas reproduire les stéréotypes violents qui dominent ce secteur, quand le shoot ’em up est la méthode employée par l’armée israélienne sur le terrain réel.

L'écran du jeu Liyla and the Shadows of War, avec en insert le visage d'un des joueurs. | Capture d'écran La Luna Productions via YouTube
L’écran du jeu Liyla and the Shadows of War, avec en insert le visage d’un des joueurs. | Capture d’écran de la bande annonce/La Luna Distribution

Alors que Rasheed Abueideh travaille à la conception d’un nouveau jeu, Dreams on a Pillow, consacré à la Nakba (1948) et qui devrait sortir fin 2026, se construit par touches la compréhension des ressources singulières du jeu vidéo pour tenter de défaire l’emprise du récit et des représentations qui légitiment les meurtres et l’épuration ethnique depuis 1948.

Enfants de Palestine – Deux histoires de Cisjordanie

Still Playing

De Mohamed Mesbah

Avec Rasheed Abueideh

Durée: 38 minutes

Intersecting Memory

De Shayma’ Awawdeh

Durée: 20 minutes

Séances

Sortie le 8 juillet 2026

«L’Écologie des sentiments», d’Alexandre Steiger

Avouons y être allés un peu à reculons. Une comédie télescopant une jeune écolo, Lola, et un garçon d’hôtel lunatique, Félix, n’était pas particulièrement prometteuse, et le cinéma français regorge d’exercices comparables aussi vite oubliés. Mais pas cette fois.

Cela tient, d’abord, aux interprètes de L’Écologie des sentiments. À Andranic Manet (Félix), déjà repéré notamment dans Mes Provinciales de Jean-Paul Civeyrac (2018) et Ari de Léonor Serraille (2025), dont la présence décalée, où fusionnent timidité maladive et charme délicat, ne cesse de donner une consistance à un personnage qui aurait pu rester une silhouette, une marionnette.

Et cela tient à Salomé Rose Stein (Lola), vraie découverte, dont l’énergie, le tempo, la séduction et la versatilité emportent littéralement les scènes, bien au-delà de ce qui avait été écrit.Avec aussi, personnage plus en retrait, le père de Félix, nul autre que le réalisateur, Alexandre Steiger, surtout connu comme acteur, à l’écran et à la scène, et qui s’en vient ainsi participer de l’intérieur aux emballements et déhanchements qui portent cette réjouissante sarabande.

Félix (Andranic Manet) et Lola (Salomé Rose Stein), selon deux axes contraires dans l’hôtel hors du temps. | Capture d’écran de la bande annonce/Tandem

De l’intérieur du scénario, mais aussi de l’intérieur de l’hôtel pompeusement ringard qu’il dirige, où il emploie son introverti farfelu de fils et où se trouvent cohabiter la militante venue perturber le Salon de l’agriculture et une bande de joyeux enfants du terroir qui ne manquent pas une occasion de célébrer la bonne chère et les fruits de la vigne.

Alexandre Steiger réussit à multiplier les gags et les quiproquos avec une verve parfois injuste à l’encontre des jeunes activistes, mais que sauvent la finesse et l’autonomie du personnage de Lola, et d’improbables embardées du côté de Nicolas Poussin ou de policiers moins uniformes que prévisible.

Tout se déploie sous le signe d’une tendresse et d’une inquiétude qui concernent les humains tous et toutes, sans réduire en rien la réalité de la catastrophe environnementale et la nécessité d’agir à son sujet –même si certaines manières de s’y prendre peuvent se discuter et faire sourire.

L’Écologie des sentiments

D’Alexandre Steiger

Avec Andranic Manet, Salomé Rose Stein, Alexandre Steiger, Abraham Wapler

Séances

Durée: 1h24

Sortie le 8 juillet 2026

«Dry Leaf», d’Alexandre Koberidze

Nul besoin d’attendre la superproduction de Christopher Nolan pour embarquer dans une odyssée. Aux côtés d’un entreprenant professeur géorgien prénommé Irakli, voici que s’engage une quête homérique et poétique, un rêve d’aventures à travers un pays et un imaginaire. Lisa, photographe sportive, a disparu. Elle a laissé un mot demandant de ne pas la chercher. Donc son père se lance à sa recherche, en compagnie d’un copain à elle, dont l’un des signes particuliers est de rester invisible, bien que tout à fait présent et actif.

Lisa avait entrepris de photographier les terrains de football géorgiens. Sur ses traces, son père et l’ami parcourent bourgs et villages, tous dûment dotés de l’équipement sportif, qui peut prendre de multiples apparences et jouer des rôles très divers.

C’est très beau et c’est très doux, avec quelque chose d’évident dans l’impératif catégorique du périple automobile, renforcé par la qualité rêveusement très imparfaite de l’image. (…)

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