Quatre lumières tamisées pour le début de l’automne

Dans La Voix d’Aïda, le colonel néerlandais (Johan Heldenbergh) et Aïda (l’impressionnante Jasna Đuričić) face à la catastrophe annoncée, évitable, et qui se produira. | Condor Distribution

«La Voix d’Aïda» de Jasmila Žbanić, «Tout s’est bien passé» de François Ozon, «La Troisième Guerre» de Giovanni Aloi et «Stillwater» de Tom McCarthy attirent l’attention parmi les pléthoriques sorties de la semaine.

Le phénomène n’est certes pas nouveau, mais la longue fermeture des salles l’a encore aggravé. Chaque semaine voit débarquer sur les grands écrans une quantité déraisonnable de nouveaux films, dont ceux qui ont dû repousser leur sortie du fait de la pandémie. Ce sont ainsi dix-huit inédits qui atteignent les salles ce 22 septembre.

Pas de chef-d’œuvre en vue, mais au moins quatre réalisations qui méritent attention. Chacune a des motifs, chaque fois singuliers, de suciter l’intérêt. Ensemble, elles esquissent aussi la manière dont tant de films, malgré leurs qualités, restent si souvent assujettis à leur programme de départ.

«La Voix d’Aïda» de Jasmila Žbanić

La cinéaste bosniaque poursuit son inlassable travail de mémoire, commencé en 2006 avec Sarajevo, mon amour et continué avec le très impressionnant et émouvant Les Femmes de Visegrad. Son nouveau film est consacré à un crime de masse commis en Europe, avec la complicité des puissances occidentales dont la France: le massacre de Srebrenica, ville à majorité musulmane que devaient protéger les Casques bleus et qu’ils ont livrée à la soldatesque serbe.

Les plus de 8.000 morts de Srebrenica ne sont pas un crime occulté, c’est peut-être encore pire: un événement sinistre désormais passé par les profits et pertes des soubresauts de la fin de la Yougoslavie et du bloc de l’Est. Pour l’immense majorité de nos contemporains, le crime génocidaire de Srebrenica est juste un moment pénible qui appartient à un passé trouble qui s’éloigne.

Face à cet ensevelissement de la mémoire, la cinéaste mobilise les ressources d’un thriller qui montre une femme, traductrice pour les troupes néerlandaises supposées protéger la ville, se démener pour empêcher que son mari et ses fils soient exterminés, comme vont l’être tous les autres.

Reconstituant les épisodes les plus marquants de cette tragédie fort bien documentée, sans que cette «documentation» ait servi à grand-chose, la cinéaste réussit de surcroît à associer les ressources du film de suspense et le refus d’une description simpliste, notamment en ce qui concerne l’attitude du commandement sur le terrain et des soldats de l’ONU.

Elle bénéficie également de la puissance d’incarnation de l’actrice Jasna Đuričić. Mise en forme fictionnelle mais très réaliste d’une tragédie authentique, La Voix d’Aïda ne peut échapper au poids de l’urgence et de la douleur dont il est porteur, film à la fois nécessaire et contraint par la mission qui lui incombe. Le message, légitime et grave, dont il est investi devient aussi sa limite.

Pourtant, celle-ci est étrangement et douloureusement franchie lorsque des foules massées aux portes d’un camp tenu par des soldats occidentaux sont repoussées entre les mains de leurs bourreaux. Malgré les différences immenses entre les situations, ces séquences résonnent avec les images très récentes venues de Kaboul, où les forces des grandes puissances occidentales se sont avérées incapables de protéger des civils. Pour cela aussi, La Voix d’Aïda ne parle pas que du passé.

«Tout s’est bien passé» de François Ozon

Comme Grâce à Dieu l’avait fait à propos d’une bien réelle affaire de pédophilie dans l’Église catholique, il pourrait sembler que le cinéaste se confronte à un autre débat de société brûlant, celui de l’euthanasie, ou plus précisément ici de la possibilité pour un individu de décider de mourir.

Mais si le film renvoie assurément à cette question, c’est par l’intermédiaire d’une œuvre littéraire, même si pas une œuvre de fiction. L’écrivaine Emmanuèle Bernheim avait raconté dans le livre éponyme  comment elle et sa sœur avaient été confrontées à la décision de leur père de mettre fin à ses jours après un AVC.

Littéraire par la qualité de l’écriture, romanesque par les ressorts dramatiques qu’il mobilisait, le livre était pourtant non seulement un récit de faits réels, mais un récit qui conservait les noms des personnes évoquées et de multiples éléments de leur biographie. (…)

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«L’Affaire collective» et «Le Genou d’Ahed», alpha et oméga du film politique

Le Genou d’Ahed: Avshalom Pollak et Nur Fibak, entre haine et désir, à la folie.

Le documentaire du Roumain Alexander Nanau et le pamphlet de l’Israélien Nadav Lapid explorent des voies originales de mise en question du fonctionnement de la société dont ils sont issus.

Deux films sortent ce mercredi 15 septembre sur les écrans, qui matérialisent de manière aussi diverse que possible l’idée de cinéma politique. De la politique, il y en a assurément partout et toujours dans les films, mais ces deux-là en font leur sujet explicite et central.

Ils ont aussi en commun d’être des critiques radicales du pays dont chacun d’eux est originaire, la Roumanie pour L’Affaire collective, Israël pour Le Genou d’Ahed, critiques qui, au-delà de l’hétérogénéité flagrante des situations, mettent en évidence non seulement un dysfonctionnement des institutions mais un effondrement moral, une crise profonde des valeurs.

Leur approche est aussi éloignée que possible: documentaire d’enquête aux airs de thriller pour le premier, essai aux confins de la performance et du pamphlet pour le second. Chacun à sa manière, ils manifestent les possibilités du cinéma pour prendre en charge les états du monde actuel comme il ne va pas.

«L’Affaire collective» d’Alexander Nanau

Le titre s’appuie sur un triste calembour: Colectiv était le nom d’une boîte de nuit de Bucarest, dont l’incendie en octobre 2015 a causé la mort immédiate de vingt-six personnes. Le drame a mis en évidence des phénomènes de corruption généralisée qui ont suscité des manifestations ayant mené à la démission du gouvernement.

Mais dans les semaines qui ont suivi l’incendie, trente-sept autres personnes sont mortes à l’hôpital, pour la plupart de maladies nosocomiales. Ces deux séries de morts braquent un projecteur accusateur sur la collectivité nationale, ses élus, ses médias, ses organes publics, et sa population.

Dans les semaines qui ont suivi le drame, l’enquête du journaliste Cătălin Tolontan, grâce notamment au témoignage de deux médecins lanceuses d’alerte, a mis en lumière un vaste système de corruption dans le milieu hospitalier roumain, qui concerne notamment les produits antibactériens.

Cette enquête est suivie pas à pas par Alexander Nanau, tandis qu’elle soulève un vent d’indignation dans une partie de l’opinion. Alors que des rebondissements dramatiques se succèdent, les révélations du journaliste amènent au remplacement du ministre de la Santé, issu du même système hospitalier, par un jeune activiste en faveur des droits des malades.

C’est alors lui, Vlad Voiculescu, qui devient le personnage principal du film, ayant admis le réalisateur dans les locaux du ministère et lui ayant permis d’assister aux prises de décision, face à une généralisation des preuves de corruption et de manipulations frauduleuses.

Même s’il n’apparaît pas à l’écran, Nanau est le troisième personnage principal de son film, le triangle qui se construit entre le journaliste, le ministre et le réalisateur mettant en évidence les possibilités et les limites de leurs tentatives de peser sur la réalité de leur pays.

Construit comme un de ces films noirs avec Humphrey Bogart où la presse fait triompher la démocratie, L’Affaire collective en a le tonus, mais pour un constat bien moins optimiste.

Il se regarde aujourd’hui autrement qu’au moment où il a été tourné, avant la pandémie de Covid: les interrogations sur la véracité des informations diffusées par le pouvoir, notamment en matière de santé, et les manipulations par les politiciens populistes et les intérêts qu’ils servent y trouvent des échos, d’ailleurs parfois contradictoires, qui renforcent encore la force et la pertinence du film.

«Le Genou d’Ahed» de Nadav Lapid

Invité par un petit centre culturel dans le désert du Néguev afin de présenter son nouveau film, un réalisateur est accueilli par une jeune femme passionnément habitée de désirs complexes, et qu’elle peine à exprimer ou à ordonner.

Attirée par lui, elle est aussi à la fois sincèrement passionnée par les arts et la culture dont elle l’activiste locale, et la représentante d’un État autoritaire qui exige des artistes, notamment des cinéastes, des formes d’allégeance de plus en plus contraignantes. (…)

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«Dune», superproduction sauvée par sa (relative) modestie

Un frêle jeune homme nommé Paul Atréides (Timothée Chalamet), prince, héros ou messie. | Warner Bros.

Fidèle pour l’essentiel au roman de Frank Herbert, le film de Denis Villeneuve réussit à allier dynamique, partis pris esthétiques personnels et complexité.

On pourrait le dire ainsi: il n’y avait aucune raison pour que Hollywood ne s’empare pas de l’univers de science-fiction créé par l’écrivain Frank Herbert. Et en ce cas, le film de Denis Villeneuve est sans doute le mieux de ce qu’on peut en attendre.

Écrit au milieu des années 1960, Dune est un roman magnifique, épopée visionnaire qui, en recyclant des figures pour l’essentiel empruntées aux récits de chevalerie, anticipait nombre des grands enjeux des temps à venir –comme avant lui Isaac Asimov, en même temps que lui Ursula Le Guin et juste après lui John Brunner.

C’est-à-dire des auteurs qui ont pensé, sous forme de récits déplacés dans le temps et éventuellement l’espace, des organisations de sociétés complexes, permettant de mettre en évidence des mécanismes sociaux à l’œuvre et des développements possibles, avec toute la licence d’une grande imagination romanesque. Soit une autre approche que ces autres grandes figures de la science-fiction que furent Ray Bradbury, Arthur C. Clark ou Philip K. Dick, bien davantage préoccupés par la psychologie, voire la métaphysique.

 

Un projet d’affiche pour l’adaptation rêvée par Alejandro Jodorowsky, et qui ne vit jamais le jour.

Porter Dune sur grand écran est un projet si ambitieux qu’il a découragé de multiples tentatives, et mené à l’échec, différemment, l’entreprise ultra-ambitieuse de Jodorowsky, interrompue, et la tentative décevante de David Lynch.

Dépasser une contradiction fatale

Ces deux précédents ont buté sur la même contradiction, l’écart entre une inventivité narrative et visuelle très sophistiquée, et le présupposé des seuls organismes capables de financer un tel projet, les grands studios hollywoodiens, en faveur d’une simplicité, d’une lisibilité et d’une attractivité immédiate pour un très large public états-unien et international.

 

Denis Villeneuve est celui qui s’est avéré capable de résoudre cette équation difficile, en bénéficiant d’un facteur qui existait déjà lors des précédentes tentatives, mais était loin d’être aussi prégnant qu’aujourd’hui, la possibilité de décliner de manière presque infinie, la «franchise» créée par un premier film s’il obtient suffisamment de succès.

Dune, devenu entre-temps le roman de science-fiction le plus vendu au monde, est en effet le premier (et le meilleur) volume d’un «cycle» de six titres, qui offrent toutes les ressources pour des suites, des prequels, des spin-offs, des sérialisations, et toute la lyre des procédés de marketing qui sont devenus le principal mode de fonctionnement de l’industrie de l’entertainment. Sans oublier les treize volumes consacrés à l’«univers de Dune» cosignés par le fils de l’écrivain, Brian Herbert, et Kevin Anderson.

Encore fallait-il à Villeneuve trouver la possibilité de mener à bien cette première mission, qui ouvrirait ensuite le chemin vers une prolifération de sous-produits dont rien n’assure qu’il les réalisera. La réponse relève de vertus rarement présentes dans de tels environnements, la modestie et le goût.

Ou plutôt le début de réponse: ce n’est pas Dune qui sort dans les salles françaises le 15 septembre, mais la première moitié –de même que le livre fut à l’époque d’abord publié en deux partie

Contre la suprématie des machines

Modestie? Pas de malentendu: Dune est une énorme production à grand spectacle pleine d’effets spéciaux incroyablement onéreux et de vedettes rémunérées de manière extravagante. S’il y a bien de la modestie, c’est à l’intérieur de cet appareillage.

La modestie consiste, d’abord, à se mettre au diapason du texte, et à ne jamais chercher à «pousser les feux» des éléments spectaculaires ou sentimentaux. Ceux-ci existent, mais viendront en leur temps, et pas davantage.

 

Un fantastique loin de la surenchère et des effets –Rebecca Ferguson dans le rôle de Dame Jessica, la mère de Paul. | Warner Bros.

Cette retenue concerne en particulier l’utilisation des effets visuels: le film utilise évidemment une grande quantité de trucages numériques, mais s’abstient d’en surcharger l’écran, les cantonnant à un rôle d’outil, ce qui d’ailleurs fait écho à un des partis pris du roman (partis pris d’ailleurs extraordinaire pour l’époque de sa rédaction): l’histoire se passe dans une ère où a été proscrite l’intelligence artificielle.

Cette dimension de la narration, qui transfère ou restitue aux humains des puissances que nous aussi déléguons désormais aux machines, trouve sa traduction visuelle dans la relative sobriété des représentations, sobriété en phase aussi bien avec l’ambiance d’un récit situé sur une planète complètement désertique qu’avec un de ses principaux thèmes, l’écologie. (…)

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«Serre moi fort»: face au gouffre, l’échappée belle

Aux commandes de sa drôle de voiture et de sa propre survie, Clarisse (Vicky Krieps), la femme qui est partie. Ou qui est restée.

Avec émotion, délicatesse et liberté, le nouveau film de Mathieu Amalric invente une forme de mise en scène à l’unisson de la catastrophe qui a ravagé une famille.

Quelque chose est arrivé. Un séisme. Il y avait un monde, et il a volé en éclats. C’était un petit monde, bien sympa, rien de fou, un papa, une maman, deux enfants, une maison, des amis. Dans la plupart des films, la question serait: que s’est-il passé? Ou: pourquoi? Ou: qu’est-ce qui va arriver ensuite? Ici, non.

Ici, l’enjeu, le moteur, c’est le séisme lui-même. Ce sont des personnes, des corps, des émotions, des imaginaires –et aussi des lieux– balayés par l’onde de choc. Un choc qui perturbe tout aussi bien le temps lui-même, les enchaînements entre des moments, les traces laissées, la perception des états des uns et des autres.

Il y a eu la maison et la voiture, la mer et la montagne, l’été et l’hiver. Il y a eu de l’amour, beaucoup d’amour, et puis sans doute autre chose, qui n’a pas forcément de nom, ou dont les noms masqueraient plutôt qu’éclaireraient.

Amalric, grand cinéaste occulté par la gloire (méritée) de l’acteur

Avec son septième film, Mathieu Amalric confirme qu’il est un grand cinéaste, un des meilleurs de sa génération, à qui il est arrivé l’étrange mésaventure d’avoir si bien réussi comme acteur que cela en éclipse l’importance de ses réalisations, un sans-faute depuis Mange ta soupe (1997) et Le Stade de Wimbledon jusqu’au récent et magnifique Barbara.

C’est pourtant metteur en scène qu’il voulait être et pas comédien, et lorsqu’il est arrivé sur le plateau d’Arnaud Desplechin en 1995, c’était pour être assistant réalisateur. Sans avoir prévu de se retrouver dans le rôle principal de Comment je me suis disputé, qui lui a valu un César et a lancé son autre carrière.

Si elle fait une ombre injuste à son parcours de cinéaste, il est du moins probable que son désormais considérable parcours d’acteur ait contribué à l’excellence, dans tous ses films, de l’interprétation. Et c’est avec éclat ce qui se produit à nouveau, en particulier autour de Vicky Krieps.

L’actrice révélée par Phantom Thread de Paul Thomas Anderson est aussi admirable que dans son interprétation de l’autre film présenté à Cannes cette année et où elle tenait également la tête d’affiche, Bergman Island de Mia Hansen-Løve, mais dans un rôle complètement différent, et joué différemment.

Souvenir, ou imaginaire, de la petite famille heureuse (Anne-Sophie Bowen-Chatet, Arieh Worthalhter, Sacha Ardilly). | Gaumont

Elle y est cette mère qui, à un moment, n’est plus à sa place dans le petit monde dont elle était l’épicentre. Et de là, tout bascule. Même ces instantanés en principe irréfutables, les polaroïds du quotidien, deviennent des traces labiles, soumises aux vibrations du désir et du malheur, des forces contradictoires qui traversent le film comme elles traversent la famille.

Que s’est-il passé? C’est une énigme et la matière d’une enquête. La mort est passée, il y a des policiers. Mais Serre moi fort n’est pas un film policier –étrange expression quand on y songe, qui suggère implicitement du cinéma en uniforme, du cinéma-flic. Il paraît qu’il est très nécessaire aujourd’hui de promouvoir le conformisme du cinéma de genre, et le verrouillage du scénario. Avec Amalric, c’est tout le contraire. Plutôt du cinéma en cavale, du cinéma échappée belle.

Une double confiance qui permet toutes les audaces

Si ce cinéaste est un des auteurs importants de notre temps, c’est que toute son œuvre, dans sa très grande diversité, se nourrit d’une double confiance absolument affirmée, en prenant tous les risques en son nom: confiance dans les puissances du cinéma, confiance dans l’intelligence et la sensibilité des spectateurs.

Cette fois, Mathieu Amalric convie à une circulation où il est bientôt clair qu’il faut renoncer à certains repères, se laisser porter par les arpèges de piano d’une petite fille, le rire d’une femme, le silence d’un homme, plutôt que d’exiger sans cesse des chaînes de causes et d’effets.

Tout ce qui advient raconte un monde qui n’a rien d’étranger, mais le film invente sa propre forme à l’unisson de la catastrophe intime qui le traverse. La folie? Oui, sans doute, ou peut-être au contraire une forme de sagesse salvatrice, face à l’intolérable.

Un voyage dans le temps, l’espace et l’émotion

Mais aussi la fiction comme planche de salut, quand une AMC Pacer devient machine à voyager dans le temps aussi bien que dans l’espace, quand les photos d’avant deviennent les possibles de demains qui pourraient advenir.

Il y a, pas plus cachée que la lettre volée, l’explication rationnelle de ces embardées dans le temps dans la logique, dans la place relative des protagonistes. Mais Serre moi fort n’est pas un casse-tête ou un récit à clé, et s’il tient du puzzle, c’est un puzzle qui, tout en étant figuratif, serait en trois ou quatre dimensions, avec des pièces manquantes, et d’autres qui appartiennent à un autre jeu. (…)

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«Le Fils de l’épicière…» et «Il Varco», singuliers joyaux documentaires

Suspendu entre archive et imaginaire, Il Varco où la danse inventée d’un récit historique documente un cauchemar passé aux réminiscences actuelles.

Sous des angles différents, le film de Claire Simon et celui de Federico Ferrone et Michele Manzolini explorent les inépuisables richesses des rapports à la réalité que peut inventer le cinéma.

Ce sont deux films qui relèvent de ce que l’on a coutume d’appeler le documentaire. Ils sont pourtant aussi différents que possible l’un de l’autre.

L’un propose une chronique attentive d’une aventure bien réelle qui s’est jouée, et continue de se jouer en ce moment en France. En Ardèche, plus précisément. L’autre construit un récit à partir d’archives filmées par des soldats italiens envoyés sur le front soviétique en 1941-1942.

Sortis l’un et l’autre ce mercredi 1er septembre, ils n’ont à vrai dire comme point commun que ce qui, justement les singularise: chacun, dans sa forme et par son sujet, invite aussi à réfléchir à ce qu’est «le» documentaire, ou plutôt à ce que font, ou pourraient faire, les innombrables approches documentaires qui activent le cinéma.

«Le Fils de l’épicière, le maire, le village et le monde» de Claire Simon

Ce film apparaît au confluent de plusieurs histoires de différentes longueurs, et de différentes ampleurs. Parmi elles, certaines sont désignées par le titre, mais pas toutes.

À la source, se trouve un drôle de rêveur efficace nommé Jean-Marie Barbe. C’est lui, fils de l’épicière de son village natal, Lussas en Ardèche, qui créa à la fin des années 1980 avec quelques copains les États généraux du film documentaire, dans un endroit que rien en apparence ne prédisposait à devenir un rendez-vous mondialement connu, et fréquenté.

Depuis, dans des lieux de bonne fortune aménagés pour la circonstance, des centaines de passionnés se pressent chaque été, regardent des films et en débattent, logeant pour la plupart sous la tente ou chez l’habitant –la 33e édition, fort animée, vient de se terminer le 28 août.

Au fil des années, la localité est aussi devenue, à l’enseigne de l’association Ardèche-Images, le siège d’une vie active toute l’année autour des différentes pratiques liées au cinéma documentaire, avec une école professionnelle, des ateliers de formation continue, un centre de documentation, un centre de production.

À l’autre bout du titre, il y a, donc «le monde». Il est très tôt venu à Lussas, du fait de la présence des films de toutes les origines, de celle des intervenants, des spectateurs. Mais Lussas est aussi venu à lui, par la création d’antennes de formation et de production, en Afrique, en Asie et en Amérique latine.

Et puis, en 2015, Barbe s’est lancé dans une nouvelle utopie: créer, toujours à Lussas, une plateforme en ligne entièrement dédiée au documentaire de création. C’est à ce moment qu’une des meilleures documentaristes en activité, Claire Simon, entreprend de filmer ce qu’il en adviendra.

Le résultat est si riche qu’il donne naissance à une série télévisée, Le Village: pas moins de vingt épisodes (d’abord diffusés sur Ciné+) pour raconter la naissance de cet espace unique au monde dédié au documentaire, la plateforme Tënk, une inépuisable réserve de trésors.

Mais ce n’est pas tout, loin de là. Ce que fait Claire Simon, et que signalent désormais les deux autres mots du titre, «le maire» et «le village», consiste à inscrire la venue au jour de Tënk, cette odyssée cinéphile, culturelle, mais aussi administrative, financière, tactique, politique et ô combien émotionnelle, dans un territoire.

Dans le village, festivaliers et agriculteurs. | Nour Films

Un territoire, c’est-à-dire des lieux, des métiers, une histoire et des histoires, des rapports humains, y compris avec toutes celles et ceux qui n’ont pas de rapport particulier avec le cinéma, ne souhaitent pas nécessairement en avoir ou sont éventuellement opposés aux choix de cette autre figure de ce récit picaresque, le maire de Lussas, Jean-Paul Roux.

À Paris, dans les bureaux des banquiers ou du CNC, au village au bistrot, chez la boulangère ou dans les champs et les vergers, se tissent ainsi une multitude de liens, de questions, de blocages, de coups de force, de coups de théâtre heureux ou malheureux, de temps pour l’affection et de temps pour l’action, de rituels.

Autour de la très concrète construction du nouveau bâtiment qui doit accueillir le village documentaire, la structure devant héberger Tënk, ce sont tous ces liens que tissait la série de Claire Simon. Des 8h40 que durait celle-ci, elle a donc fait un film d’1h50.

Sorti de terre après bien des efforts, le bâtiment rendra-t-il viable l’aventure de Tënk? | Nour Films

C’est encore penser la place de ce qui fait récit, de ce qui fait image, non plus cette fois dans la trame d’un village ardéchois et le long des rêves opérationnels d’une haute idée du cinéma telle que l’incarnent Barbe et ses acolytes, mais selon une logique de composition. En ajoutant trois mots au titre et en enlevant 6h50 au montage, Claire Simon discute implicitement ce qu’exige le cinéma documentaire.

Ça fourmille de vie, ça circule comme du sang dans les veines d’une histoire collective qui, le titre le suggère bien, est vivante de se jouer simultanément sur plusieurs registres, à plusieurs échelles.

Documentaire sur le monde du documentaire, Le Fils de l’épicière… réussit à mobiliser des affects, des savoirs et des attentions à la fois cohérentes et d’une immense diversité, qui s’éclairent les unes les autres.

«Il Varco» de Federico Ferrone et Michele Manzolini

Au début, un carton a rappelé les circonstances dans lesquelles des centaines de milliers de soldats italiens furent envoyés combattre aux côtés de la Wehrmacht sur le front russe, en fait surtout en Ukraine, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Puis apparaissent des images muettes en noir et blanc, magnifiques et endommagées par le temps, qui semblent les fantômes d’un passé oublié. Bientôt, sur d’autres images en noir et blanc documentant l’expédition vers l’Est de l’armée italienne, la voix off raconte son voyage sous l’uniforme.

Un voyage dans le temps autant que dans l’espace. | Norte Distribution

Celui qui parle est un vétéran, qui a combattu en Éthiopie, il prévoit mieux que ses camarades la dureté de ce qui les attend, sans pouvoir en anticiper entièrement l’horreur. Les images montrent les paysages traversés, les moments de la vie quotidienne des troufions, les premiers combats, les ruines. (…)

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«Laila in Haifa», les champs de force de la nuit

Gil (Tsahi Halevi) et Laila (Maria Zreik), amants semi-clandestins.

Politique et sensuel, le film d’Amos Gitaï reste à l’intérieur d’un lieu clos mais hybride, boîte de nuit qui accueille et stimule, autour de figures féminines mémorables.

Tout de suite, ça explose. La violence sans phrase, sur ce parking noyé de pluie, la nuit. De l’autre côté du grillage, un train passe –le monde est là, il y a un ailleurs.

Salement tabassé, l’homme s’est relevé de la boue, aidé par une jeune femme en chemisier de soie et talons hauts. Il s’est relevé comme une renaissance, une entrée dans l’arène.

L’arène, ce sera cet endroit dont le film ne sortira plus, étrange lieu, bistrot branché, galerie d’art, boîte de nuit. Étrange endroit aussi autrement, en Israël, mais tenu par des Palestiniens.

L’établissement existe réellement. Le Fattouch est un espace de croisements, de mélanges, de défis, de séduction, de vertiges et d’affirmations, entre Juifs et Arabes, hommes et femmes, travestis et machos, artistes et fêtards, notables et marginaux, voisins et touristes. Juste devant, le train passe à nouveau.

Flux de désirs et de violence

Toute la nuit, le 40e film d’Amos Gitaï circule parmi ces flux de désirs et de violence, de domination et de mises en scène de soi, ludiques, sensuelles, désespérées.

La caméra d’Éric Gautier circule comme une danseuse souple et précise entre les très différents espaces qui composent cet endroit unique et multiple, caméra aimantée successivement par les quatre femmes qui sont les forces motrices, et perturbatrices, de cette expédition amoureuse et guerrière.

Au mur de l’espace blanc très éclairé qui jouxte directement les ombres du night club, les grandes photos visualisant l’oppression sioniste, prises par un grand gaillard juif, Gil. C’est lui qu’on a vu se faire méchamment casser la gueule d’entrée de jeu, puis très vite après, entraîner dans une étreinte avide et sans tendresse sa jeune maîtresse arabe, la Laila du titre, épouse d’un notable palestinien de la ville, et supposée organisatrice de l’exposition.

Jeux de masques entre Laila et son riche mari (Akram J. Khoury). | Epicentre

Mais personne dans le film ne fait ce qu’il devrait, ne joue le jeu selon les règles établies. Il y a souvent de l’absurde, beaucoup de malaise, une constante beauté des gestes et des actes qui déplacent les codes et les clichés, dans la circulation des affects et des impulsions.

Dans la partie galerie, Gil le photographe et sa demi-sœur Naama (Naama Preis), et dans le fond, le train. | Epicentre

Laila in Haifa est un poème physique, une élégie brutale et tendre des corps et des regards. Khawla, éperdument rétive au destin écrit d’avance que lui offre l’homme que, pourtant, elle aime, au risque de s’autodétruire. Naama, la demi-sœur de Gil, en quête d’une échappatoire à la fatalité d’une relation amoureuse et familiale devenue un carcan. Bahira qui se la joue super-héroïne d’une BD exaltant la résistance palestinienne.

Khawla (Khawla Ibraheem), combative et angoissée, lancée dans une course éperdue contre le sort que tous autour d’elle lui réservent. | Epicentre

Elles et Laila sont comme des champs de force qui animent ou déstabilisent aussi le couple mixte (judéo-arabe) d’amants gays, ou le vieux cacique de la communauté arabe de la ville. (…)

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«Drive My Car», le grand voyage en douce

Kafuku (Hidetoshi Nishijima), le metteur en scène et Misaki (Tokô Miura) la conductrice, en mouvement et immobiles, dans le même habitacle mais pas le même monde. | Diaphana

Événement majeur du dernier Festival de Cannes, le film de Ryūsuke Hamaguchi circule avec grâce entre plusieurs récits et manières de raconter pour approcher des abîmes et inventer des chemins entre les présents et les absents, le présent et le passé.

Il est des films, plus ou moins réussis, qui suivent un chemin balisé, dont on reconnaît au passage les points d’appui, les repères et les enchaînements. Il est des films, plus ou moins réussis, qui sans cesse déjouent les usages de la narration, changent de registre, dont la mise en scène s’évertue à défaire les liens habituels entre causes et effets.

Et il est Drive My Car, qui semble construit avec les ingrédients classiques, voire conventionnels, du récit et de la réalisation, et ne cesse d’ouvrir des espaces imprévus, des brèches immenses, parfois accueillantes et parfois inquiétantes, des zones sans phares ni balises, mais propres à accueillir la rêverie de chacun·e, les questions de chacun·e, les peurs et les désirs de chacun·e.

Il est dit dans Drive My Car que le nom du personnage principal, le metteur en scène de théâtre et acteur Kafuku, signifie en japonais «bonheur dans le foyer». Mais, si le film sera constamment placé sous l’influence de Tchékhov, dont Kafuku dirige une mise en scène d’Oncle Vania, on peut aisément entendre dans son patronyme la japonisation de Kafka.

À bien des égards, le vertige cinématographique ouvrant sur les abîmes des humains qu’engendre Ryūsuke Hamaguchi peut se comparer au vertige littéraire sous les apparences d’un roman linéaire qu’engendrent Le Château ou Le Procès.

Le bonheur dans le foyer peut être, en effet, une des très nombreuses facettes par lesquelles aborder le film. Kafuku est heureux en amour avec Oto, cette femme qui elle-même l’aime infiniment, et qui pourtant le trompe, ce qu’il a découvert. Il est heureux avec elle malgré la tragédie qui les a frappés près de vingt ans plus tôt, et dont ils ne se sont jamais vraiment remis. Et puis Oto est morte.

Les vivantes et les mortes, les voix et les silences

Chaque jour, Kafuku écoute sa voix, au volant de cet objet qui semble, lui aussi, une métaphore de tout le film, sa voiture. Une voiture à première vue ordinaire, mais avec le volant à gauche, contrairement à l’usage au Japon, et d’une marque un peu singulière dans ce pays grand producteur de véhicules: une Saab 900 rouge vif, là où règnent les couleurs douces et discrètes.

Chaque jour, Kafuku écoute la voix d’Oto, qui a enregistré tout le texte d’Oncle Vania, pour l’aider à préparer sa mise en scène et l’interprétation du rôle-titre.

Qu’un petit accident, et une réglementation aux airs de décret de quelques divinités, le contraignent à laisser le volant à Misaki, jeune fille mystérieuse à force d’efficacité laconique et déférente, sera l’un de ces déplacements ni complètement improbables ni vraiment logiques qui ne cessent de décentrer le film. (…)

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Cette semaine au cinéma, quatre lumières venues de loin

Mantoa (Mary Twala), sorcière, paysane, résistante, dans L’Indomptable feu du printemps. | Arizona Distribution

La Loi de Téhéran, Les Voleurs de chevaux, L’Indomptable Feu du printemps et Les Sorcières de l’Orient, aussi différents soient-ils, traduisent des manières d’assembler avec dynamisme des éléments de natures différentes pour trouver chacun son propre mouvement de cinéma.

Ce sont quatre films qui sortent sur les écrans français ce 28 juillet, quatre films singuliers qui ont en commun d’ouvrir le regard sur des espaces, des comportements, des récits non occidentaux.

Film policier iranien, western des steppes d’Asie centrale, poème flamboyant et combatif du sud de l’Afrique ou documentaire sur une aventure sportive, politique et sociale au Japon, ces films témoignent ensemble de la multiplicité des puissances émotionnelles qu’est capable d’activer le cinéma.

«La Loi de Téhéran» de Saeed Roustayi

Immédiatement projeté dans un environnement de thriller à haute intensité, le spectateur est placé sur une ligne de tension entre reprise (brillante) des codes du film noir et contexte inhabituel pour ce genre de la société iranienne.

Le jeune réalisateur Saeed Roustayi, pour son deuxième film, fait preuve d’une incontestable virtuosité dans l’orchestration de la traque de trafiquants de drogue par un flic habité de ses propres démons et entouré de collègues avec lesquels il entretient des rapports conflictuels (schéma ô combien classique).

 

Le plus important n’est pas que le film soit, aussi, une plongée dans la situation bien réelle d’invasion des quartiers pauvres des grandes villes iraniennes par le trafic et la consommation de crack, avec des scènes très impressionnantes de foules de toxicos traqués par les flics, parqués par centaines dans des lieux de détention de masse.

L’essentiel, qui signe la réussite de La Loi de Téhéran, tient à ce que le ressort dramatique spectaculaire et la description d’un phénomène de société fonctionnent exactement du même élan, que ce soit la même dynamique qui porte les deux dimensions du film.

Celui-ci peut dès lors accepter des personnages et des motivations plus complexes, et démultiplier sa propre énergie grâce à des développements qui ne se laissent enfermer ni dans les seules exigences du genre, ni dans celles de la dénonciation d’un fléau, et des méthodes inadaptées pour y faire face.

«Les Voleurs de chevaux» de Yerlan Nurmukhambetov et Lisa Takeba

Le film a beau être cosigné par un réalisateur kazakh et une réalisatrice japonaise, et avoir dans un de ses principaux rôles un acteur japonais (Mirai Moriyama), il s’agit bien d’un film kazakh, où l’inscription dans les paysages immenses et spectaculaires des steppes est décisive.

Le film s’ouvre sur le ton d’une chronique villageoise et familiale contemporaine, avec d’emblée un sens de l’espace et de la lumière, une poésie du quotidien qui captent l’attention.

La manière à la fois terrifiante et sans apprêt dont surgit une violence que dès lors on saura avoir été omniprésente, à fleur d’apparence, est une authentique réponse de mise en scène à une situation ultra-convenue –le trauma fondateur qui va déclencher l’action.

 

Au-delà, il y aura la mère et le fils, l’étranger venu de nulle part, les chevaux et le vent. Il y aura un très singulier et très vivant mélange de mythologie et de réalisme, un récit initiatique au souffle romanesque aux côtés de personnages qui sont toujours à la fois des archétypes et des présences très physiques, chez qui les gestes, les détails du corps, les rythmes importent, émeuvent, impressionnent. (…)

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«Onoda», «Bonne Mère», «Digger»: tiercé gagnant dans les salles

 
Nikitas (Vangelis Mourikis), le combattant obstiné de Digger

Dans la torpeur de l’été et la confusion des sorties, trois films à ne pas manquer, trois cinéastes à découvrir, pour leur second long-métrage dans le cas d’Arthur Harari et de Hafsia Herzi, pour son premier en ce qui concerne Georgis Grigorakis.

En pleine saison estivale, d’ordinaire plus calme, et malgré les incertitudes qui pèsent à nouveau sur les conditions d’accès aux salles, une déferlante de films s’abat sur les grands écrans. Parmi eux, beaucoup ont été programmés et remarqués au Festival de Cannes, qui s’est achevé le 17 juillet.

Rejoignant nombres des titres importants de cette édition cannoise (Annette, Benedetta, Bergman Island, Titane, Journal de Tûoa), deux autres films remarqués sur la Croisette sont à l’affiche à partir du 21 juillet, Onoda et Bonne Mère, comme le très remarquable Digger, à découvrir.

«Onoda, 10.000 nuits dans la jungle», d’Arthur Harari

Deuxième long métrage d’Arthur Harari après le polar Diamant noir, Onoda porte le nom de cet officier de l’armée impériale japonaise envoyé en 1944 dans une île des Philippines, et qui refusa de se rendre, menant une guérilla quasi-solitaire dans la jungle durant trente ans.

Le film s’appuie non seulement sur une histoire vraie, mais sur des éléments très concrets pour reconstituer les conditions dans lesquelles le lieutenant Hiro Onoda, ayant refusé de croire à la défaite, mena une minuscule troupe peu à peu réduite jusqu’à ce qu’il demeure seul.

 

Mais tout autant que son réalisme, le film revendique ouvertement les références du film de guerre, des grandes aventures dans la jungle, avec aussi parfois un zeste de film d’espionnage, sa réussite tenant à la manière dont il se tient au croisement de la reconstitution et de la fiction.

On songe à Aventure en Birmanie de Raoul Walsh comme à La 317e Section de Pierre Schoendoerffer, plus encore qu’à Conrad et à Apocalypse Now: s’il s’agit bien de l’évocation d’une sorte de délire, elle n’est nullement une métaphore métaphysique. La puissance –puissance romanesque, puissance fictionnelle et même puissance fabulatrice– d’Onoda est d’être au contraire très concrète, très matérielle.

Elle résonne aussi d’échos très contemporains, en particulier dans la manière de se fabriquer des régimes d’explications en conformité avec ses croyances –l’alter réalité des complotistes de tous poils, sinon de tout un chacun–, même si le film ne s’écarte jamais de liens de causalité qui ont pu avoir leur rationalité, ou leur apparence de rationalité.

Grâce aussi à l’interprétation remarquable de l’acteur principal, Yûya Endô, et à une mise en scène capable d’un lyrisme inspiré pour évoquer la survie de cette poignée d’humains dépourvus de tout dans une nature d’une puissance extrême, Arthur Harari réussit une fresque haletante.

Dans Onoda, le fait de savoir qu’elle s’appuie pratiquement constamment sur des faits avérés n’est que la planche d’appel de son élan fictionnel. Mais c’est bien pour sauter plus haut et plus loin dans le réel du fonctionnement de l’esprit humain.

«Bonne Mère», de Hafsia Herzi

Filmant un endroit où elle a grandi, les quartiers Nord de Marseille, la comédienne devenue réalisatrice Hafsia Herzi compose autour d’une très forte figure maternelle, interprétée par Halima Benhamed, un portrait de groupe d’une famille qui, c’est l’autrice qui le dit, ressemble à la sienne.

S’il n’enjolive rien, le film se refuse à en rajouter sur l’omniprésence de la pauvreté, des pratiques délictueuses, de la violence, du machisme, de la vénération absolue des liens familiaux, et se situe ainsi dans une tonalité très éloignée de ce que fait presque toujours le cinéma de fiction dans ce contexte.

 

Loin de ces facilités qui sont le lot commun de la quasi-totalité des «films de cités», Bonne Mère déploie un regard à la fois généreux, nuancé et sans complaisance sur un monde qui n’a d’ordinaire droit qu’à l’invisibilité ou aux clichés.

La cinéaste raconte ainsi un monde qui vit de fait à l’écart de l’autre, sans l’ignorer, en y ayant affaire et à l’occasion en y faisant des affaires, mais en réduisant au maximum ses influences.

 

Autour de cette figure maternelle détentrice d’une sagesse très métissée, très composée, le film rend sensible le vaste éventail de comportements et de représentations actif dans ce qui est, dans le périmètre même d’une grande ville comme Marseille, un monde à part.

«Digger», de Georgis Grigorakis

D’emblée c’est la présence physique, des humains et des éléments, qui impressionne dans le premier film du réalisateur grec. La puissance de l’orage qui ouvre Digger, la matérialité effrayante des coulées de boue qui menacent la maison dans les bois où habite celui qui s’avèrera le personnage principal, saturent l’imaginaire tout autant que l’image et la bande-son de leur force.

Tout comme ce type, Nikitas, qui se bat comme un diable contre ce qui agresse son mode de vie. Les glissements de terrain ne sont pas le fruit du hasard mais le résultat de la déforestation massive due à l’extension de la mine gigantesque, et qui ne recule devant aucune manœuvre pour mettre aussi la main sur le territoire de Nikitas.

 

En guerre ouverte contre la grande entreprise, contre les habitants du bourg qui ont accepté les offres de la compagnie minière, en guerre aussi contre une existence dure et solitaire fort différente de l’utopie agreste qui l’avait mené à s’établir loin de la grande ville, Nikitas va se trouver encore un nouvel ennemi.

Parti au loin depuis longtemps, son fils revient un jour sur sa moto, tel le cavalier solitaire dont la présence ne surprend pas dans un film qui emprunte aussi explicitement aux motifs du western. Il veut sa part d’un héritage dont il ne sait rien, ni ne veut rien savoir.

De cet écheveau de conflits, au sein desquels une jeune femme trouvera aussi une place très vive, Georgis Grigorakis réussit à faire un film constamment habité, où les personnages secondaires acquièrent immédiatement une existence.

Digger vibre intérieurement de ces multiples manières de capter les puissances actives, puissances naturelles (la forêt, la boue, la lumière et l’ombre, le silence), puissances affectives (la solitude, le désir, l’avidité, la colère, la déception, l’amitié) aussi bien que puissances collectives, autour de l’affrontement entre entreprise prédatrice et défense de l’environnement, mais aussi entre rêves et réalités d’une vie différente.

Onoda, 10.000 nuits dans la jungle

d’Arthur Harari

avec Yûya Endô, Kanji Tsuda, Yuya Matsuura

Séances

Durée: 2h47

Sortie le 21 juillet 2021

 

Bonne Mère

de Hafsia Herzi

avec Halima Benhamed, Sabrina Benhamed, Jawed Hannachi Herzi, Justine Gregory, Mourad Tahar Boussatha

Séances

Durée: 1h36

Sortie le 21 juillet 2021

Digger

de Georgis Grigorakis

avec Vangelis Mourikis, Argyris Pandazaras, Sofia Kokkali

Séances

Durée: 1h41

Sortie le 21 juillet 2021

 

 
 

Cannes 2021, jour 10: éloge des (non) maîtres du temps

Tilda Swinton, à l’écoute d’un monde invisible qui est peut-être aussi menaçant, dans Memoria.

Deux films splendides, «Memoria» d’Apichatpong Weerasethakul et «Serre moi fort» de Mathieu Amalric, mais aussi deux premiers films chinois, s’affranchissent de la continuité du récit.

Alors qu’il se dirige paisiblement vers son terme, voilà que le Festival est illuminé de deux films bouleversants, propositions de cinéma d’autant plus belles que tout superlatif, genre «maîtrise» ou «magistral», leur serait absolument étranger, eux qui sont tout entiers du côté de la liberté.

Très différents au demeurant, Memoria d’Apichatpong Weerasethakul, en compétition officielle, et Serre moi fort de Mathieu Amalric, dans la nouvelle section officielle Cannes Première, ont l’un et l’autre fait l’objet d’une interminable ovation à l’issue de leur projection.

Les applaudissements semblaient vouloir ne jamais finir à l’issue de la séance de Memoria. Au centre, Apichatpong Weerasethakul, à gauche le délégué général du Festival, Thierry Frémaux. | JM Frodon

Il y avait de la gratitude, et une affirmation un peu bravache en l’avenir d’une très haute idée du cinéma, tout autant qu’une bien légitime admiration, dans ces minutes qui ne voulaient pas s’interrompre où des centaines de spectateurs, à l’orchestre et au balcon, ont ovationné des artistes qui, à Cannes, sont alors au milieu du public et non pas sur scène ou sur un tapis rouge.

L’invitation au voyage

Le cinéaste thaïlandais récompensé il y a onze ans d’une Palme d’or pour Oncle Boonmee s’est cette fois géographiquement aventuré très loin de son territoire, en Colombie, mais artistiquement, il explore toujours les mêmes espaces expressifs et suggestifs.

Tilda Swinton, parfaite comme toujours, interprète une femme qui entend des explosions inaudibles à tout autre et, de Bogota à la jungle, en passant par une fouille archéologique, en cherche la cause.

Cette quête et cette recherche sont l’occasion de rencontres et de situations qui ne forment pas ce que nous avons l’habitude de nommer un récit, mais composent un archipel de temps habité de vibrations qui ne cessent de produire des images mentales, des émotions. Une invitation au voyage baudelairienne, même si tout ici n’est pas qu’ordre et luxe, loin s’en faut, mais beauté et volupté oui, d’une très singulière façon.

Le temps –mot qui concerne à la fois la durée, la chronologie, les interférences éventuelles entre ce que nous désignons comme passé, présent et avenir– est ici une argile travaillée avec amour, avec humour, avec tendresse, avec attention pour tous les êtres, humains, animaux, végétaux, minéraux, ciels et météores.

À la fois dans le fil direct de son œuvre depuis Mysterious Objects at Noon à l’aube de ce siècle et tout à fait singulier, y compris dans une relation inédite et mutine au fantastique, son huitième long-métrage est une invitation à un voyage dans les sensations et l’imagination, qui trouve son inépuisable énergie, renouvelable à l’infini, dans cette liberté absolue que s’est offert le cinéaste dans sa relation au temps.

Na Jiazuo et Wen Shipei aussi

Même en se méfiant de toute généralisation de type «cinéma asiatique», force est de constater que cette liberté à l’égard du temps, de l’organisation temporelle de récits, est aussi ce qui caractérise deux films chinois en sélection officielle. (…)

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Les affiches des deux films chinois en sélection officielle.

Les Nuits de Zhenwu (à Un certain regard), premier film du jeune musicien Na Jiazuo, et Are You Lonesome Tonight?, premier film de Wen Shipei, ont en commun une façon de circuler dans le temps de manière non linéaire.