«Mosquito», odyssée sauvage

Le brave soldat Zacarias (João Nunes Monteiro), acteur et victime d’une guerre à laquelle il ne comprend rien. | Alfama Films

En Afrique pendant la Première Guerre mondiale, le film de João Nuno Pinto raconte un voyage à travers la jungle qui se transforme en épopée mentale.

Il y a la guerre. Les jeunes gars veulent y aller. Pour se tirer de chez eux, pour voir du pays, pour se battre, pour l’aventure, pour l’honneur du pays… Leurs raisons proclamées ne sont pas forcément claires; qu’importe, ils y vont.

Où? À la guerre donc, mais pas celle qu’ils croyaient. On est en 1917, le Portugal, leur pays, est impliqué dans le conflit mondial. Ils se voient héros entre Marne et Flandre, ils se retrouvent couverts de moustiques à l’autre bout de la planète. C’est où, le Mozambique?

Sur le territoire des mythes

De cette histoire, locale, partielle, authentique, documentée, le film fait d’entrée de jeu la ressource d’un mélange détonnant. Inscrit dans des faits et des lieux, Mosquito gagne également d’emblée en abstraction, par cette mise en orbite de multiples approches, savoirs, mémoires, illusions.

Et donc oui, c’est bien «la» guerre, comme une généralité qui a à voir en même temps avec la boucherie de Verdun et avec l’horreur coloniale, avec la géopolitique et la boue, avec les grands récits héroïques et les sortilèges venus d’autres côtés du monde, avec d’autres idées de ce que c’est que de vivre, et de mourir.

Jeune troufion aussi plein d’ardeur qu’incompétent, Zacarias se retrouve isolé de la troupe, déjà en mauvais état à peine débarquée sur les rivages africains. Le voilà parti pour retrouver son régiment. La traversée de la savane et de la jungle sera une odyssée sauvage.

Sauvage, car si on est bien sur le territoire des mythes, ces mythes ne sont pas les siens, ni les nôtres. Avec et contre les êtres –humains plus ou moins amis, plus ou moins ennemis, animaux, végétaux, terre et eau–, il va s’agir d’un bricolage constant, à la fois vital et vertigineux –dangereux, parfois grotesque, à l’occasion très émouvant.

Le soldat portugais et le soldat allemand (Sebastian Jehkul), ennemis? | Alfama Films

Les rencontres sont autant de défis, les motivations des un·es et des autres ne sont jamais fixes. Mais elles ne sont de toute façon jamais moins légitimes que sa propre présence sur cette terre, que son pays a envahie et qu’il doit défendre contre une autre puissance coloniale (l’Allemagne a des visées sur la région), elle aussi incarnée par des clampins qui ne savent pas ce qu’ils fichent là.

La fièvre, le délire, les hallucinations montent en densité au cours de ce périple impossible et réel (il fut celui du grand père du réalisateur), tout autant que la conscience de l’aberration meurtrière que fut la domination européenne en Afrique, et ses suites jusqu’à aujourd’hui.

Références réelles et légendaires

En jouant sur des références reconnaissables, issues de tout le patrimoine des grands récits, d’Homère à Coppola, des Amazones au vaudou, de l’Anabase à Jules Verne, João Nuno Pinto transforme l’évocation d’une aventure en Afrique du Sud-Est au début du XXe siècle en cauchemar critique très actuel.

Des hommes blancs armés, juchés sur des hommes noirs qu’ils soumettent par la violence. Toute ressemblance, etc. | Alfama Films

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«Be Natural», une histoire mal entendue

À gauche, Alice Guy-Blaché dirige une scène de western. | Splendor Films

L’évocation de la vie remarquable d’Alice Guy par le film de Pamela B. Green qui sort en salles le 22 juin rappelle un parcours créatif exceptionnel dans un environnement durablement sexiste.

Elles et ils se succèdent à l’écran, pour dire que non, ils ne voient pas, n’ont jamais entendu parler de cette personne. Elles et ils sont des professionnel·les du cinéma américain. La personne se nomme Alice Guy.

Ce qui est passionnant dans le film de Pamela Green est que, contrairement à ce qu’il insinue, Alice Guy n’est nullement une inconnue –du moins au sens où son existence et son œuvre auraient été ignorées.

Au moins depuis les années 1980, un très grand nombre de livres et d’articles ont été publiés, à la suite de l’autobiographie de l’intéressée dès 1976. Des films sur son parcours ont été réalisés (dont une fiction avec Christine Pascal dans le rôle principal, et Dussolier en Léon Gaumont), des rétrospectives organisées, de nombreux enseignements universitaires concernent son travail…

L’existence et l’importance de son œuvre demeurent néanmoins confidentielles, notamment dans les deux pays où elle a travaillé, les États-Unis mais aussi la France où il est probable qu’une enquête similaire à celle qui ouvre le film donnerait des résultats comparables, ce que suggère la réponse de l’étudiante de la Fémis qui assiste à des projections dans une salle Alice Guy de son école sans savoir à qui ce nom renvoie.

Le sujet de Be Natural est dès lors double, et c’est dans ce redoublement que se niche sa réussite. Il s’agit de raconter l’histoire, en effet extraordinaire, de cette femme.

Et il s’agit de raconter non pas, ou non plus une ignorance, mais un déni: la façon dont certaines personnalités majeures dans un domaine –le cinéma en l’occurrence– demeurent dans les marges d’une reconnaissance qui serait évidemment une justice à leur rendre mais aussi une avancée réelle dans la compréhension du domaine en question. Sans surprise, ce phénomène frappe tout particulièrement les femmes.

Un destin hors-norme

Donc, l’histoire d’Alice Guy. Usant (et abusant) de trucages numériques, le film résume le contexte dans lequel apparaît cette jeune femme de 23 ans, secrétaire du patron d’une des toutes premières entreprises de cinéma au monde, Léon Gaumont.

Alice Guy en 1896, l’année de ses débuts. | Alice-Guy Jr. via Wikimedia

Il raconte la mise en place à sa propre initiative des premiers tournages de courts-métrages de fiction, dont La Fée aux choux, dès 1896 –donc quelques mois après la séance publique inaugurale des frères Lumière le 28 décembre (séance qui comportait un film de fiction, L’Arroseur arrosé). Durant onze ans, elle écrit et réalise quelque 200 films, souvent très inventifs et parfois transgressifs vis-à-vis des normes sociales et des bonnes mœurs, dont les mémorables Madame a des envies, Les Résultats du féminisme ou Une femme collante sans oublier le délirant Matelas épileptique.

Mais elle tourne aussi une Vie du Christ d’une durée inhabituelle pour l’époque (35 minutes), et participe à l’exploration du cinéma parlant (et chantant) avec des dizaines de films destinés à être sonorisés en couplant le projecteur avec un gramophone. Si elle n’est pas nécessairement la première à expérimenter tout ce que lui attribue le film, elle témoigne incontestablement d’une créativité et d’une liberté d’esprit exceptionnelles.

Ayant épousé Hubert Blaché et devenue donc Alice Guy-Blaché, c’est sous ce nom qu’elle suit son mari aux États-Unis. Là, elle crée de toutes pièces un studio de cinéma, nommé Solax, où elle conçoit et réalise entre 1910 et 1920 des westerns, des films policiers, des films d’amour, des films historiques et des films à sujets «de société».

Elle filme en particulier en 1912 ce qu’on considère le tout premier film entièrement interprété uniquement par des Noirs –les acteurs blancs ayant refusé de participé à un projet où, refusant le blackface alors en usage, elle tenait à ce que les personnages noirs soient joués par des Afro-Américains.

Une scène de A Fool and His Money, entièrement interpété par des acteurs Noirs. | Splendor Films

Dans le bâtiment qui héberge à la fois bureaux de production, locaux techniques et plateaux de tournage, elle a placardé en grand cette instruction destinée aux acteurs: Be Natural.

Une des caractéristiques de son cinéma est en effet un jeu beaucoup moins outré que celui alors en vigueur devant les caméras du cinéma muet, dimension importante d’une modernité qui se retrouve aussi bien dans les thèmes traités (dont en 1916 un projet en faveur du planning familial, bloqué par la censure et les églises) que dans les choix stylistiques des nombreux films alors réalisés, écrits et produits par elle.

Plus difficilement mesurable, et pourtant évidente: la beauté de ses compositions visuelles, un sens du cadre et de la dynamique des plans qui attestent qu’elle est elle-même ce que les Américains appellent a Natural, une artiste naturellement douée pour l’art qu’elle pratique, le cinéma.

La concurrence impitoyable du Trust Edison, véritable mafia qui règne au début du siècle sur l’industrie naissante de l’entertainment, et les comportements irresponsables et déloyaux de son mari mèneront la Solax à faillite et au divorce. En compagnie de ses deux enfants, Alice Guy rentre en France en 1922, ruinée.

Une chasse au trésor

Durant quarante-six ans, jusqu’à sa mort à 96 ans en 1968, elle n’aura de cesse de faire reconnaître ses droits sur ce qu’elle a accompli. C’est la deuxième histoire que conte Be Natural.

Sa réussite consiste non pas à les raconter successivement mais à entretisser le parcours biographique de cette femme étonnante, sa propre quête pour une juste reconnaissance de ce qu’elle a fait et la recherche menée au présent par la réalisatrice pour évoquer ce destin hors norme, marqué par plusieurs péripéties romanesques, et les conditions dans lesquels il a été occulté, puis en partie redécouvert.

Pour ce faire, Pamela B. Green a interviewé des dizaines et des dizaines d’interlocuteurs aux compétences variées, dont certains, tel l’auteur de ces lignes, n’apparaissent à l’écran qu’une seconde et demi. Ensemble, ils composent une étonnante mosaïque de savoirs et d’incertitudes.

Il s’agit de reconstituer le parcours d’un femme, d’une cinéaste. Mais il s’agit aussi de rendre perceptible une autre quête, qui lui est liée mais obéit à d’autres règles: celle des films eux-mêmes.

Pour des raisons qui tiennent en grande partie au destin du cinéma muet en général, mais aussi à des motifs frappant plus particulièrement cette œuvre-là, l’immense majorité des films d’Alice Guy étaient perdus, ou réputés tels.

À la recherche des films perdus. | Splendor Films

Ils réapparaissent peu à peu, grâce au travail d’historiens, d’archivistes, d’amateurs passionnés, de cinémathèques. Et plus on en retrouve, mieux on vérifie que leur réalisatrice n’est pas seulement la détentrice d’une sorte de record pour Guiness Book –la première réalisatrice de l’histoire du cinéma– mais une artiste de première grandeur.

Cette enquête à travers les Amériques et plusieurs pays d’Europe est contée avec un sens du suspens fabriqué avec méthode, mais qui transmet une véritable joie lors de la mise à jour d’un document ou d’un témoignage. Des membres plus ou moins éloignés de sa famille, et plus ou moins au courant de ce lien de parenté, participent de cette chasse au trésor.

Pourtant le joyau dudit trésor est bien en évidence, et scande tout le parcours du film: il s’agit de la présence d’Alice Guy elle-même, qui fut deux fois interviewée, par la télévision française en 1964, et, au même moment mais avec seulement un magnétohone pour en garder traces, par le premier chercheur à avoir entrepris de lui rendre la place qui lui revient, l’historien belge Victor Bachy.

D’une extraordinaire présence, à l’image dans le premier cas, uniquement au son dans le second, cette femme alors âgée de 90 ans se révèle une impressionnante conteuse, ni amère ni résignée, d’une fulgurante précision quant aux faits qu’elle a traversés comme quant aux motivations de ceux auxquels elle a été confrontée.

Parmi ceux-ci figurent la corporation des critiques et historiens du cinéma, et la manière dont ils auront longtemps systématiquement sous-estimé et distordu son rôle, y compris en toute connaissance de cause. (…)

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«Nuestras Madres», sur les sentiers obscurs de la mémoire

Ernesto (Armando Espitia) face aux femmes venues de la campagne demander qu’il aide à retrouver les corps des victimes de la dictature. | Pyramide Distribution

Le premier film de Cesar Diaz accueille ensemble documentaire et fiction pour évoquer les effets douloureux mais vitaux d’un long passé de violence politique et de mensonges officiels.

Impressionnante et graphique, émouvante et dépourvue de sentimentalisme, la scène d’ouverture où le jeune homme nommé Ernesto assemble pièce à pièce un squelette est exemplaire du cheminement de Nuestras Madres.

Le premier long métrage de César Diaz, à bon droit récompensé d’une Caméra d’or au Festival de Cannes 2019, semble d’abord emprunter une trajectoire certes nécessaire, mais trop prévisible.

Ernesto travaille pour un organisme médico-légal opérant dans son pays, le Guatemala. Il y reconstitue les restes des innombrables victimes des dictatures militaires et des escadrons de la mort, victimes ensevelies dans des fosses communes destinées à faire disparaître la mémoire des crimes de masse qui ont ensanglanté ce pays d’Amérique centrale comme tant de ses voisins.

Le jeune homme, lui-même fils d’un desaparecido (personne victime de disparition forcée), mène une enquête personnelle en même temps qu’un travail mémoriel collectif. Il reçoit aussi des gens recherchant des corps de proches ou venues désigner l’emplacement d’ossuaires encore inexplorés.

La grande majorité de ces personnes sont des femmes amérindiennes venues des communautés villageoises, qui furent les cibles principales des exactions.

Un souffle puissant et tremblant

Très vite, c’est là, dans ces rencontres entre le garçon et les vieilles indiennes, que s’opère le beau déplacement qui donne à Nuestras Madres son souffle à la fois puissant et tremblant. Lors de ces face-à-face, dans le bureau d’une administration puis dans les montagnes et la jungle, le film accueille des dimensions essentielles et obscures, qui ont à voir avec des mystiques oubliées, et tout simplement avec la pulsion de vie.

C’est comme si le cinéaste mettait en scène les puissances de l’interaction entre fiction et documentaire pour atteindre à une forme de vérité. Ernesto est un personnage de fiction, joué par un acteur. Ses engagements et ses émotions sont la trame d’un scénario qui renvoie certes à la réalité, mais selon les ressorts d’une dramatisation classique.

La quête à la fois individuelle et collective d’Ernesto. | Pyramide Distribution

Il en va de même de la description, au demeurant nuancée, de sa famille et de ses proches, survivants urbains et éduqués de l’opposition progressiste à la longue litanie des tortionnaires au service des grands propriétaires qui ont dirigé le pays depuis le coup d’État organisé par la CIA en 1954 jusqu’en 1996, et à nouveau occupé des positions dirigeantes depuis.

Seules des informations recueillies hors du film permettent de savoir combien le récit concernant Ernesto et ses parents est en réalité proche de l’expérience personnelle de César Diaz. Il est probable que cela ait contribué à donner plus de résonance aux situations mises en scène, notamment à une impressionnante séquence durant un procès.

«Les morts sont morts»

Une autre dimension, terrible dans la réalité mais efficace cinématographiquement, ajoute à la tension narrative: sans être à proprement parler interdites, les recherches sur les crimes du passé sont sous la menace permanente des autorités et de différents pouvoirs locaux. Ceux qui s’y livrent travaillent sur une corde raide que les émotions individuelles menacent à chaque instant de rompre.

Dans un tel contexte, le romanesque le plus sombre trouve aisément de quoi s’alimenter, sans trahir des faits authentiquement tragiques. Mais il y a davantage.

La séquence du procès, avec, au centre, Ernesto et sa mère (Emma Dib). | Pyramide Distribution

Très nombreux, pour des raisons multiples et dans certains cas très respectables, sont ceux qui pourraient reprendre l’affirmation butée, douloureuse et hostile lancée par la mère d’Ernesto à son fils: «Les morts sont morts.»

Rendant une certaine forme de présence à l’être humain qui n’était qu’un tas d’ossements, la scène d’ouverture a magnifiquement montré non le contraire, mais autre chose, autrement. (…)

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«Playing Men», «Green Boys», «Sankara n’est pas mort», des garçons et des hommes

En équilibre sur une voie incertaine, le poète de Sankara n’est pas mort ressemble au cheminement des trois films.

Malgré le confinement et la fermeture des salles, les documentaires de Matjaz Ivanisin, Ariane Doublet et Lucie Viver ouvrent sur des espaces inattendus et peuplés de présences impressionnantes.

Ce sont trois films de cinéma, trois documentaires que les circonstances contraignent à «sortir» directement en ligne. Ils se trouvent avoir en outre en commun d’être construits autour de protagonistes masculins (même si deux d’entre eux sont réalisés par des femmes).

Ils sont aussi, de manière chaque fois très singulière, des voyages. Et des manières d’interroger leurs propres outils de cinéma, de les déplacer et de jouer avec eux, pour rendre encore mieux sensible le rapport à des réalités –dans les Balkans, en Normandie, au Sahel, dans la tête des humains– qui participent de notre monde.

«Playing Men» de Matjaz Ivanisin, ou l’inquiétante et attendrissante folie des hommes

D’abord on ne sait pas, mais on est scotché. Ces gestes, rituels mystérieux, affrontements barbares, ces types silencieus qui paraissent se préparer à une improbable joute, ces corps masculins de bonshommes aux airs pas commodes, aux vêtements à l’ancienne ou ces jeunes gens à moitiés nus, ruisselants de sueur et d’épuisement.

Sans explication, Matjaz Ivanisin nous entraîne dans des environnements étranges, aux côtés de pratiques curieuses. Et si on suppose que les scènes de combats à mains nues opposant des adolescents ou des hommes mûrs au corps couvert d’huile proviennent de Turquie (au moins si on a vu le court métrage qu’y avait tourné Maurice Pialat au mitan des années 1960), on ne sait pas forcément quoi faire des visages de foule derrière des grilles, fascinés par ces ébats.

Après… après ce sera de plus en plus déroutant, ce prêtre nigérian, officiant d’une bourgade sicilienne et présentant le grand cérémonial de dévalement d’une roue de fromage à travers les rues, ces costauds et ces ados se défiant avec une violence impressionnante jusqu’à l’épuisement total, avec une version encore plus abstraite de pierre-feuille-ciseaux. Ce ne sont pas des illuminés ni les membres d’une secte, ce sont des paysans, des commerçants, des étudiants, des employés.

La spirale des investissements affectifs, symboliques et physiques qu’en ces endroits manifestement dispersés en Europe déploient des messieurs sérieux et leurs fils ou cousins, cette spirale pourrait ne jamais s’arrêter. Elle s’arrête pourtant, non par épuisement du sujet mais par épuisement du réalisateur, saisi de vertige face à ce qu’il affronte et décrit.

Avec un humour violemment mélancolique, Playing Men devient alors la chronique de ce trouble qui est à la fois affaire de pratiques et de folies très humaines et très banales, et crise du film lui-même et de celui qui le fait.

Lucide, Ivanisin a le bon goût de ne pas s’exclure du panorama qu’il dresse avec amusement, inquiétude et une sorte de bienveillance navrée de ces enfants mâles de tous âges, et de ce qui les hante.

Des amusements au combat, de l’enfance au grand âge, l’affichage d’une énergie virile comme raison d’être ou réponse aux angoisses.

Le film en découvrira la matière à un rebond sans doute le plus effrayant, du moins le plus spectaculaire, avec les scènes de foules en délire ayant accueilli le retour à Split du tennisman local ayant gagné à Wimbledon. Qu’est-ce qui explose ainsi dans cette furie, et qui peut-être se codifiait dans les règles de jeux anciens et curieux –mais en va-t-il autrement de pratiques plus modernes?

Avec une délicatesse tour à tour souriante et abasourdie, et qui accepte de reconnaître que non seulement le réalisateur, mais le film lui-même est contaminé par ce trouble, Playing Men entrouvre sur des abîmes de violence et de solitude, d’infantilisme et de besoin de protection, que viendra magnifiquement synthétiser la balade de Rio Bravo chantée a capella par un vieux gardien de club de tennis désert.

Oui, le cinéma, sans forcément le savoir, aura su approcher cela, la peur des hommes, peur d’eux-mêmes et du monde, qui en font si fréquemment des êtres dignes de pitié comme d’opprobre.

Le film est disponible à partir du 7 mai sur le site de Shellac films, il est également accessible sur plusieurs plateformes VOD.

Le grand conte des «Green Boys» d’Ariane Doublet

Un jeune homme noir de profil, assis dans un car. Il écoute de la musique qu’en toute incompétence on dira «africaine». Derrière lui défile un paysage de campagne assurément européenne, verte et cossue –la Normandie, de fait.

Il rejoint un garçon moitié plus petit que lui, dans une ferme. Ils jouent au foot. Plus tard ils iront se promener, dans les champs et les bois, jusqu’à la mer toute proche en bas des falaises du Pays de Caux. C’est l’été.

Alhassane le grand jeune homme arrivé de Guinée et Louka tout ce qu’il y a de Normand se posent l’un à l’autre des questions, se racontent des bribes de leur vie ou restent silencieux. Bientôt, ils commencent la construction d’une cabane, sur le schéma des cases traditionnelles du pays d’Alhassane.

Ariane Doublet les accompagne. On sait qu’elle est là, avec sa caméra –contrairement à la malhonnêteté de 90% des documentaires, sans s’exhiber ni en faire une affaire, la réalisatrice ne dissimule pas que, pour que l’on voit ce que l’on voit, il a bien fallu au moins une personne (ici deux avec le preneur de son) aux côtés des protagonistes.

Ce n’est qu’une des facettes de la probité attentive de ce cinéma au plus près des êtres, humains et non humains, mais aussi des lumières et des températures, de tout ce qui fait au sens propre un environnement. (…)

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Rouge et noire, voici la grande magie blanche de «Kongo»

Apôtre Médard, praticien des magies qui soignent et qui sauvent, affronte les dragons de la modernité. | via Pyramide Distribution

Tourné au côté d’un féticheur de Brazzaville, le documentaire d’Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav se révèle un film d’aventures fantastiques dont chaque spectateur est le protagoniste.

«Dans la république des ténèbres qu’est notre pays», dit la voix off. La république est celle du Congo-Brazzaville, le pays celui où cohabitent les vivants et les morts, les êtres visibles et les êtres invisibles. Ce pays est en guerre.

Une guerre civile, où ce que nous autres rationalistes appelons le surnaturel fournit les armes d’attaque et de défense, ce qui tue et meurtrit comme ce qui soigne et protège. La guerre se déroule dans les corps, dans les familles, dans les quartiers, dans les villages.

Elle concerne les personnes, les organisations collectives, les terres et les eaux. Elle concerne les jalousie du couple comme la colonisation du pays et son pillage par les puissances étrangères, en particulier la Chine. Elle mobilise des citoyens de tous rangs, des politiques, des savants, des responsables religieux, des juges et des avocats, et bien sûr des féticheurs.

Durant des années, les réalisateurs français Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav sont retournés à Brazzaville où ils avaient fait la connaissance de l’un d’eux, connu sous le nom d’Apôtre Médard. Ils ont beaucoup filmé, pour qu’apparaisse à nos yeux cette étrange et importante merveille qu’est Kongo.

Médard appartient à une confrérie qui fut une force de résistance au colonialisme durant des siècles, les Ngunza. Dans un quartier de Brazza, il a fait de son église «un hôpital spirituel où chaque matin les patients atteints de mauvais sorts viennent se faire guérir», comme le résument les réalisateurs[1].

Avec des méthodes issues d’une longue tradition, l’apôtre passe ses journées à prendre en charge les souffrances physiques et psychiques de ses concitoyen·nes, avec autant de réussite (et d’échecs) qu’un médecin de ville.

Sous la dictée des esprits, les «écritures du ciel» aideront peut-être à guérir ou à protéger | via Pyramide Distribution

C’est le début, impressionnant, troublant, exotique assurément, d’un film qui a pris le parti de ne pas savoir d’avance ce qu’il faut comprendre ou croire, mais d’observer et d’écouter.

Officiant dévoué, Médard affublé de ses maillots de clubs de foot s’avère également un performer de premier ordre. Avec lui se produisent des phénomènes qui asurément ne s’inscrivent pas dans le cadre des logiques instituées en Occident. (…)

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«Si c’était de l’amour», ce serait nous tous avec la danse

Image d’une représentation de Crowd. | Norte Distribution

Accompagnant une œuvre chorégraphique de Gisèle Vienne, Patric Chiha approche au plus juste les flux d’émotions entre des jeunes hommes et femmes, au-delà de la la danse et de leurs rôles.

Ça circule. Des mots, des gestes, des regards, des silences. Ils et elles travaillent, s’approchent, s’éloignent, se touchent. Se racontent et se cachent. On sait et on ne sait pas ce que l’on est en train de voir.

L’immense majorité de celles et ceux qui assisteront au film de Patric Chiha seront au courant qu’il concerne le spectacle de la chorégraphe Gisèle Vienne récemment présenté au Théâtre des Amandiers à Nanterre, Crowd. Le début de Si c’était de l’amour n’en dit rien, ou pour mieux dire, s’occupe d’autre chose, regarde autrement.

Plus tard on verra des extraits de Crowd, dansé sur scène. À ce moment, les scènes de préparation, de répétition, de dialogues entre les membres de la troupe auront fait qu’il ne s’agira plus vraiment d’un spectacle –au demeurant très beau–, mais de nouvelles facettes de ce à quoi on a affaire depuis le début, et qui continue de se déployer, différemment.

Ce à quoi on a affaire: des jeunes gens, hommes et femmes. Des corps, des désirs et des peurs, des manœuvres physiques et verbales, des abîmes de sincérité et des blagues.

Même s’il est, à juste titre, considéré comme un documentaire, Si c’était de l’amour est, aussi, un film de fiction. Puisqu’il met en scène des récits, récits d’attraction et d’esquive, de passion et d’inquiétude, de souvenirs et d’espoirs, et qu’il le fait dans un cadre ritualisé par des codes extérieurs à ceux qui les incarnent.

Gisèle Vienne (à droite) dirige les danseurs. | Norte Distribution

Ces codes viennent de ce que sont ces jeunes gens: des danseurs, avec une musculature, un maintien et un contrôle de leurs corps et de leurs mouvements propres à leur activité. Ils viennent aussi du contexte très spécial dans lequel ils se trouvent: un spectacle de danse contemporaine, où intervient de la voix et du geste sa conceptrice, Gisèle Vienne.

Ce que font, au plateau ou dans les loges, les quinze danseuses et danseurs est en effet aussi défini par la pièce particulière qu’ils préparent et exécutent, Crowd. Celle-ci, comme le film mais par des moyens complètement différents, moyens gestuels et narratifs dépourvus de mots mais avec beaucoup de musique techno et des lumières très travaillées, montre également une mise en circulation sensible des affects, dans le cadre d’une soirée entre jeunes gens.

Un récit à multiples entrées

Un des partis pris de la chorégraphie, le ralentissement des gestes, affiche d’emblée la présence de ce codage, de cet artifice. Ce codage est à la fois redoublé et décalé par des choix de réalisation, exemplairement l’usage du gros plan. Un tel entrelacement de stylisations et de singularités produit des effets singuliers, qui sont ceux habituellement associés au cinéma de fiction.

Oskar, Marine, Nuria, Théo, Katia et les autres sont les personnes qui dansent Crowd. Ils et elles sont les personnages de Si c’était de l’amour. Sans rôle préécrit, ils composent pourtant, du fait de la situation et de la manière dont le cinéaste l’aborde, un récit à multiples entrées.

Le film de Patric Chiha n’est ainsi pas du tout un documentaire sur une troupe de danseurs et le spectacle qu’ils préparent puis interprètent. C’est une manière d’approcher, par les ressources du cinéma, la nature complexe, troublante, amusante, inquiétante, des émotions des êtres humains. (…)

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«Le Cas Richard Jewell» de Clint Eastwood, exercice de démagogie calibrée

Richard Jewell (Paul Walter Hauser) soumis au détecteur de mensonge. | via Warner Bros. France

Le réalisateur s’inspire d’un événement advenu il y a près de vingt-cinq ans pour fabriquer une mécanique dramatique en mineur, au message politique très actuel.

Richard Jewell est gros et moche. Il est malséant, voire déplaisant de parler ainsi de quelqu’un, mais c’est le principal ressort du nouveau film de Clint Eastwood. Car Richard Jewell est un héros.

Poursuivant la série de portraits de personnages contemporains qu’il considère comme exemplaires, Eastwood ajoute une nouvelle figure au tueur d’élite Chris Kyle (American Sniper), au pilote Chesley Sullenberger (Sully) et aux trois passagers ayant interrompu un attentat à bord d’un Thalys (Le 15h17 pour Paris).

Tel que joué par Paul Walter Hauser, mais qu’on a toute raison de croire très ressemblant au modèle et à ce qui lui est advenu, en 1996 à Atlanta, Jewell est un adulte de 33 ans qui habite toujours avec sa mère, un homme solitaire et instable, attirant fréquemment les moqueries.

Ses manies et ses obsessions lui valent de perdre souvent son emploi, voire d’avoir des petits problèmes avec la justice. Sa principale obsession est de devenir policier, il l’a d’ailleurs brièvement été, et de faire strictement respecter la loi et l’ordre.

Engagé comme vigile pour les Jeux olympiques qui se tiennent dans la capitale de la Géorgie, son obsession sécuritaire lui permet, malgré l’ironie de ses collègues et l’insouciance du public, de découvrir un colis piégé et d’éviter un massacre.

Célébré par tous les médias, il en devient très vite la tête de turc après que le FBI l’a identifié comme principal suspect dudit attentat. Selon la logique perverse typique des intellectuels, le fait même qu’il ait sauvé des gens en fait un probable coupable.

Un petit film, voulu comme tel

Le trente-huitième film d’Eastwood relate pas à pas ces événements, en mettant en contraste la naïveté au cœur pur du moustachu en surpoids et la rouerie malsaine de ses ennemis, les agents du FBI et les médias vautours –mais aussi de tout ce qui ressemble à de la pensée, théorie policière ou travail de la presse.

Contrairement à ce que claironne la publicité, Richard Jewell n’est pas un très grand Eastwood. Son principal intérêt est au contraire d’être un tout petit film, voulu comme tel. Une série B, aux moyens modestes, et sans vedettes.

L’histoire devait à l’origine être filmée par Paul Greengrass, avec Jonah Hill dans le rôle-titre et Leonardo DiCaprio dans celui de l’avocat qui vient défendre Jewell. Cela aurait donné un tout autre film –on dira pour aller vite un film de gauche, alors qu’il s’agit là sans aucun doute d’un film de droite. Un film fort adroitement agencé, et dont les mécanismes sont bien intéressants à observer, plus encore à l’ère Trump.

Visages de la toute-puissance maléfique de l’appareil d’État, les agents du FBI maltraitent et manipulent. | via Warner Bros. France

Le choix d’acteurs, d’ailleurs excellents, mais peu connus, est le symptôme d’un parti pris qui concerne tout le film: c’est une toute petite histoire, elle ne fait sens qu’en tant que telle. C’est l’histoire de monsieur Tout-le-Monde.

Et il importe au plus haut point de la raconter au ras des pâquerettes: la caractérisation des personnages est simpliste, l’enchaînement de péripéties annoncées des kilomètres à l’avance, le dénouement répond aux règles du genre.

La boussole libertarienne

C’est exactement à ce prix qu’Eastwood, qu’on sait capable de choix de mise en scène autrement audacieuse comme de positions moins conformes à cette histoire officielle et bien pensante qu’il a si vigoureusement dénoncée dans Mémoires de nos pères, peut déployer le mécanisme paradoxal de son film.

En conformité avec l’idéologie libertarienne à l’américaine qui est sa principale boussole politique, le réalisateur peut ainsi à la fois exalter les vertus individuelles des défenseurs de l’ordre, et s’en prendre aux institutions d’État, ici représentées par le corps le plus prestigieux de la police, qu’on voit se livrer à une série de manipulations et de mauvais traitements à l’encontre d’honnêtes citoyens, sans égard ni pour la vérité ni pour la morale. (…)

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«Jinpa» et «Sortilège», ô pays des merveilles!

Quand les regards racontent mieux que les paroles. Une image de Sortilège. | via Potemkine Films

L’un et l’autre magnifiques, aux confins du rêve et du monde le plus concret, le film de Pema Tseden et celui d’Ala Eddine Slim sont des invitations au voyage, par les chemins enchantés du cinéma.

Que sa langue se fige dans sa bouche, que ses paupières tombent en cendres, celui qui osera encore dire qu’il n’y a plus aujourd’hui de belles découvertes au cinéma. Ce seul mercredi 19 février, ce sont deux films magiques, venus l’un du Tibet chinois, l’autre de Tunisie, qui sortent sur les écrans français. De manière à chaque fois très singulière et qui pourtant se fait écho, l’un et l’autre par sa beauté mystérieuse font vibrer émotions et pensées.

«Jinpa»

Ce désert de pierres et de poussière où roule sans fin un camion brinquebalant, c’est quelque part sur les hauts plateaux tibétains. Mais c’est aussi, d’emblée, un paysage onirique, un monde épuré, un territoire de légende.

Et ce type costaud qui conduit le camion est un routier à l’apparence pas commode, et tout de suite aussi un personnage de conte, mi-ogre mi-chevalier errant.

Il est bien humain, il a femme et enfant, il s’arrête pour se soulager quand il en a besoin, et pourtant son mutisme et sa présence physique émettent un rayonnement qui dès les premiers plans débordent de toutes parts le seul réalisme de la situation, sans le détruire.

Et lorsqu’avec son blouson de cuir et ses amulettes d’argent et d’ambre le bonhomme entonne à pleine voix une improbable version tibétaine d’O Sole Mio, il est acquis que tout peut arriver sur cette route, et dans le déroulement du film à peine commencé, déjà d’une impressionnante présence.

Le type du camion s’appelle Jinpa. Un aigle et un mouton écrasé plus tard, un autre type, sorti lui aussi de ce nulle part infini que traverse le poids lourd, montera dans le camion.

Jinpa et Jinpa sont dans un camion. | via ED Distribution

Il a des habits plus traditionnels, et porte un long poignard ouvragé. Lorsque ces deux-là finiront par s’adresser la parole, il s’avèrera que lui aussi s’appelle Jinpa. Il va dans le bourg voisin, tuer quelqu’un qu’il ne connaît pas.

Qui s’intéresse à ce qui advient de riche et singulier sur les grands écrans du monde connaît le réalisateur de ce film, Pema Tseden. Celui-ci a sans doute d’abord attiré l’attention à cause de son pedigree: cinéaste tibétain.

Mais au moins depuis Tharlo (2015), son premier film distribué en France mais son quatrième long-métrage, au-delà de son origine –qui lui a valu les mauvais traitements du pouvoir chinois– on a commencé de s’apercevoir de la puissance et de la singularité de son talent. L’une des meilleures manifestations dédiées aux cinémas d’Asie, le Festival de Vesoul, vient d’ailleurs de lui rendre un hommage aussi appuyé que justifié, en présentant ses neuf films (dont le suivant, l’étonnant Balloons découvert au récent Festival de Venise).

Avec Jinpa, ce chantre inspiré des paysages de son pays, et des mœurs et croyances actuelles de ses habitants, atteint de nouveaux sommets de beauté et d’émotion. (…)

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«La Cravate» et «#JeSuisLà»: vertus de l’artifice

À gauche: Bastien Régnier dans La Cravate. | Nour Films – À droite : Alain Chabat dans #JeSuisLà. | Gaumont

Documentaire sur un militant FN ou fable douce-amère entre côte basque et Corée du Sud, le film de Chaillou et Théry et celui de Lartigau affichent chacun un procédé qui éclaire de manière inattendue les réalités contemporaines.

Le nœud cool de «La Cravate»

Le mot en usage est «dispositif». D’emblée, il est clair que ce documentaire fonctionne à partir d’un dispositif, d’un ensemble de procédés qui ont l’honnêteté de s’afficher –le contraire, soit dit en passant, de tous ces documentaires bidons où on ne sait jamais comment une caméra et une équipe de tournage, prétendument invisibles aux personnes qu’ils filment, ont bien pu se trouver là.

Un jeune homme s’assoit dans un fauteuil. Il lit un livret où est racontée une histoire. Son histoire, telle que l’ont filmée et comprise les réalisateurs, hors-champ, mais commentant la manière dont ils ont retranscrit les événements, et interrogeant leur sujet sur le bien-fondé de la manière dont ils le décrivent. Celui-ci réagit, valide le plus souvent ces descriptions. Apparaissent à l’écran les images correspondantes.

Il s’appelle Bastien. Il est militant du Front national, engagé corps et âme dans la campagne électorale de Marine Le Pen pour les présidentielles de 2017, au sein de la section FN du département de la Somme.

Lui et ses supérieurs du parti d’extrême droite ont donné leur accord de principe pour qu’il soit filmé. Chaillou et Théry accompagnent les rencontres sur les marchés, l’organisation d’opérations de diffusion de tracts ou de collages d’affiches, les réunions de quartier.

Bastien a un métier, une compagne, un passé, d’autres activités. Il a des émotions et des idées. C’est, loin des simplifications et des massifications, une personne humaine.

Pas un film militant, une enquête

En pleine stratégie de dédiabolisation, on comprend bien pourquoi les responsables du FN ont accepté la présence d’une caméra tenue par des gens dont ils savent parfaitement qu’ils ne sont pas des sympathisants. Et de fait, qui soutient le parti d’extrême droite ne trouvera rien dans La Cravate de nature à le faire changer d’avis. La Cravate n’est pas un film militant.

Un dispositif pour comprendre. | Nour Films

Scandé de rebondissements inattendus et de l’irruption dans des conditions peu prévisibles de Florian Philippot puis de Marine Le Pen, avant la révélation d’un secret qui, comme il se doit, ne change pas grand-chose au véritable enjeu, puis un climax (le résultat de l’élection) connu d’avance, La Cravate est un film pour mieux voir et mieux comprendre. (…)

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«Histoire d’un regard», mémoire vive d’un photographe au cœur de son temps

À gauche, l’un des rares portraits de Gilles Caron, dans le livre qui a déclenché le film. | Via Diaphana.

En explorant l’œuvre de Gilles Caron, Mariana Otero compose à la fois le portrait d’un grand du reportage, l’évocation d’événements cruciaux et la démonstration de la puissance de l’image.

Il est mort il y a cinquante ans. Il avait 30 ans. Il a travaillé six ans. Il laisse des milliers d’images. Du photographe Gilles Caron, la cinéaste Mariana Otero ne connaît que certains clichés, les plus célèbres: Cohn-Bendit défiant un policier du regard, les enfants squelettiques du Biafra, les soldats israéliens arrivant au mur des Lamentations, les chars russes à Prague.

Elle part de là. Elle part en voyage, un voyage à travers le temps, à travers l’histoire. Au cours de sa brève carrière, Caron se sera trouvé plus souvent qu’aucun autre au bon endroit au bon moment, captant des visions inoubliables de nombre des événements les plus décisifs de cette époque –mais pas seulement.

 

Loin de toute fétichisation de l’image choc, Mariana Otero explore pas à pas les contextes, revisite les autres photos de la même situation devenue icône, qui racontent mille autres aspects –de ce qui s’est passé alors, de comment a pensé, senti et agi Gilles Caron, du fonctionnement des médias d’alors et d’aujourd’hui, de ce que cache une image, aussi forte soit-elle (ou d’autant plus qu’elle est forte), dans l’instant même où elle montre.

Pas que des coups

La cinéaste explore également les autres photos, prises ailleurs, celles de situations moins cruciales, moins historiques. Elles témoignent du tout-venant de ce que produisent les reporters d’images, inscrivent les événements-clés dans le fil des jours.

Le cinéma (tournages de La guerre est finie d’Alain Resnais, de Week-end de Jean-Luc Godard et de Baisers volés de François Truffaut) voisine, parfois sur la même planche-contact, avec la guerre des Six-Jours, ou aussi bien les portraits des filles du photographe.

Caron a réussi des coups incroyables, qui lui vaudront –cas unique– d’avoir deux reportages sur deux sujets différents dans le même numéro de Paris Match, et de faire la une des tous les grands journaux du monde.

Mais il n’est pas, loin s’en faut, seulement un chasseur d’images à l’intuition exceptionnelle. Ancien appelé en Algérie qui a refusé de combattre après le putsch, ce baroudeur est aussi un type qui pense, un homme doué d’une conscience.

Fragment de la planche-contact de l’un des deux rouleaux pris devant la Sorbonne, le 3 mai 1968. | Via Diaphana

Cet intuitif ultra-réactif est aussi un photographe qui sait attendre, qui retourne plusieurs fois aux mêmes endroits, qui cherche et souvent trouve ce qui témoigne de la profondeur des situations, au-delà de leur aspect le plus immédiat, le plus spectaculaire.

Exemplaire est à cet égard le travail effectué sur ce qui, à l’époque (l’été 1969), ne passait pas pour un enjeu géopolitique important: les premiers moments de la guerre civile irlandaise, documentée au plus près de la vie des habitant·es catholiques de Londonderry, en une série d’images extraordinaires qui sont aujourd’hui encore présentes sur les lieux où elles ont été prises.

Mariana Otero regarde à son tour, écoute, questionne. Elle voyage sur les traces de cet homme qui est mort quand elle avait 7 ans et qu’elle tutoie en voix off comme un proche. (…)

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