Poème pour une politique du langage : « Le Livre d’image » de Jean-Luc Godard

Le film de Jean-Luc Godard diffusé sur Arte à partir du 17 avril réinvente les ressources du montage pour offrir une méditation émouvante et pleine d’inattendus. Grand voyage dans les images, les sons et les événements, il construit une réflexion centrée sur l’histoire du Moyen-Orient pour reformuler les enjeux d’une aspiration révolutionnaire au futur.

 

On devrait mais on ne peut pas. On devrait regarder-écouter cela comme si n’existait pas cette jungle qui prospère depuis 60 ans autour du nom « Godard ». Il faudrait aller regarder son ordinateur ou sa télé, à partir du 17 avril , et laisser venir. Bien entendu l’auteur de ses lignes n’est pas plus qu’un autre dans cet état d’innocence impossible. Mais on peut y jouer — pas seulement pour le plaisir de jouer, qui est bien légitime, ni pour se défaire du fardeau culturel, médiatique et plein d’autres choses encore qui pèsent, obscurcissent, brouillent et épuisent, mais pour reconstruire la possibilité d’une rencontre. Que rencontrerait-on alors, sous l’intitulé Le Livre d’image ?

Un film de cinéma, plutôt sérieux, et sérieusement construit — mais qui, comme tout objet ayant de près ou de loin à voir avec la poésie, se garde de complètement afficher son mode de construction. Un film en deux parties, organisé par une idée force. Ouverte et close par une image de Bécassine (« dont les maîtres du monde devraient se méfier parce qu’elle se tait ») la première partie est composée de cinq chapitres, annoncés en relation avec les cinq doigts, les cinq sens, les cinq parties du monde. Soit, au-delà du nouvel éloge de la main, une assez précise description des enjeux du film — faire, sentir, en relation avec la géopolitique. Pour cette nouvelle réalisation, Godard mobilise de manière un peu différente les ressources qu’il a inventées depuis une trentaine d’années, ressources déjà déployées dans une quinzaine de titres parmi lesquels la référence majeure est l’ensemble Histoire(s) du cinéma. Il s’agit de tout un arsenal de modes de suggestions associant extraits de films, citations littéraires et musicales, tableaux et statues, photos de presse, documents officiels, sa propre voix et celle de nombreuses autres, qui, comme les images, parfois se chevauchent. Il s’agit cette fois d’approcher selon des angles différents (la vérité, la guerre, l’Histoire en mouvement, la mécanique, le droit, l’environnement) la même thématique, le triomphe répété ad nauseam du Mal. Certes Everybody knows the good guys lost, mais il ne suffit pas de le savoir, il s’agit d’en interroger les formes. L’art musical du montage où Godard excelle depuis Histoire(s) du cinéma et qu’il a déployé de multiples manières depuis trois décennies fait comme surgir sous le pas d’un promeneur solitaire au travers des siècles, des pensées et des œuvres, des bouquets changeants de couleurs et de sons, de souvenirs et d’hypothèses, de calembours lestés de sens et de théories ailées de grâce, de mélancolie et d’humour.

Rien de cosmétique ni même véritablement de virtuose dans ce déploiement aux 24 vents des affects politiques, des terreurs et des émotions. Plus simplement, la mise en circulation de signes (en donnant au mot « signe » sa signification la plus ouverte) qui se stimulent les uns les autres, se surprennent, se déroutent, et ouvrent ainsi le nouveau chemin. Par exemple, dans le chapitre 3, « Ces fleurs entre les rails, dans le vent confus des voyages », la mobilisation inventive de plans de films montrant des trains compose peu à peu tout un ensemble de propositions invitant à s’interroger autour de motifs – Auschwitz, la mondialisation, la vitesse, l’exil, l’internationalisme (prolétarien ou pas), les machines, l’exotisme – dont ils ne s’agit nullement de les confondre ni même d’y chercher des liens de causalité, mais de se rendre sensible à ce qui y résonne sur des notes comparables. On sait depuis longtemps, entre autres grâce à Jean-Luc Godard, que le montage, geste décisif du cinéma, vise à faire surgir une troisième image du rapprochement de deux images – ou aussi bien de deux sons, ou d’une image et d’un son. Depuis À bout de souffle et même avant, dans ses articles des Cahiers du cinéma, Godard n’a cessé de remettre sur le métier cette promesse, il en offre ici un ensemble de manifestations fécondes, dont certaines selon des approches inédites. Parmi d’autres, le procédé tout simple qui consiste grâce à un logiciel de montage banal à faire apparaître une nouvelle image depuis le centre de la précédente offre une assez heureuse métaphore de la façon dont le cinéaste « ensemence » les éléments visuels, verbaux et sonores pour y faire pousser d’autres images, d’autres idées, d’autres rêveries qui elles-mêmes se raccorderont (ou pas) à ce qui vient ensuite.

Puis, vers la cinquantième minute de ce film qui en compte une centaine, Le Livre d’image se recentre sur ce qu’on appellera faute de mieux son « sujet ». Celui-ci est introduit par deux cartons, qui empruntent comme souvent à deux titres de livre (Conrad et Dumas) : Sous les yeux de l’Occident, l’Arabie heureuse. La première partie aura servi en quelque sorte de socle, politique et moral, à la méditation de la deuxième. La pensée d’Edward Saïd sur l’orientalisme comme invention de l’Orient par l’Occident, et un petit conte de l’écrivain égyptien Albert Cossery, Une ambition dans le désert, où un Emir fabrique une fausse révolution pour mieux asseoir son pouvoir, servent de rampe de lancement à cette traversée d’un désert horriblement peuplés de défaites, de cadavres et d’illusions perdues. Si le Moyen-Orient – et pas l’Afrique par exemple – tient ce rôle, c’est qu’il est cette « région centrale » qui donnait son titre au chapitre 5, centrale pour avoir été le berceau des civilisations du livre : non seulement les trois grands monothéismes, mais toutes les manières de pensées occidentales, qui ont en grande partie contaminé, par la force, par le fric, par les arts, le reste du monde. (…)

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«Alpha-The Right to Kill», le paradoxe d’un bon cinéaste au service d’une mauvaise cause

Moses le policier (Allen Dizon), flic efficace et malhonnête

Le film de Brillante Mendoza est un vigoureux polar qui utilise de manière douteuse un contexte ultra-répressif, tout en faisant grand-place à une réalité autrement contradictoire et vivante.

Un flic efficace et irréprochable, la mise en place d’une opération d’envergure contre un parrain des immenses bidonvilles de Manille, l’utilisation par le policier d’un jeune indic.

Le nouveau film de Brillante Mendoza est à la fois précisément situé et construit sur des ressorts dramatiques bien connus. Mais il s’agit d’un film très singulier, surtout pour des raisons qui ne se trouvent pas sur l’écran.

Tout film devrait pouvoir être regardé pour lui-même. C’est rarement le cas, ne serait-ce que du fait des attentes qu’induisent la présence d’un acteur célèbre, la signature d’un réalisateur connu, l’appartenance à un genre ou l’origine nationale. Et dans les cas d’Alpha, les éléments de contexte sont particulièrement prégnants.

Les escadrons de la mort du président

Si l’on en a même superficiellement connaissance, impossible en effet de ne pas inscrire ce film dans la réalité politique de son pays, les Philippines, et la situation qui y prévaut depuis l’arrivée au pouvoir de son président, Rodrigo Dutertre.

Celui-ci a fait de la lutte contre le trafic de drogue le pivot de son programme. Depuis son élection en 2016, il met en œuvre une méthode ultra-violente de répression, appuyée sur des milices et ayant d’ores et déjà fait des milliers de victimes (entre 15 et 20.000, selon les organisations des droits humains).

Montrer la répression .

À ce contexte général s’ajoutent des éléments concernant Mendoza lui-même. Il est une figure majeure du cinéma philippin, en plein essor depuis une quinzaine d’années et où s’est particulièrement imposée l’œuvre de l’immense artiste Lav Diaz. Mais à la différence de la grande majorité des artistes et des personnalités du monde intellectuel de son pays, Mendoza a publiquement soutenu le projet ultra-sécuritaire de Dutertre.

Le cinéaste insiste sur les ravages gigantesques de la drogue dans son pays, couplés aux effets d’une corruption endémique, et sur l’échec des politiques précédentes pour les endiguer. Plusieurs de ses films évoquaient cette situation, en particulier dans la capitale, et notamment Ma’ Rosa –prix d’interprétation féminine mérité au Festival de Cannes 2016.

Alpha est d’ailleurs un produit dérivé d’une série réalisée par Mendoza pour Netflix, Amo, largement dénoncée comme promouvant la politique de Dutertre.

Des figures contradictoires

Le scénario d’Alpha fait du flic Moses, apparent héros de la lutte contre le trafic, à la fois un père de famille affectueux, fonctionnaire de la classe moyenne qui essaie d’améliorer son niveau de vie pour sa femme et ses enfants, et un ripoux, qui récupère la came prise aux trafiquants pour la faire revendre par son «alpha», son indic.

Elijah (Elijah Filamor), dealer, indic et jeune papa.

Celui-ci, Elijah, jeune voyou des bas quartiers, se révèle lui aussi un mari et un père attentionné se dépensant sans compter pour aider les siens, en trafiquant de la drogue et en servant les desseins de Moses. (…)

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«Les Oiseaux de passages» y todos los otros

À la fois épopée fantastique, fable politique et poème visuel, le film de Gallego et Guerra est le titre le plus visible d’une production latino-américaine désormais largement diffusée.

Des paysans et des guerriers, des gangsters et des sorciers, des femmes d’airain et des hommes de paille. Une histoire de toujours et de quinze ans (1968-1983), en cinq chapitres comme autant de poteaux plantés dans la mémoire des êtres humains: «L’herbe sauvage», «Les tombes», «La prospérité», «La guerre», «Les limbes».

Cela a eu lieu. Pas dans un passé embrumé de mythologie, mais il y a tout juste une cinquantaine d’années. Les Oiseaux de passage sera un conte légendaire, un western et un film noir, mais il naît d’un scénario, réel, de science-fiction: la collision de deux planètes.

En ce temps-là, les années 1960, il y avait la planète moderne d’une Amérique à la fois libertaire (les hippies, le flower power, la grande fête transgressive) et autoritaire (le FBI et la CIA dans une lutte sans foi ni loi contre ladite subversion, les aspirations à la liberté des peuples du tiers-monde et de la jeunesse de leur propre pays).

Un produit va devenir leur outil commun: la dope, la came, glorifiée et massivement consommée par la première, utilisée, contrôlée et massivement diffusée par la seconde.

En ce temps-là, il y avait aussi une autre planète, attirant infiniment moins l’attention: celle archaïque d’une Amérique traditionnelle, des peuples indigènes vivant dans des conditions précaires mais pour une part significative d’entre eux relativement à l’écart de l’industrialisation et du consumérisme.

Ainsi, par exemple, des Wayuu, habitant·es d’une région au nord-est de la Colombie et au nord-ouest du Venezuela.

Conte cruel de la mondialisation

La collision entre ces deux planètes s’appelle la Bonanza marimbera. Presque du jour au lendemain, grâce à la production de marijuana soudain demandée en quantité gigantesque par le marché états-unien et diligemment approvisionné par les agents fédéraux du Nord, des communautés ont littéralement croulé sous des fortunes –avec toutes les calamités prévisibles.

C’est ce que raconte, en cinq cantos à l’implacable déroulé, le film de Ciro Guerra et Cristina Gallego. Les Oiseaux de passage est aussi un conte cruel de la globalisation.

Fondé sur des événements réels, le ressort dramatique épouse à la perfection un schéma de récit à la fois légendaire et moral. Que l’on en pressente d’emblée les développements ne diminue en rien la puissance du film, grâce à l’intensité de ce qui s’y joue, séquence après séquence.

Le réalisateur de L’Étreinte du serpent et celle qui en était la productrice et est devenue cette fois co-réalisatrice déploient un ensemble de ressources narratives et spectaculaires qui, sans jamais s’écarter de la ligne directrice, font de chaque séquence un moment d’une grande force, mais toutes dans des registres différents.

Cela tient à un grand sens de l’espace, des puissances suggestives d’un désert à la fois très réel et très graphique. Cela tient à la présence physique du casting, assemblage périlleux et de fait très efficace de professionnel·les de longue date et de non-professionnel·les.

Cela tient autant à une dimension ethnographique révélant la singularité des pratiques collectives de cette population comme la beauté de leurs objets traditionnels qu’à la place accordée à l’humour. Celui-ci jaillit de la démesure de la mutation que connaissent les personnages, de la folie loufoque et mortelle qu’entraîne la soudaine richesse des pauvres gens de la Guajira. (…)

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«Curiosa», l’érotisme à la pointe du regard et de la plume

L’initiation amoureuse d’une jeune bourgeoise de la fin du XIXe siècle devient une libératrice aventure des corps, des images et des mots.

Ce Paris bourgeois, surchargé de tapisseries et de conventions, ce microcosme littéraire de la fin du XIXe siècle chic et empesé, dans ses faux-cols comme dans sa prose, pas sûr d’avoir envie d’y passer même le temps d’une projection. Marie va changer ça.

Elle est charmante, bien élevée, cultivée, courtisée par deux écrivains à la mode, Pierre et Henri. Elle choisit le second, qui est plus riche et plus stable. Elle se jette presque aussitôt dans les bras du premier. «Dans les bras» est une formule de convenance.

C’est, assez fidèlement semble-t-il, l’histoire de Marie de Régnier, épouse du poète Henri de Régnier, fille du poète José-Maria de Heredia, maîtresse de l’écrivain et poète Pierre Louÿs, écrivaine. De cela non plus on ne se soucie pas forcément, et cela n’a pas plus d’importance.

L’important, c’est Marie. La Marie du film, sur l’écran. Sa présence, son énergie, son désir. Ses colères et sa détresse. Son rire. Tout à coup, les lourdeurs de cette société compassée, mais aussi bien celles du film d’époque, deviennent les ennemis à combattre, mais donc aussi les repoussoirs sur lesquels prendre appui pour faire place à un souffle de vie.

Le trapèze volant du désir

Curiosa ne se joue pas dans un triangle amoureux, Marie n’aime pas Henri, et Pierre a d’autres maîtresses. Curiosa se joue dans un quadrilatère, on dira volontiers un trapèze tant il se meut de manière aérienne, figure dessinée par les corps, les mots, les images et les regards.

Il serait aussi tentant qu’inadapté de comparer le film de Lou Jeunet à Jules et Jim de François Truffaut: les ressorts n’en sont pas les mêmes, malgré l’époque et ce que certaines situations semblent avoir de similaire. Les ressources de Curiosa sont bien différentes.

Pour le regard de son amant, pour celui de l’appareil photo, pour les spectateurs et spectatrices

Elles passent non par l’affirmation publique d’une liberté transgressive, mais par le jeu de séduction, et de passages à l’acte d’amour physique, tel que constamment remis en scène par les protagonistes eux-mêmes.

Et c’est exactement là que se situe la réussite d’un film érotique qui revendique son érotisme à la fois en le construisant très visiblement, et en rendant à chaque spectateur et à chaque spectatrice l’espace de son propre désir –l’exact contraire de la pornographie.

Que Pierre initie Marie aux délices d’ébats moins conventionnels que ceux des alcôves bourgeoises puritaines ne nous concernerait guère, et ce n’est certes pas l’exposition plus ou moins complète de nudités ou de postures qui y changerait grand-chose. Ce qui change tout est l’omniprésence de l’appareil photographique, compagnon fidèle des ébats du couple.

Les images et les regards

Avec subtilité, Lou Jeunet y introduit un double enjeu, celui des images faites (composées avec soin ou captées à l’instinct, impressionnées, tirées, conservées, montrées, cachées, dévoilées), et celui du regard: qui voit qui et comment? D’où?

Et, pour autant qu’il puisse y avoir une réponse à cette question qui mobilisa fort en son temps le cher Jacques Lacan avec son Origine du monde accrochée voilée à son mur, pourquoi? Ou plutôt: pour quoi?

Pierre Louÿs (Niels Schneider), l’amant et son engin

Les réponses n’existent nulle part ailleurs qu’en chacun de nous, de tous sexes et de tous fantasmes. Mais la machine qui va, sans bien le savoir et encore moins le dire, prendre en charge ce qui se trame là naît précisément à ce moment, l’année où Marie épouse Henri et découvre le plaisir avec Pierre. Cette machine, on l’appellera bientôt le cinéma.

Les corps réels, le regard construit, la trace visible et capable d’être conservée dessinent le cadre des transports des amants dans la garçonnière de l’auteur des Chansons de Bilitis. Ils mobilisent les emballements, parfois les embrasements de la jalousie, de la vengeance, du désir exotique (c’est-à-dire colonialiste) au sein de la caste dominante dont l’orientalisant Louÿs demeure une des figures. Cette construction devient l’espace possible des trafics entre conventions sociales et pulsions. (…)

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«Heart of a Dog», chant d’amour et d’inquiétude d’une sorcière d’aujourd’hui

La chienne Lolabelle aux claviers.

Poème de deuils et songe en images, mots et musiques, le film de Laurie Anderson passe par le plus intime des émotions pour questionner la manière dont nous habitons le monde.

Le noir d’abord. Puis la musique. Puis la voix, et ensuite des dessins. La voix raconte un rêve, tendre et cruel, ironique. Un songe d’amour déraisonnable, pour une petite chienne qui s’appelait Lolabelle.

C’est comme une création du monde, un monde, celui de Laurie Anderson. La musique de Laurie Anderson, sa voix, son apparence imaginée à traits précis qu’elle appelle «my dream body». Son rêve, son ventre, son cœur de chienne tout autant que le cœur de sa chienne aujourd’hui disparue.

Et le film se bricole sous nos yeux (et nos oreilles) avec de multiples autres présences, qui dissolvent en partie le sacro-saint individu et sa traduction dans le monde des arts, le «point de vue».

La personne nommée Laurie Anderson ne disparaît pas pour autant. Plutôt le contraire: cette multiplicité des distances et des angles d’approche l’inscrit dans un réseau très riche d’interactions, qui la qualifient sans la définir.

Le «visage rêvé» de Laurie Anderson, dessiné par elle-même.

Les images, les idées, les modes de présence se composent comme elle compose aussi la musique –et tout naturellement Heart of a Dog est aussi un disque, élaboré à partir de la bande son.

Le film peut sembler un poème un peu délirant. Très drôle par moments, très beau souvent, émouvant de sincérité à fleur de peau. Ce serait déjà beaucoup, et bien assez. Mais chemin faisant il se révèle bien davantage –sans jamais le formuler de manière abstraite, sans presque paraître s’en rendre compte.

Un déplacement radical

En conviant les animaux et les morts à cohabiter dans un tissu de connivences et d’attentions, Laurie Anderson déploie des possibilités partageables par ses spectateurs très au-delà de sa propre histoire affective. Elle rend accessible un rapport élargi à la réalité –rapport qui, malgré la tonalité toute en douceur, est d’une grande force polémique. Un geste de déplacement infiniment plus radical que ce qu’un esprit pressé et limité percevrait comme l’hommage d’une dame âgée à son chien.

Pour l’autrice du film, le recours au bouddhisme tibétain est une voie féconde qui l’aide dans ce processus d’ouverture. Il y a bien des raisons à cela, qui sembleront évidentes à qui s’intéresse à cette approche, sinon comme religion, du moins comme philosophie. Mais l’essentiel n’est pas là.

Le chant d’images, de musiques et de mots, d’ombres et de vibrations qu’est Heart of a Dog trouve plus sûrement ses affinités, sinon son inspiration, du côté des sorcières contemporaines, ces chercheuses joueuses et savantes dont Donna Haraway, Isabelle Stengers ou Vinciane Despret sont les figures exemplaires. (…)

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«Synonymes» à l’assaut d’une impossible identité

Yoav (Tom Mercier) à la conquête –amoureuse– de Paris

En force et en vitesse, le troisième long-métrage de Nadav Lapid déclenche une tempête burlesque dans le sillage d’un jeune Israélien exilé volontaire à Paris.

Il surgit. Et tout de suite il est une force étrange – avant même de se retrouver nu comme un ver dans les rues de Paris. Recueilli, sauvé, adopté par un jeune couple du VIe arrondissement, il est d’emblée comme un point d’interrogation.

Un point d’interrogation d’1 mètre 85, musclé et énergique, qui s’en va par les maisons, les avenues et les séquences du film affublé d’un bizarre manteau bouton d’or. Est-il un fou, un saint, une métaphore incarnée?

Burlesque et violent, ce film est une comédie, un drame, une parabole, un pamphlet. Yoav a débarqué de chez lui, Israël, à Paris. Il cherche refuge loin du délire de violence raciste, de culte de la domination, du machisme et de la vulgarité qui, à ses yeux, caractérisent désormais le pays où il est né.

Réalisé par un juif israélien, Synonymes rappelle au passage avec vigueur l’outrance malhonnête qui consiste à rendre eux aussi synonymes l’antisémitisme, cette ordure, et l’antisionisme, opinion partagée par de nombreux adversaires résolus de l’antisémitisme, dont un grand nombre de juifs1.

Déplacer les centres de gravité

Mais si le jugement du film (à la fois de son réalisateur et de son personnage) sur la société israélienne contemporaine est sans appel, le portrait de la société française espérée comme son échappatoire et son remède sera l’occasion de désillusions aussi cinglantes que bien vues.

Aux côtés de Yoav, le troisième long-métrage de Nadav Lapid déploie un sidérant enchaînement de rebondissements où la présence de ce héros qui semble sorti d’un conte de Voltaire agit comme un révélateur des folies et des médiocrités contemporaines. Il déclenche cet étonnant maelström d’images et de sons qui lui a valu un très judicieux Ours d’Or au dernier Festival de Berlin.

Fasciné par l’histoire et la culture françaises.

Refusant de parler hébreu, Yoav élève au rang d’idéal la compréhension des beautés et des complexités de la langue française, attribuant à cet apprentissage des vertus rédemptrices loin d’être si assurées. À l’assaut de la culture au pays de Molière et de Hugo (ou de l’idée simpliste qu’il s’en fait), il déploie le type d’énergie qu’il a appris dans les commandos de Tsahal. Burlesque, et catastrophique. (…)

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«M», qui fut maudit, mais ne l’est plus

Le film de Yolande Zauberman accompagne avec exigence et émotion le retour d’un homme là où il fut violenté dans son enfance. Et c’est un monde qui s’ouvre sous leurs pas.

Il s’appelle Lang. Pas Fritz mais Menahem. Le M du titre, c’est lui. Il est chanteur, un exceptionnel chanteur. Il est né et a grandi à Bnei Brak, quartier intégriste juif de Tel Aviv. Il fut l’enfant à la voix d’or, accompagnant les offices et les rituels. Un jour il a rompu, il est parti. Il est devenu musicien, acteur, performer.

Plus tard, à la télévision israélienne, il a parlé. Il a dit les viols répétés, durant toute son enfance, de la part de ses maîtres, des rabbins qui avaient la charge de lui enseigner et qui admiraient sa voix. Pour avoir parlé, il a été insulté, menacé. Il revient à Bnei Brak, avec la cinéaste Yolande Zauberman.

Ensemble, le chanteur et la cinéaste circulent, s’arrêtent, regardent. Ils vont à la synagogue, ils vont à la yeshiva. Ils retrouvent des gens du passé. Ils recroisent des souvenirs, des échos. Menahem s’approche, parle, demande. Il dit les noms des personnes et des lieux. Et on lui répond.

Les réponses sont souvent hostiles, ou biaisées, bien sûr. Mais Zauberman et Lang sont assez fins, assez sensibles pour savoir aussi quoi faire de ces échappatoires. Et elles mènent à de nouveaux récits, à de nouvelles paroles.

C’est l’histoire, unique, incroyable et réelle, de Menahem, qui ne ressemble à personne. Mais c’est, aussi, autrement, l’histoire de son frère. Et c’est l’histoire des autres, les enfants de Bnei Brak, les adultes de Bnei Brak, qui pour beaucoup ont été violés, et deviendront violeurs. Sont devenus violeurs.

Les témoins, les victimes, parfois aussi devenus violeurs à leur tour.

Des fois il y a des menaces, de la violence. Souvent il y a, tout de suite ou après, des mots, des gestes d’acquiescement, d’affection.

Une histoire d’hommes et de pouvoir

Ces types –c’est une histoire d’hommes, les femmes dans ce monde-là sont exclues, niées– ces types sont impressionnants, souvent physiquement (des costauds, qui sauraient se battre) et intellectuellement –à Bnei Brat, toute la vie (masculine) est vouée à l’étude, à la réflexion.

Ils sont blessés. Ils ont blessé, et ils continuent. M était l’histoire d’un jeune homme, il devient le portrait ou l’envers du portrait d’une communauté, où se distinguent de multiples profils, de différents âges.

Scène de rue dans le quartier de Bnei Brak.

C’est, par la proximité sensible avec Menahem Lang, dans un véritable vortex qu’entraîne le film de Yolande Zauberman. Car il s’agit, assurément, de dénoncer la violence pédophile, là tout autant que partout ailleurs.

Il s’agit aussi d’entrer dans une zone autrement incertaine, où la tristesse, la folie, la frustration, la pulsion dominatrice travaillent aux tripes des humains dont chacun serait bien présomptueux de se croire absolument différent.

Menahem Lang n’est pas un quidam, c’est un artiste. C’est aussi un héros, un vrai. Au sens mythologique de celui qui, par ses actes, bouleverse l’ordre du monde. Ce monde-là, au moins au moment du film. On ne saura si quelque chose a durablement changé dans les pratiques au sein de cette communauté hassidique. Pas sûr.Pas une histoire juive

Pas une histoire juive

Il y a, évidemment, quelque singularité à ce que le film sorte un mois après Grâce à Dieu, de François Ozon, et quelques jours après la condamnation du cardinal Barbarin. Le film de Yolande Zauberman, découvert en août dernier au Festival de Locarno, n’avait nul besoin de ce contexte pour être d’une force et d’une pertinence incroyables. Mais il prend aussi un relief singulier dans ce moment, pour au moins deux raisons.

D’abord parce qu’il relativise la question (bien réelle) du célibat des prêtres, contrainte à laquelle ne sont pas soumis les religieux juifs. Ensuite parce qu’il suggère des rapports de domination et de possession dans ce type de contexte qui font souhaiter que la question des abus physiques sur les enfants soit aussi posée dans le cadre des écoles coraniques ou des temples bouddhistes –et évidemment des autres obédiences de la chrétienté.

C’est d’ailleurs la grande force de M: rendre sensible combien cette histoire située dans un milieu extrêmement singulier et en apparence très isolé du monde, les communautés hassidiques ultra-religieuses, concerne en fait «tout le monde». (…)

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«L’homme qui a surpris tout le monde», et le film aussi

Surgi de la steppe russe, ce conte singulier et transgressif révèle surtout une remarquable puissance de mise en scène.

Le film commence. Il commence par un plan long et immobile. Un visage de femme, nue, et derrière elle, un peu flou, un homme. Il a les mains posées sur les oreilles de la femme. Ils ne bougent pas; ils ne parlent pas. On n’a pas la moindre idée de qui sont ces gens, personnages ou acteurs, ni de ce qu’ils font. Et c’est merveilleux.

Merveilleux de douceur, de nuances, de justesse. Plus tard viendront les tensions, la violence, l’étrangeté –sans rien perdre de cette acuité attentive.

Pour qui aime le cinéma, c’est un bonheur rare: rencontrer un film dont on ne sait rien, et pas plus des gens qui l’ont fait, et découvrir pas à pas, plan après plan, la justesse des images et des gestes, la densité des présences, la force des situations.

La ruse contre la mort

S’il accompagne le récit de ce qui advient à Egor, à sa femme, à son fils, à son beau-père et à tout le village de Sibérie où ils habitent, le film raconte –ou du moins laisse entrevoir– une foule d’autres histoires possibles en même temps.

Cela se passe aujourd’hui, mais à quelques détails près, cela pourrait être il y a trente, soixante ou cent ans.

Le village est perdu quelque part dans la taïga. Egor est un homme jeune et fort, garde forestier efficace et courageux, mari aimant et père attentionné, figure populaire de la petite communauté rurale. Il va mourir.

Egor (Evgeniy Tsyganov) et la chamane ivre (Elena Vononchykina)

Condamné par les médecins, il s’en remet à une ruse suggérée par une sorcière bien imbibée de vodka: il se déguise en femme, pour que la mort ne le trouve pas –avec des effets en cascade auprès de son entourage, qui formeront les rebondissements du scénario.

Une parabole contre le conformisme

Le héros viril en chemin vers une étonnante mutation

L’homme qui a surpris tout le monde est un conte, une parabole contre les conformismes, une manière de raconter les puissances vitales de la transgression.

Qu’il puisse être salvateur de sortir des cadres établis et des codes en vigueur, on le sait déjà –ce qui ne signifie pas qu’il ne faudrait pas le redire. Et particulièrement en Russie, où les conformismes de plusieurs âges –archaïque, soviétique, poutinien– semblent s’empiler de manière particulièrement étouffante.

Très incarné, très matériel et sensoriel, le film ne détourne pas le regard de la violence qui règne implicitement dans ce monde, et parfois y éclate de manière ravageuse. Obstiné, mutique, le passage à l’acte du travestissement du personnage viril et rassurant déclenche une réaction en chaîne.

Une intrigue, donc. Mais d’abord, mais surtout, la forêt. (…)

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«Dernier amour», au risque d’une danse

Casanova (Vincent Lindon) et la Charpillon (Stacey Martin) dans le clair-obscur de la séduction

Le nouveau film de Benoît Jacquot s’inspire des «Mémoires» de Casanova pour laisser éclore un très beau portrait de jeune femme.

Il est des films comme des plantes. On en connaît la graine, et la terre où on la sème. Mais en poussant, sans échapper à son origine, elle prend une tournure et une couleur inattendues.

Dernier Amour adapte un passage des Mémoires de Casanova, désormais connues sous le titre Histoire de ma vie. Casanova vieillissant est interprété par Vincent Lindon, selon un jeu très réglé entre le personnage historique et l’acteur vedette qui lui prête ses traits.

Le Vénitien est à Londres, où sa réputation le précède. Avec beaucoup de subtilité, Benoît Jacquot compose une évocation de l’aristocratie anglaise libertine du milieu du XVIIIe siècle, le mélange de sophistication emberlificotée et d’extrême brutalité d’un monde étrange, quasi somnambulique.

Bateleur virtuose, à la fois rusé, cynique et véritablement curieux du monde, Casanova y évolue, tout comme dans les bas-fonds de la capitale, avec une aisance conquérante qui n’exclue pas les échecs parfois cinglants.

Transgressions stylistiques

Les premières séquences malmènent les conventions de la reconstitution d’époque, grâce à un mélange de réalisme très cru, de transgression des codes actuellement en vigueur dans la représentation du corps féminin et d’un peu de stylisation crépusculaire, à laquelle les images denses et belles du chef opérateur Christophe Beaucarne donnent une matière sigulière.

L’aventurier vénitien et la haute société londonienne en pleine action.

Soirées luxueuses chez les nobles, jeux d’argent délirants, détours par les bordels sordides, codes sociaux hypocrites et ridicules, activités sexuelles compulsives et ostentatoires des hommes et des femmes qui en ont le pouvoir tissent une trame serrée qui se déploie autour du personnage central de cette sombre tapisserie aux multiples reflets.

En proie à l’exil et à des difficultés matérielles, Casanova déploie un arsenal de ruses et de séduction, d’opportunisme et d’ironie sur ce monde où il débarque.

Passe, repasse cette figure d’une demoiselle, prostituée affublée d’un nom atroce, la Charpillon, et d’un physique avenant. Elle est différente. Une délicatesse, une énergie.

La femme par qui le scandale de l’amour arrive.

Multipliant les ébats fort peu intimes et les gestes d’éclat en société, Casanova est attiré par celle couchant avec tout le monde et se refusant à lui, qui n’a guère l’habitude de pareil échec.

Érotiquement, politiquement

Tactiquement, si l’on peut dire, Dernier Amour reste une aventure de Casanova, racontée par lui –avec cette honnêteté étonnante qui est un signe distinctif de ses Mémoires. Mais stratégiquement, sensuellement, érotiquement, politiquement, c’est elle qui peu à peu occupe le territoire du film. (…)

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«Teret», l’ombre portée d’une tragédie contemporaine

Vlada (Leon Lucev) et le camion blanc au lourd secret.

Le premier film du réalisateur serbe Ognjen Glavonic s’appuie sur un épisode particulièrement tragique de la guerre au Kosovo pour composer une parabole impressionnante, et aux multiples échos.

«Teret» signifie «la charge» en serbe –et on se demande bien pourquoi le titre n’est pas traduit. La charge en question, c’est celle qui se trouve dans ce camion blanc hermétiquement fermé.

Mais c’est aussi le poids que supporte cet homme qui accepte d’être traité comme un chien par les militaires et les policiers qui lui ordonnent de conduire ce même camion, à travers le pays en plein chaos.

C’est la peur et le silence qui pèsent sur ce pays, la Serbie, alors qu’elle subit les bombardements de l’Otan durant tout le printemps 1999, en représailles à son action meurtrière au Kosovo.

C’est le fardeau de l’effondrement d’un pays qui s’appela la Yougoslavie, de l’enchaînement de ces guerres qui, en Croatie, en Bosnie puis au Kosovo, ont transformé les Balkans en lieux de violence atroce.

Teret est un road movie. Il accompagne Vlada, le chauffeur, du Kosovo à Belgrade, dans des paysages de fin du monde. Mais la route qu’il parcourt est tout autant un chemin initiatique, une trajectoire de conte noir.

Ces ponts coupés par les bombes américaines sont aussi les impasses d’un état du monde. Ces civiles et civils qui fuient les destructions, réelles ou redoutées, sont les visages d’une humanité privée d’abri et de repère.

Une route réelle et mythologique

Et Vlada lui-même est à la fois le très réel, et même très charnel conducteur d’un non moins réel poids lourd, et une figure mythologique.

Un héros porteur d’une fatalité, un Sisyphe mais sur lequel pèse une malédiction qui ne vient pas des dieux de l’Olympe, mais de l’histoire des hommes, des dirigeants de son pays, de l’hystérie nationaliste, d’un état du monde, notre monde.

Cette charge tragique et bien réelle, Ognjen Glavonic en a documenté la réalité dans un documentaire glaçant, Depth Two, reconstitution méthodique d’atrocités commises par l’armée serbe.

Il lui a valu une flopée de récompenses dans les festivals du monde entier et la vigoureuse détestation de la plupart de ses compatriotes –détestation accompagnée de menaces très réelles, elles aussi, et décuplées par la sortie du film de fiction Teret, qui en est comme l’ombre portée.

Les traces devenues étranges d’une époque révolue.

Minimaliste et mystérieux, le premier film du jeune cinéaste serbe est pourtant intensément habité.

Dans les paysages qui portent les traces devenues étranges d’une époque révolue et les cicatrices béantes de l’actualité récente, il semble que tout vibre des échos de multiples forces venues de loin. (…)

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