«Ala Changso», sur la route de plus d’un au-delà

Le pélérinage extrême, au nom d’une dévotion qui est aussi un amour très terrestre.

Sur les hauts plateaux himalayens, le film du cinéaste tibétain Sonthar Gyal accompagne en beauté des manières très particulières de répondre à des questions très communément partagées.

Le mercredi 11 novembre aurait dû voir une situation curieuse avec la sortie simultanée, et pas du tout coordonnée, de deux films originaires du Tibet, région du monde qui n’est pourtant pas une source très fréquente de longs-métrages, et n’est guère présente sur nos écrans.

La pandémie et le confinement en ont décidé autrement, et alors que Balloon, de la figure de proue du cinéma tibétain Pema Tseden, était repoussé à des temps plus cléments, le film de son ancien disciple, Sonthar Gyal, est finalement rendu visible à la même date, mais en ligne, ici.

Il n’est jamais heureux de découvrir un film de cette manière, et c’est particulièrement vrai de celui-ci, où l’espace, la durée et les atmosphères sonores et lumineuses sont si importantes et si remarquablement composées.

Mais on comprend que son distributeur se soit résolu à ce pis-aller, face à la menace d’embouteillage géant lors d’une réouverture des grands écrans pour l’heure encore imprévisible. Et de toute façon Ala Changso mérite d’être découvert, d’une manière ou d’une autre.

«Buvons un coup!» et formule pieuse

Le titre signifie à peu près «Buvons un coup!» dans une des langues parlées au Tibet. Si la formule suggère un hédonisme qui n’est pas vraiment la tonalité du film, il est en revanche en phase avec son côté très physique et dynamique.

Du début à la fin, il s’agira en effet d’un irrépressible mouvement en avant, et d’une certaine ivresse, même si l’un et l’autre se produisent dans des circonstances singulières.

Le mari (Yungdrung Gyal) aide sa femme (Nyima Sungsung) à préparer un périple difficile dont il ne connaît pas les véritables motifs. | via Ciné Croisette

Tout commence avec un couple de paysans, où Drolma, la femme, dissimule à son mari Dorje qu’elle souffre d’un cancer. Lorsqu’elle apprend qu’elle est condamnée, elle décide de se lancer, seule, dans un pèlerinage vers Lhassa, située à des centaines de kilomètres de routes dans les paysages arides des hauts plateaux himalayens.

Encore s’agit-il d’un pèlerinage très particulier, qui s’accomplit non seulement à pied et en récitant constamment une formule pieuse, mais en se jetant au sol tous les trois pas[1].

Avant d’entreprendre ce périple avec une détermination impressionnante, ou absurde selon la manière dont on la regarde, Drolma passe dire au revoir à Norbu, le fils qu’elle a eu huit ans plus tôt d’un premier mari, décédé, et qu’élèvent ses parents à elle. Quasi-mutique, le garçon fait à cette mère qui l’aime mais ne l’a pas gardé avec elle un accueil hostile.

Ensuite… ensuite le mari et le garçon qui n’est pas son fils rejoindront la mère en chemin. Ensuite il se rencontrera sur la route des hommes, des enfants, des animaux aux comportements étonnants, et le plus souvent admirables au point de confiner au miracle.

Ensuite les motivations de la femme seront révélées, l’homme et l’enfant mis au défi de réagir. Ensuite il y aura des cailloux et des divinités, des repas et des fureurs, des orages et des gags. Un âne. (…)

LIRE LA SUITE

«City Hall», ce que signifie le mot «démocratie» en Amérique

Assemblée de quartier organisée par la mairie de Boston/via Météore Distribution

Frederick Wiseman compose avec cette plongée dans les actions de la mairie de Boston, une exceptionnelle mise en lumière des mécanismes de la politique.

Rien ne serait plus injuste, ni surtout inapproprié, que de faire de ce film seulement un nouvel épisode de la recherche au long cours menée par Frederick Wiseman sur les institutions.

Consacré au fonctionnement de la municipalité de Boston, City Hall s’inscrit évidemment dans la continuité des quarante-trois autres documentaires qu’il a signés depuis Titicut Follies, tourné dans un hôpital psychiatrique en 1967. Mais, au-delà de la cohérence d’une démarche qui est la fois celle d’un citoyen, d’un chercheur et d’un artiste, chaque film –notamment celui-ci– invente ses propres procédures, ses propres manières de montrer, de raconter, de donner à comprendre.

Mieux, cette nouvelle réalisation, n’est pas, ou pas principalement, un film sur la mairie de Boston. Pas plus que les précédents n’étaient sur la police (Law and Order, 1969), l’aide sociale (Welfare, 1975), une unité de soins intensifs (Near Death, 1989), une salle de sport de quartier (Boxing Gym, 2010), une université (At Berkeley, 2013) ou une grande bibliothèque publique (Ex Libris, 2017).

Chaque film, et exemplairement City Hall, est la construction d’une réflexion, d’une interrogation à partir d’un lieu défini par certaines caractéristiques, certaines règles, certaines formes d’implantation, certaines architectures, certains modes de rapports entre les personnes qui les fréquentent.

En regardant les films de Wiseman, on s’aperçoit vite que cette question, celle qui est activée par chaque film, n’était sans doute pas formulée avant la réalisation. C’est en enquêtant sur le terrain choisi qu’émerge une problématique qui habite et, en partie, donne forme au déroulement d’un film qui a l’air d’être consacré à tel ou tel lieu, à tel ou tel organisme, et est en fait une impressionnante opportunité d’une réflexion plus générale.

Il est logique qu’un tel processus demande du temps, d’où souvent la durée longue des films (quatre heures et demi pour celui-ci). Cette durée est partie prenante d’un travail de composition pour mieux voir et mieux comprendre, «composition» convoquant ici à dessein la métaphore musicale tant l’assemblage des séquences, la mise en place de rythmiques intérieures, parfois de répétitions, ou en tout cas d’échos, participent de cette aventure qui est du même mouvement cinématographique, politique et savante.

City Hall, donc, observe un grand nombre de dispositifs du fonctionnement de la mairie de Boston. Retrouvant régulièrement les apparitions publiques ou des séances de travail du maire, le Démocrate Martin Walsh, il montre des assemblées d’habitant·es, des organes d’écoute de réclamation, des interventions concernant la voirie, la salubrité des habitations, des lieux symboliques de l’histoire de la ville et la manière dont cette histoire est aujourd’hui racontée, et perçue.

Un immense éventail d’émotions

Voir ce film est d’abord l’occasion d’éprouver un très grand éventail d’émotions, liées aux situations auxquelles on assiste, émotions que chacun·e, où qu’il ou elle vive (en tout cas dans une ville occidentale), peut s’approprier en regard de ses expériences personnelles.

Situations qui accueillent également un grand nombre de personnes qui deviennent aussitôt –et c’est une des marques de ce qu’il faut bien appeler le génie de Fred Wiseman– dignes d’une attention personnelle, quelle que soit la teneur de cette attention. Quand Wiseman les filme, il devient évident que ces personnes ont une histoire. (…)

LIRE LA SUITE

 

«A Dark, Dark Man», voyage en douce au bout de l’enfer

Le jeune flic qui en a déjà trop vu (Daniar Alshinov, à droite) et l’innocent (Teoman Khos), victime désignée de la vilénie du monde. | Arizona Distribution

Intense et rigoureux, le nouveau film d’Adilkhan Yerzhanov est une fable en forme de film noir dans un décor troublant à force d’être épuré des steppes d’Asie centrale.

Intrigant et féérique, le début du film percute de plein fouet par la violence du crime. L’homme jouait dans le champ infini, avec la jeune femme et l’enfant. Une autre enfant git, sanglante, sous un drap dans un hangar.

Le nouveau film d’Adilkhan Yerzhanov, A Dark, Dark Man, avance à coups de hache. C’est sa puissance, ce pourrait être sa limite. Il se déploie par brusques saccades dans les steppes horizontales à perte de vue, paysages si vides qu’ils deviennent aussi bien les pages d’une réflexion théorique.

PUBLICITÉ

Il s’agira d’accompagner les manipulations brutales des flics du cru et des puissants, politiciens ou gangsters, politiciens gangsters, pour faire porter la culpabilité de crimes visant des enfants sans famille à un innocent. Un idiot entièrement habité par un autre rapport au monde, joueur et amoureux.

L’Esprit des lois dans la boue

Une journaliste (Dinara Baktybaeva) venue d’ailleurs tente de lui porter secours, au nom de cet Esprit des lois que mentionne à l’image un exemplaire en russe du texte de Montesquieu, aussitôt jeté dans la boue. Les lois, ici, ce sont celles du plus fort, et point barre.

Suivant les actes, les hésitations, les choix d’un jeune flic (Daniar Alshinov) entièrement intégré au système, A Dark, Dark Man revendique son statut de parabole autour d’une société corrompue, pourrie jusqu’à la moelle par l’arrogance et l’impunité des puissants.

Représentante d’une conception des relations humaines définies par la loi, autant dire venue d’une autre planète, la journaliste (Dinara Baktybayeva) met son nez dans les affaires de la police locale. À ses risques et périls. | Arizona Distribution

Cela se passe au Kazakhstan. À chacun d’étendre comme il l’entend ce qui apparaît davantage comme un cas d’école que comme une étude circonstanciée d’une situation précise et localisée. La fable ne s’entend pas seulement pour là où elle a été tournée. (…)

LIRE LA SUITE

«Les Équilibristes» danse avec les abîmes

De l’hôpital au studio de danse, le premier long métrage de Perrine Michel invente une circulation entre plusieurs situations pour approcher avec une émotion vive la présence de la mort.

Parler peut-être d’abord des intensités lumineuses. La pénombre où se met en place une scène, pour on ne sait quel spectacle. La lumière très blanche dans la salle où se réunissent médecins et infirmièr·es, luminosité renforcée par leurs blouses –et, bientôt, par la qualité de ce qui s’y dit.

À contre-jour, une jeune femme au téléphone, elle parle de sa mère qui vient d’être diagnostiquée, un cancer «agressif». La quasi-obscurité laisse toute la place à la voix, aux mots. Celle qui parle sur son portable mentionne la coïncidence troublante entre cette confrontation à la maladie et le fait qu’elle venait de commencer un film dans un service de soins palliatif

Bientôt on devinera que celle qui téléphone, et qui donc est aussi celle qui filme à l’hôpital, est également une des danseuses qui prennent possession de l’espace scénique pour des exercices corporels et rythmiques. Ces fragments chorégraphiques valent plus pour leur intensité immédiate, leur douceur ou leur brusquerie, qu’au sein d’un spectacle construit.

Crudité et pudeur

Bientôt se fera entendre, avec crudité et pudeur, la complexité de la relation entre celle qui parle, Perrine Michel, sa mère, les membres de sa famille, les soignant·es auxquels, ailleurs, elles ont affaire.

Bientôt se déploiera la finesse, l’attention, les doutes et parfois les joies de celles et ceux –celles, surtout– qui accompagnent des personnes en état de souffrance extrême, et souvent au bord de la mort. Ou par-dessus bord. À les écouter parler de malades que nous ne verrons pas, ces mêmes malades prennent une existence singulière, définie par quelques traits qui ne sont jamais uniquement techniques.

Des soignantes du service de soins palliatifs dans Les Équilibristes. | Les Alchimistes

Des êtres humains (les soignant·es) produisent pour les partager des représentations d’autres êtres humains (les patient·es, parfois des personnes qui leur rendent visite). De la qualité de ces représentations dépendra la justesse des réponses, réponses de soin qui comprend le médical, dont une impressionnante pharmacopée, mais pas seulement le médical. Réponses collectives, toujours. (…)

LIRE LA SUITE

«La femme qui s’est enfuie», trois pas vers la perfection

Gan-hee (Kim Min-hee) chez son amie Su-Young (Song Seon-mi), avec pas mal d’alcool et beaucoup à se dire, et à ne pas se dire. | Capricci Films

Entièrement construit autour de personnages féminins, le nouveau film de Hong Sang-soo invente une nouvelle tonalité à son exploration délicate, parfois cruelle et souvent drôle, des mille brins d’émotion qui tissent l’existence quotidienne.

Hong Sang-soo a une façon bien à lui d’entrer, et de nous faire entrer, dans ses films. Par une sorte de politesse attentive et modeste, voici qu’apparaissent des fragments de situations quotidiennes, des figures parmi lesquelles on ne repère pas d’emblée qui seront les protagonistes principaux. Principales, en l’occurrence.

Cette manière de faire est en harmonie avec un cinéma qui se tisse fil à fil d’éléments de l’existence, que la mise en scène agence selon des motifs qui s’avèreront comiques, sentimentaux, dramatiques, sans qu’en apparence rien de décisif ou de spectaculaire se soit joué.

Avec ce vingt-quatrième film (un par an depuis bientôt un quart de siècle), le cinéaste coréen approche, à petites touches, d’une manière de perfection. Petites touches? Il y a en effet quelques raisons de songer à la manière des peintres impressionnistes en regardant, cette fois, les trois rencontres de la jeune femme nommée Gan-hee avec trois amies perdues de vue depuis un certain temps, sans doute depuis qu’elle s’est mariée.

Qui connaît le cinéma de Hong Sang-soo identifie immédiatement l’interprète de celle qui est assurément le personnage permanent, pas nécessairement le personnage principal de La femme qui s’est enfuie, Kim Min-hee, pour la septième fois de suite actrice au cœur des films de Hong. Elle a un peu changé son apparence (les cheveux) et sa manière de jouer (plus intérieure, moins ado), elle est toujours magnétique.

Qui s’est enfui?

Serait-ce elle, la femme dont parle le titre? Il semble d’abord que non, la fuite concerne un autre personnage, secondaire dans le récit. Où est-ce la situation de toutes ces femmes –Gan-hee, chacune de ses trois interlocutrices, et les autres alentours? Ou le titre dit-il quelque chose à l’histoire de Gan-hee et de sa situation affective et conjugale qui ne sera jamais explicité dans le cours du film? Les réponses sont ouvertes et non exclusives les unes des autres. C’est qu’il y a plus d’un dessin dans les tapis de Hong Sang-soo. Comme dans la vie.

Une part importante de l’humour et de la finesse de ce cinéma tient à ce que si les situations, les rapports entre personnages, les enjeux affectifs sont évoqués de biais, c’est par une manière de filmer frontale, très cash. Celle-ci est soulignée par l’usage singulier que fait le réalisateur d’une figure de style dont il est devenu un grand artiste: le zoom –avant ou arrière.

Nul sans doute ne l’utilise de manière à la fois si visible et si subtile. Ces mouvements optiques, artifices revendiqués, soulignent de préférence des détails, des moments en creux, des interstices dans le déroulement des petites intrigues qui parsèment le film et le font avancer. Comme un pianiste qui jouerait forte les notes secondaires de la mélodie, ou un peintre qui donnerait plus de matière aux éléments les moins apparemment centraux de son tableau.

Nulle affèterie ou goût du paradoxe dans cette manière de filmer et de raconter, manière dont le zoom est l’outil le plus aisément repérable, mais la possibilité pour le cinéaste d’inscrire sa ou ses fictions dans le tissu même de l’existence, dans le courant des élans et des blocages du quotidien –pas uniquement celui des personnages isolés par leur situation mais peu ou prou celui de tout un chacun.

Femmes (presque) entre elles

Et surtout ici de toute une chacune, les figures féminines étant au cœur de cette composition en trois temps, rythmé avec élégance par un décalage de durée –une demi-heure pour chacune des deux premières rencontres, 16 minutes pour la troisième, pas moins intense. Hong Sang-soo est un cinéaste de jazz. (…)

LIRE LA SUITE

Quand «L’Ordre moral» s’enflamme

Maria de Medeiros fait de son personnage une apparition aux multiples visages. | Alfama Films

Véridique et romanesque, le récit du film de Mário Barroso est porté à incandescence par la fusion de la mise en scène et du jeu de son actrice principale.

L’Ordre moral raconte une histoire étonnante et romanesque. Cette histoire s’appuie en très grande partie sur des faits réels, et eux-mêmes tout à fait dignes d’intérêt. hl y avait donc aisément matière à fabriquer un film, ou du moins un produit audiovisuel de bonne tenue dans ce projet. Mais le film de Mário Barroso fait tout autre chose, de bien plus passionnant et bien plus réjouissant

ttps://youtu.be/2LanSsEJ5ukI

L’histoire est celle Maria Adelaïde Coelho da Cunha, héritière dans les années 1920 du plus grand journal de Lisbonne, que dirige son mari. Personnalité indépendante dans un milieu patriarcal et guindé, elle entreprend d’affronter les membres de la caste dont elle est issue lorsqu’elle comprend que son époux s’apprête à vendre le journal à un consortium d’affaires proche de la droite dure.

Son combat se mêle à son histoire d’amour passionnée avec son ancien chauffeur, beaucoup plus jeune qu’elle, et avec qui elle s’enfuira. Et l’histoire (celle que raconte le film) connaîtra encore bien des rebondissements, eux aussi transposés d’événements effectivement advenus.

Les règles sociales et familiales, l’utilisation de la médecine pour contrôler les corps et les esprits, l’activisme ouvrier, l’effervescence artistique dans la capitale portugaise de l’après-Première Guerre mondiale composent la déjà très riche tapisserie qu’est le scénario de L’Ordre moral.

Le scénario, pas le film. Le film est dix fois mieux que ça. Le film, c’est-à-dire, ici, pour l’essentiel, la fusion d’une mise en scène et d’une interprète.(…)

LIRE LA SUITE

Face et pile du cinéma: «Ondine» et «Lux Æterna»

Christoph (Franz Rogowski) et Ondine (Paula Beer). | via Les Films du Losange

Le long-métrage de Christian Petzold et celui de Gaspar Noé sont l’un et l’autre des films fantastiques, portés par des interprètes remarquables, et pourtant aux antipodes l’un de l’autre.

Pile et face? Ils sont loin d’être les deux seuls côtés possibles du cinéma, mais parmi les pas moins de quatorze nouveaux longs-métrages qui arrivent sur les écrans français ce 23 septembre, ces deux titres n’apparaissent pas seulement comme les plus dignes d’intérêt, ils dessinent une possible carte, très partielle mais très parlante, des manières de mobiliser l’art du film.

«Ondine», magie blanche d’un conte actuel

Le nouveau film de Christian Petzold, qui est une des principales figures du cinéma allemand contemporain, et peut-être son meilleur, prend à bras-le-corps les ressources romanesques, narratives et imaginaires du cinéma. Transposition libre et contemporaine du mythe de la sirène trahie et vengeresse, il ne cesse d’en inventer la justesse actuelle, inscrite dans le monde et les sentiments d’aujourd’hui.

C’est un véritable tour de magie blanche qu’opère la mise en scène, grâce à l’imparable cohérence des ressources mobilisées. La plus évidente de ces ressources ce sont les interprètes, et d’abord Paula Beer qui, quatre ans après Franz de François Ozon confirme qu’elle est une actrice exceptionnelle.

Elle est comme le film tout entier, d’une beauté évidente et sûre, et qui en même temps ne cesse de se déplacer, de donner à percevoir autre chose, de plus trouble, de plus triste, de plus enfantin, de plus viril, de plus angoissé.

Tout aussi complexe sous une apparence encore plus simple (le beau gars gentil et costaud), Franz Rogowski propose une incarnation d’une grande subtilité, qui lui aussi participe de ce qui pourrait tenir de la prestidigitation, et frôle l’envoûtement.

Mais il faut encore considérer la présence, impressionnante, de ces immenses maquettes de la ville de Berlin dont l’héroïne est l’historienne inspirée, et qui sont comme le pendant ultraréaliste et précis de la présence légendaire du mythe d’Ondine, qui rôde dans les lacs et les étangs d’Allemagne et du monde. Dans l’un d’eux, elle et lui, Ondine et Christoph, plongent jusqu’au fond de l’amour qui les unit.

Ondine, jeune femme d’aujourd’hui et figure mythique, amoureuse radicale et employée municipale. | via Les Films du Losange

Puisque la principale ressource est là: dans la croyance absolue de Petzold en la possibilité de filmer et de faire partager les sentiments de ses personnages, et les émotions qu’ils peuvent inspirer. Admirable acte de foi, dans le cinéma, dans son public, anti-cynisme radical, fièrement à contre-courant.

Sorcière et amoureuse, implacable et vulnérable, Ondine existe absolument dans le monde urbain contemporain et dans l’univers féérique des contes.

Viennent les monstres, les phénomènes surnaturels, les miracles, les rebondissements dramatiques. Dès lors, ils font partie du seul monde qui soit, le nôtre, celui que les films peuvent nous aider à habiter un peu moins mal, sur la terre comme dans les profondeurs des eaux et des songes.

«Lux Æterna», caméras et sorcières

Avec le nouveau film de Gaspar Noé, c’est l’inverse. C’est-à-dire que c’est finalement très proche. Magie noire cette fois, et envers du décors. La fiction ne croit plus à ses propres sortilèges, les ressources du cinéma sont sans cesse attaquées par le travers, critiquées, moquées, dénoncées.

Peu importe quand, comme ici, ce grand mouvement de dérision à la fois sincère et désespéré s’embrase grâce à un combustible fulgurant: les actrices Charlotte Gainsbourg et Béatrice Dalle. (…)

LIRE LA SUITE

Festival de Venise 2020: sous le signe du masque, et des femmes

Dans un palais des festivals presque désert, le lion masqué en quête de films. | JMF

La 77e édition de la Mostra aura apporté de magnifiques confirmations, quelques révélations venues d’Asie, et mis en lumière deux réalisatrices de première force: Chloé Zhao et Emma Dante.

Sans en tirer aucune généralité, on ne peut ignorer que les deux plus beaux films en compétition au Festival de Venise sont réalisés par des femmes et entièrement centrés sur des personnages féminins. Pour être juste, il s’agit de films présentés durant la seconde moitié de cette édition singulière de la Mostra.

Les Sœurs Macaluso de l’Italienne Emma Dante (injustement oublié au palmarès) et Nomadland de l’Américaine Chloé Zhao (judicieusement consacré par le Lion d’or) sont deux réussites incontestables parmi un ensemble de propositions dévoilées dans un contexte très particulier.https://tpc.googlesyndication.com/safeframe/1-0-37/html/container.html

Fièrement campé sur son statut de premier grand festival international d’une reprise après-Covid dont nul ne peut jurer qu’il ne s’agit pas seulement d’un entracte de la calamité planétaire, qui est évidemment loin de ne concerner que le cinéma, le Festival a combiné de multiples aspects inhabituels, parfois contradictoires.

Sous vide et sous contrôle

Inhabituelle, la sensation de vide aux abords de cette manifestation sous haute surveillance, avec un nombre d’accrédité·es divisé par deux et un public divisé par trois. Inhabituelle, l’excellente organisation, surjouant les mesures de sécurité avec prise de température à tous les coins de palais, places écartées et assignées irrévocablement, hectolitres de gel antibactérien, refrain lancinant des annonces des consignes de sécurité, omniprésence des huissiers et des hôtesses faisant courtoisement mais fermement remonter le moindre masque ayant un peu glissé sur le visage, y compris en pleine projection.

L’espace devant un des principaux bâtiments du festival, habituellement très animé. | JMF

Pas question que la Mostra puisse être accusée d’avoir été un cluster, au nom de quoi l’espace du Lido, consacré au Festival, aura été du 2 au 12 septembre un des lieux les plus safe d’Europe.

Safe, aussi, la réception des films, gratifiés d’une sorte de bienveillance de principe du seul fait qu’ils participent de cette mission de sauvetage du dispositif festivalier, et plus généralement du cinéma mondial.

Les réalisateurs et réalisatrices en compétition (ici Andrei Konchalovski, masque rouge) saluent avant la projection officielle le public réglementairement clairsemé de la Sala Grande, sous les applaudissements du directeur de la Mostra Alberto Barbera (masque noir). | JMF

À l’ouverture, la présence des patrons des autres grands festivals européens (Cannes, Berlin, Locarno, Rotterdam, San Sebastian, Karlovy-Vary, Londres) a proclamé urbi et orbi la fonction symbolique de cette cession.

Et de fait, dans un environnement compliqué et instable, la sélection concoctée par le directeur artistique du Festival Alberto Barbera était tout à fait honorable, même si peu pourvue en moments exceptionnels.

Retrouvailles et découvertes

On ne saurait ici qualifier d’exceptionnelles les retrouvailles, à la hauteur des attentes, avec deux des grands cinéastes d’aujourd’hui –des cinéastes moins différents qu’il ne semble. Outre la fréquente durée longue de leurs réalisations, et malgré le fait que l’un soit perçu comme documentariste et l’autre comme auteur de fiction, l’Américain Frederick Wiseman et le Philippin Lav Diaz font au fond la même chose: documenter inlassablement la réalité sociale, institutionnelle, politique mais aussi imaginaire de leur pays. Il y aura matière à revenir amplement sur ces deux œuvres impressionnantes que sont City Hall de l’auteur de Ex Libris et Genus Pan de celui de La femme qui est partie.

De même peut-on se réjouir sans détonner de la puissance de la nouvelle proposition d’Amos Gitai. Dans un lieu hybride de la ville d’Israël où sévit le moins l’apartheid, mi café-boîte de nuit mi-galerie d’art, Laila in Haifa cartographie de multiples formes de transgressions de frontières –communautaires, linguistiques, sexuelles, esthétiques, politiques, érotiques.

In Between Dying de Hilal Baydarov. | via MIAC

Deux véritables découvertes, en revanche, venues (sans grande surprise) d’un Orient plus ou moins lointain. D’abord avec le très vibrant In Between Dying de l’Azerbaïdjanais Hilal Baydarov. À 33 ans, celui-ci est loin d’en être à son coup d’essai, même si, du fond de son isolement géopolitique, il aura peiné à rendre visible son travail sensible et formidablement inventif, déployé dans ses six précédents longs métrages.

Ce road-movie entre polar, farce et quête sensuelle et existentielle est un véritable cadeau, riche des ressources les plus intimes de la mise en scène de cinéma.

The Best is yet to Come de Wang Jing / via MIAC

Ensuite, l’inattendu premier film chinois The Best is yet to Come. Le jeune Wang Jing, ancien assistant de Jia Zhang-ke, y réussit une greffe improbable entre réalisme critique et nervosité fictionnelle qu’on dirait venue du polar américain de la bonne époque, autour d’une affaire (réelle) où des enquêtes de presse ont permis de modifier une législation discriminante… à propos d’une contamination virale et de trafics d’analyses médicales.

Prémonitions du présent

Cette proximité avec l’instant présent est loin d’être la seule. Un des aspects les plus intrigants et finalement rassurants du programme, indépendamment de la réussite des films, est la manière dont beaucoup auront paru en phase avec la situation actuelle, y compris la pandémie, alors même qu’ils avaient été réalisés avant (…)

LIRE LA SUITE

«Adolescentes», «Un soupçon d’amour», toutes ces belles histoires réelles

Emma et Anaïs, copines de collège et héroïnes d’une histoire qui est vraiment la leur. | via Ad Vitam

Les films de Sébastien Lifshitz et de Paul Vecchiali paraissent aux antipodes l’un de l’autre. Ils sont pourtant comme les deux faces de la même pièce de réalité mise en jeu par la fiction.

Ce sont deux films français qui sortent ce mercredi 9 septembre. Ils paraissent bien différents. L’un documentaire, l’autre revendiquant son caractère fictionnel, entre théâtralité et fantastique. Dans l’un et l’autre cas, ils se contruisent autour de figures féminines, actrices véritables qui jouent des rôles aussi dissemblables que possible. Adolescentes et Un soupçon d’amour sont comme deux cas limites de la puissance de la narration de cinéma pour évoquer la réalité, par des détours où la durée, l’artifice et même l’au-delà ont toute leur place.

«Adolescentes», actrices de leur propre vie

Documentaire? On a hésité à l’écrire, tant la relation qui se crée presque aussitôt avec les collégiennes Emma et Anaïs est largement aussi riche de récits, d’intrigues, de rapports à la fois significatifs et singuliers que si elles étaient des personnages romanesques.

D’ailleurs elles jouent, très conscientes de la présence de la caméra, même si elles jouent «leur propre rôle», comme on dit sans forcément savoir ce qu’on dit.

Et de même pour leurs parents, leurs copains, leurs enseignants, tout ce petit monde qui s’organise peu à peu, par fragments successifs, chacun habité de sa coloration particulière, du passage des saisons, des épreuves scolaires, des rencontres, des espoirs et des disputes.

Il faut du temps pour se rendre compte que ces deux jeunes filles sont véritablement en train de grandir sous nos yeux, qu’aucun travail d’acteur ni aucun trucage n’aurait pu se substituer à tout ce qui change, imperceptiblement, inexorablement, en chacun d’elles et entre elles.

Anaïs à l’aube de sa vie professionnelle. | via Ad Vitam

Durant cinq ans, Sébastien Lifshitz est régulièrement retourné à Brive, où vivent ses deux héroïnes, et les a filmées, de l’âge de 13 ans à leur majorité, l’entrée d’Anaïs dans ce qu’on appelle «la vie active» (soignante en Ehpad), le départ d’Emma pour la fac à Paris pour étudier le cinéma.

Un portrait de la France d’aujourd’hui

Elles sont amies d’enfance, elles ne se ressemblent pas, ni physiquement, ni socialement. À leur côté, et sans leur faire porter plus de poids signifiant, encore moins exemplaire, que ce qui est le lot de chacun·e, le film compose un portrait attentif et sensible d’un état de la France contemporaine.

Emma est une bourgeoise et Anaïs une fille du peuple, les maisons où elles logent sont très différentes même si elles sont assises côte à côte au collège de cette même ville moyenne où elles ont toutes leurs attaches. Emma a des bonnes notes et pas Anaïs. Anaïs a un amoureux mais pas Emma.

Emma défend mordicus face à sa mère son idée de son avenir. | via Ad Vitam

Et si elles ont ensemble le brevet, les parcours divergeront, comme divergent les existences et les perceptions de l’existence dans ce monde où surgissent aussi le massacre à Charlie Hebdo et au Bataclan, l’élection d’Emmanuel Macron (Anaïs et son père étaient pour Marine Le Pen, Emma s’en fiche).

Il y aura des drames et des amours passionnées, la mort qui rôde dans la vie quotidienne et pas seulement au JT, des crises et des fous rires. Des étés à la base nautique, des garçons qui plongent en frimant, l’angoisse devant un panneau d’affichage ou un logiciel de l’Éducation nationale. Il y aura le feu et le froid, la maladie et l’incompréhension. Le temps qui passe et les saisons qui reviennent.

Adolescentes est un film d’aventure et d’émotion, qui éclot peu à peu de la qualité du regard du réalisateur des fictions si intensément liées au réel (Presque rien, Wild Side…) et de documentaires si vibrants de narration (La Traversée, Bambi, Les Invisibles…). Grâce à ce regard rayonne la formidable beauté de ces deux jeunes filles devenues jeunes femmes, «ordinaires» et uniques.

«Un soupçon d’amour», actrices en miroir

Très tôt surgit l’étonnement, et le ravissement, qu’un tel film puisse exister. Une telle liberté ludique et grave, une telle attention aux mots, un si parfait détachement des exigences de toute forme de mode et de conformisme. (…)

LIRE LA SUITE

Trois films pour ne pas penser

Nahéma Ricci, impressionnante dans le rôle-titre d‘Antigone. | Les Alchimistes

Les comédies «Énorme» de Sophie Letourneur et «Poissonsexe» d’Olivier Babinet fonctionnent selon le même mécanisme, qui est aussi celui de la tragédie «Antigone» de Sophie Deraspe.

Ce mercredi 2 septembre sortent dans les salles françaises deux films à la fois symétriques et opposés. Deux films français, deux comédies autour du même thème, le désir de donner naissance dans le monde d’aujourd’hui.

Très différents par leurs choix stylistiques et leurs ressources financières, Énorme de Sophie Letourneur et Poissonsexe d’Olivier Babinet plaident des causes antinomiques. Ils fonctionnent pourtant sur la même manière d’utiliser le cinéma: en verrouillant tout espace d’interrogation chez leur public.

Énorme est une comédie-rouleau compresseur, qui manie avec délectation l’exagération pour enfoncer le clou nataliste. Sa triste héroïne (Marina Foïs) est au sens strict une cruche, une potiche qui au contraire de ce qui était si joyeusement fracassé chez François Ozon, sera successivement le réceptacle des volontés de son compagnon/agent/mentor, individu sûr de tous ses droits de décider pour elle et de la contrôler (Jonathan Cohen).

Claire, pianiste concertiste, est une sorte de marionnette activée par Frédéric, l’homme dont elle partage aussi la vie. Le couple a convenu qu’il n’avait pas le temps, ou l’envie, d’avoir un enfant. Mais lorsque la mère (juive évidemment) de monsieur réveille chez lui un désir de paternité, il va déployer les procédés les plus extrêmes pour qu’advienne ce dont nul ne doute qu’il doit arriver.

Inconsciente, objet négligeable, la femme voit son ventre s’arrondir (de manière bien sûr disproportionnée) tandis que c’est l’homme qui surjoue les angoisses et enthousiasmes de la naissance à venir.

Mais qu’on se rassure, l’arrivée du bébé fera comprendre à madame que là était sa vraie nature, et la fausse indépendance qu’elle aura l’air d’avoir gagnée au passage ne sera que l’accomplissement du désir de monsieur.

Qu’il y ait quelque part la possibilité d’un choix, qu’avoir ou non un enfant soit le résultat d’une décision et non l’accomplissement d’un ordre où se mêlent le divin, l’injonction familiale et sociétale et la nature, n’est tout simplement pas une option. Nul doute que dans l’esprit de celles et ceux qui ont fait le film, il s’agisse d’une grande œuvre féministe.

Une fable loufoque

Formellement aux antipodes des gags industriels servis par des vedettes, Poissonsexe a des airs de pochade artisanale plus fréquentable. Sur fond de fin du monde bien avancée et notamment d’extinction de toutes les espèces animales marines, la quête d’un rejeton par un ichtyologue dépressif et hirsute (Gustave Kervern) bricole une fable satyrique à la loufoquerie revendiquée.

Après avoir affronté la volonté codifiée de faire un enfant sans considération pour la singularité des personnes et des situations (le message des multiples films pro-life qui prolifèrent sur nos écrans, et dont Énorme est un nouvel exemple), la fiction farce du réalisateur du mémorable Swagger aboutit à l’affirmation inverse.

Le message est ici que mieux vaut vivre l’instant et l’amour avec celle ou celui qui plaît que de sacrifier son sort aux injonctions biologico-sociétales. Préférence en l’occurrence incarnée de manière très convaincante par India Hair. (…)

LIRE LA SUITE