Green Card pour Sherlock Holmes et Nelson Mandela

A quelques semaines d’écart deux films hollywoodiens « taillés pour le succès » s’emparent de personnages qui incarnaient jusqu’alors leur pays d’origine.

Précisément parce que le résultat est loin d’être déplaisant, le Sherlock Holmes de Guy Ritchie, réalisateur sans personnalité s’il en est, est un bon exemple de la manière dont l’industrie hollywoodienne est capable de fabriquer des produits efficaces, fournissant au consommateur les doses d’imagerie impressionnante, de rebondissements dramatiques, de violence, d’érotisme et d’humour qui font partie du contrat d’achat du billet de cinéma. On est là dans une conception du cinéma qui réduit à néant la promesse artistique (c’est à dire justement de « hors contrat », d’impossible à rapporter à du déjà-connu), promesse qui demeure une possibilité à chaque nouveau film, y compris hollywoodien. Pas de quoi s’énerver, le phénomène est fréquent, et il est même encensé par ceux qui confondent critique et guide du consommateur. Sherlock Holmes n’est pas une œuvre, c’est un produit de consommation correctement fabriqué.

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Robert Downey Jr (Sherlock Holmes) et Jude Law (Dr Watson)

Au-delà, ce qui est (un peu) intrigant est la manière dont il s’empare d’un personnage extraordinairement ancré dans un autre contexte culturel, au sens du langage, du comportement, des attitudes et des valeurs. Et même de deux personnages, puisqu’il fallut à Conan Doyle le couple Holmes-Watson pour établir cet archétype british. Et bâtir ainsi, pour l’Angleterre et pour le monde, un imaginaire qu’on aurait cru éternel du Londres victorien. La manière dont le Sherlock Holmes qui sort aujourd’hui sur nos écrans reformate selon les canons du film d’action américain cet univers qu’on croyait gravé dans le marbre est d’autant plus intéressante qu’elle ne résulte d’aucune désinvolture envers le modèle, au contraire de ce que Hollywood pratiqua si souvent.

Robert Downey Jr (Holmes) s’applique à avoir un accent anglais tout comme son compère Jude Law (Watson), qui est, lui, né sujet de sa Gracieuse Majesté. Et les décors numériques donnent une vue saisissante des bords de la tamise à l’époque de la construction de Tower Bridge (qui ressemble quand même bizarrement à Manhattan Bridge).

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Ces quelques précautions ne font que mieux ressortir le gouffre qui sépare l’esprit et le comportement du détective 2010 de ce qui caractérisait l’habitant de Baker Street. On dira qu’on a récemment assisté à pareille mutation depuis que Daniel Craig a endossé le smoking de James Bond. C’est vrai. Mais Craig et ses producteurs en ont fait un action-man standardisé, brutal et banal. Ils ont seulement supprimé les spécificités du personnage inventé par Ian Fleming, et incarné par Sean Connery et ses successeurs – mais en subissant déjà naguère la customisation absurde d’un Roger Moore. Alors que Downey et ses producteurs fabriquent un autre Holmes, selon les recettes du cinéma hollywoodien d’action dès lors que le personnage fait l’objet d’un peu de travail : avec des angoisses, des blocages, des dédoublements de personnalités, des inhibitions – cela nous adonné quelques uns des meilleurs films de super-héros de ces derniers années, à commencer par les deux plus grandes réussites du genre, le Hulk d’Ang Lee et The Dark Night de Christopher Nolan.

freeman_damonMorgan Freeman (le président Nelson Mandela) et Matt Damon (François Pienaar, le capitaine des Springboks)

Sans doute cette manifestation particulièrement visible du fonctionnement du tube digestif hollywoodien n’aurait pas attiré mon attention si elle ne succédait de près à une autre, différente dans la formes sinon dans l’esprit, et sans doute encore plus significative. Il s’agit cette fois d’Invictus, triomphe de box-office en France, et beau succès aux Etats-Unis et dans les autres pays occidentaux où il est sorti. On n’a plus affaire cette fois à un exécutant mais à un des plus grands cinéastes vivants, Clint Eastwood, même si il s’agit sans doute d’un de ses films les moins inspirés : l’illustration la plus plate et  la plus consensuelle possible de ce qu’aura incarné Nelson Mandela au moment de son arrivée à la présidence de l’Afrique du Sud, tel est clairement l’objectif d’un film signé de l’auteur d’œuvres aussi complexes et troublantes que Chasseur blanc cœur noir, Minuit dans le jardin du Bien et du Mal ou Mystic River.  Mais il ne s’agit pas de ça ici. Plutôt de faire deux remarques quant à la relation entre le pays d’où sont originaires le film, son auteur, sa production et ses vedettes, et le pays non seulement où le film se passe, mais dont il conte un moment historique.

La première remarque porte sur le rugby. Ce n’est pas assez de dire que les matches, et surtout la finale en forme de climax, sont atrocement mal filmés par un réalisateur dont aurait volontiers dit qu’il savait bien filmer tout. Les matches ne sont pas seulement mal filmés, il sont surtout filmés comme du football américain – comme la télévision filme le football américain. Pas une action de champ, pas un enchainement de plus de deux passes, aucune compréhension du placement propre au rugby, et qui n’a rien à voir avec celui (tout aussi sophistiqué) du placement dans le football américain. Le rugby, qui est sans doute le sport sans doute le plus naturellement lyrique, est ici réduit à une succession de mêlées empilées et de contacts brutaux, plus quelques chandelles en touche.

INVICTUS PHOTO3Matt Damon, capitaine d’un équipe de rugby, ou de foot américain?

On sait que la finale Springboks-All Balck de 1995 fut un match médiocre, mais ce n’est par souci de réalisme qu’Eastwood la filme ainsi. Pourquoi alors ? Sans doute parce qu’il ne sait pas trop comment faire autrement. Mais aussi parce qu’il tombe sur un obstacle qu’il ne parvient pas à esquiver : un tel film vise le public mondial, mais en particulier le public états-unien, qui n’y connaît strictement rien en rugby. C’est à son intention autant qu’à celle des gosses noirs que les rugbymen envoyés en mission de promo dans un township expliquent que dans ce jeu bizarre il est interdit de faire des passes vers l’avant. On peut aussi, symétriquement et non sans raison, saluer le courage de Clint Eastwood choisissant de prendre en charge une histoire fondée sur une pratique inconnue dans son pays (et donc sur son marché). Mais il faut convenir qu’il n’a pas trouvé de réponse cinématographique convaincante – alors qu’il accomplissait un geste infiniment plus audacieux et honnête en réalisant Lettres d’Iwo Jima, entièrement en japonais, avec des acteurs japonais, et uniquement vu du côté de ce qui reste encore « l’ennemi ».

La deuxième remarque n’est certainement pas un reproche à Clint Eastwood, qui a le droit de filmer ce qu’il veut où il veut. Mais il faut bien constater que le fait que ce soit lui, appuyé sur un gros studio américain et flanqué de deux stars américaines de première grandeur, qui réalise ce film, est une très mauvaise nouvelle à propos de l’Afrique du Sud. Cette histoire là, même et surtout dans sa dimension légendaire, ce sont évidemment les Sud-Africains qui auraient du la raconter, et la montrer au monde. Que 20 ans après la libération de Mandela, 16 ans après son accession au pouvoir, un tel film soit rigoureusement impossible, pour des raisons à la fois d’état politique du pays et d’état économique et artistique de son cinéma (sans parler de l’état de son équipe de rugby, comme il a été rappelé ici même) est plus qu’un symptôme : un terrible constat.

3 réflexions au sujet de « Green Card pour Sherlock Holmes et Nelson Mandela »

  1. Il me semble que les angoisses, blocages et inhibitions que l’on trouve dans les nouvelles adaptations à l’écran de super-héros viennent directement des mangas dont ils s’inspirent. C’est plus un retour aux sources, une démarcation d’avec les adaptations des années 80, qu’un réel travail d’approche nouvelle. Dans les livres de Conan Doyle, Holmes était déjà un personnage complexe, loin d’être léger, désagréable, tourmenté, drogué, et légèrement misogyne.

    Cette misogynie justement, Billy Wilder, dans La Vie Privée de Sherlock Holmes, l’avait poussée, bien que timidement, jusqu’à la transformer en homosexualité. Quant au caractère plutôt têtu et moribond du personnage, il avait été parfaitement bien représenté dans la série télé de 1985 avec Jeremy Brett, dans le rôle du détective.

    Il me semble en fait que l’unique nouvel apport de cette version réside dans l’action, dont je me serais bien passé, filmée à la manière des jeux vidéos (comme la pub de Guy Ritchie pour BMW), ce qui la place bien en-dessous du Hulk d’Ang Lee et du Dark Knight de Nolan, où elle y avait vraiment sa place.

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    1. Je suis entièrement d’accord avec vous (sauf pour l’usage du mot « manga » à propos des BD Marvel). C’est ce que j’essayais de dire: le côté « tourmenté » du personnage de Holmes dans le film de Ritchie ne vient pas de la réelle complexité du détective imaginé par Conan Doyle, mais de ce qui est devenu un nouveau « schéma » de définition du héros dans les films hollywoodien, sans la légitimité du trouble qui habite certains superhéros comme Hulk et Batman (et qui était dans les BD, alors très en avance sur le cinéma grand public US), et sans son pouvoir émotionnel. JMF

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  2. Il est certain que le sujet devrait être traité par les sudafricains mais on peut faire la même remarque en ce qui concerne « Lettres d’Iwo Jima », d’ailleurs Eastwood avait hésité à réaliser le film, cherchant au départ un cinéaste japonais. Ce qui est frappant, c’est que le film pose une problématique de façon convaincante au départ et s’enfonce de plus en plus dans une structure scénaristique propre à Hollywood et qui mène à ce climax tout à fait dérangeant d’un point de vue historique. Les Noirs étant soudainement fans de rugby. Surprenant de la part d’Eastwood qui nous avait habitué à plus de finesse, le message du film venant buter contre une réalité tout autre, aujourd’hui Johannesburg est une des villes les plus violentes du monde.

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