Le Havre: justesse, justice

André Wilms et Jean-Pierre Daroussin dans Le Havre d’Aki Kaurismaki

Le Havre est le nouveau film d’Aki Kaurismaki. Vous connaissez ses films ? Vous vous souvenez de la grâce et de l’émotion de La Fille aux allumettes, d’Au loin s’en vont les nuages, de L’Homme sans passé ? Disons alors seulement que celui-ci est une sorte d’épure parfaite de ce qu’il travaille depuis exactement 30 ans. Vous ne les connaissez pas ? Le Havre est une comédie méticuleuse portée par l’amour des humains et l’exigence du respect des principes élémentaires du vivre ensemble, exaltée par un art de la mise en scène dont l’apparente simplicité vibre immensément des puissances de l’art du cinéma. Vous pouvez relire la phrase depuis le début, je persiste et signe.

Judicieux lauréat du Prix Louis Delluc 2011, c’est un film français, puisque tourné dans une ville française, en français, par des acteurs dont beaucoup sont eux aussi français – des acteurs (André Wilms, Evelyne Didi, Jean-Pierre Daroussin, Jean-Pierre Léaud…) dont chaque présence est une joie, dans l’intensité de leur existence, le jeu avec ce qu’ils transportent avec eux de mémoire, la manière qu’ils ont de danser ce qui sépare l’interprète du personnage, et le personnage de l’archétype. Ce film français où flottent l’esprit de Jean Renoir, de Jacques Becker et de Robert Bresson est réalisé par un cinéaste finlandais qui vit au Portugal. Il ne s’agit ici de demander ses papiers à personne (ce serait un comble), mais il s’agit de dire d’où ça vient, comment ça circule, et combien ça fonctionne bien ensemble. Ça vient de loin – et en particulier, me semble-t-il, de l’esprit même de ce grand récit qui s’intitule Les Misérables. Il faut dire que Daroussin campe un magnifique Javert des quais. Et c’est dramatiquement actuel.

C’est donc aussi un film européen, espèce rare, qui peut s’avérer précieuse. Son histoire est une histoire ô combien, hélas, européenne – celle de la traque des plus pauvres, noirs et basanés de surcroît, dans une ville plutôt pauvre d’un pays riche. Histoire de solidarité, de connivence humaine, brossée grâce aux vertus d’un brechtisme sec, pour la plus grande joie d’un public qui rit de bon cœur à cette pantomime politique, comédie musicale parlée à la gloire de ceux qui ont décidé de ne pas accepter l’indignité. On en parle pas trop, de ces dizaines de milliers de gens qui, notamment dans les réseaux RESF, prennent de véritables risques pour soustraire à la police française des gens à qui on inflige le déni des principes sur lesquels est fondée la République française. Aucun film ne l’avait encore raconté, c’est fait et bien fait.

Ceux qui accompagnent les réalisations d’Aki Kaurismaki (17 films depuis Crime et châtiment en 1983) savent que l’exactitude de la mise en scène est chez lui, implacablement, exigence politique et éthique. Le Havre en offre, avec une légèreté que cet article se reproche ne pas retrouver, une démonstration parfaite. Le travelling, ou l’absence de travelling, est bien toujours affaire de morale. Une de ses voies privilégiées est ce singulier burlesque ralenti, ralenti par égard pour l’importance de chacun de ceux qui sont filmés, par empathie avec la fatigue des uns, la souffrance des autres, par la fermeté de l’assurance de ce qu’on ne se saurait accepter.

Et à la fin, le cerisier était en fleur. Oui, celui-là, celui du Temps des cerises, dont la plus belle interprétation connue est aussi dans un film d’Aki Kaurismaki (Juha).

 

(Ce texte est un version modifiée de celui publié lors de la découverte du film au Festival de Cannes).

7 réflexions au sujet de « Le Havre: justesse, justice »

  1. Votre article est,lui aussi ,plein de justesse;une chose m’étonne néanmoins:en quoi ce film est -il moins « réactionnaire »que les Neiges du Kilimandjaro(cf vos
    récentes remarques sur le film de Guédigian)?La « facture »
    en est certes différente,mais les 2 films baignent dans une
    nostalgie identique: avant,c’était mieux….

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    1. Merci pour votre commentaire mais Le Havre est très différent du film de Guédiguian. D’abord son rapport au réel n’est pas le même, il ne se donne pas pour une description mais pour un conte, ou plutôt une parabole laïque. Par ailleurs, il ne dit pas qu’avant c’était mieux: c’est maintenant, face à cette forme très actuelle d’oppression qu’est la chasse aux sans-papiers, que sont mis en oeuvre des formes de solidarité nouvelles, ou renouvelées, dont RESF est le modèle.

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  2. J’ai trouvé ‘Le Havre’ soporifique. Typique du film d’auteur qu’on encense parce que labellisé ‘Kaurismaki’. Mais enlevez la signature, ne regardez que les blagues visuelles à deux balles, et c’est assez navrant, voire à désespérer. Et suffit-il d’un caméo de Jean-Pierre Léaud, l’acteur en marge culte de la Nouvelle Vague, pour le rendre irrésistible ? Décalé ? Forcément à l’Ouest ? Pour moi, avec un angle assez identique (la bonté, la générosité de coeur des « pauvres gens » et le goût pour les valeurs d’antan), « Les Neiges du Kilimandjaro » lui est bien supérieur. Parce que Guédiguian, lui, malgré son statut d’auteur, ne prend pas la pause : il n’oublie pas son devoir de cinéaste-narrateur : à travers une fable sociale, raconter une histoire en renouvelant suffisamment ses rebondissements afin de ne pas ennuyer le spectateur contemporain. Sur une trame assez proche (la crise créant un ‘ennemi de l’intérieur’ dans le monde ouvrier marseillais ou… dans le port du Havre), je pense que les collègues britanniques de Bob Guédiguian (les Frears, Loach et autres Leigh) n’auraient pas fait mieux. Par contre, ce « Havre », malgré sa teneur sociétale renvoyant aux extrêmes d’aujourd’hui (la chasse-bulldozer aux sans-papiers), quelle purge. Un havre d’ennui et d’effets faciles, oui, en plein contentement de soi. Attention, je n’ai rien contre Aki Kaurismaki (j’ai aimé de lui « La Vie de bohème » et « Au loin s’en vont les nuages ») mais, franchement, son dernier, avec ses bons sentiments à deux balles et ses saynètes surréalisantes jouant sur l’entre-soi (attention, on rigole, on est entre happy few hein, vous comprenez…), on peut s’en passer aisément. A la fin du film, quand j’ai été en salle de cinéma, les gens ont applaudi. Se croyant originaux parce qu’ils avaient aimé, façon private joke, ce film à leurs yeux follement inédit ? Mais n’est-ce pas tout le contraire, être intègre, et singulier, c’est peut-être trouvé cet « Havre » convenu au point de s’être endormi devant. Peut-on oser le dire malgré sa fortune critique dans la presse institutionnelle ? Ben oui, j’ose l’écrire. « Le Havre », c’est un film lent, chiant, ‘téléramesque’, limite niaiseux. Mais bon, vous comprenez, c’est un film sponsorisé « Télérama » alors ça fait bien de l’aimer, en bons moutons de panurge suivant la bien-pensance culturelle de la messe pour le temps présent. Au secours !

    Sans rancune Jean-Mi mais, sur ce coup-là, pas d’accord avec vous. Bonne année 2012, cinéphile itou itou, quand même !!

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    1. Bonjour. J’ai découvert le film « Le Havre » à Cannes, dans un état de joie sans mélange qui n’avait besoin d’aucune labélisation. Je l’ai revu à sa sortie en salle avec des amis, tout aussi heureux, et admiratif de sa justesse, de sa pugnacité, de son élégance. Il est exact que j’ai toujours aimé le cinéma de Kaurismaki, que j’avais découvert à l’époque de Calamari Union, il y a plus de 25 ans, je mesure aussi ce qui différencie ses films entre eux. Pour moi, politiquement et artistiquement, il est incomparable avec le film de Guédiguian – quand aux Anglais, il n’y a à mon sens guère de comparaison à faire entre les trois cinéastes que vous citez. Il se trouve que des personnes qui vont très peu au cinéma, et n’ont aucune affinité avec le cinéma d’auteur, ont aussi adoré Le Havre. je ne vous convaincrai pas, mais je voudrai que vous cessiez de soupçonner de malhonnêteté ceux qui ont aimé ce film. A mes yeux il est aussi infiniment supérieur à l’exercice aussi brillant que creux, sinon totalement dépourvu d’intérêt, qu’est « Drive » selon moi. Quand à votre argument en faveur de « The Tree of Life », il n’est en aucun cas recevable pour un critique. Je ne vais pas commencer à défendre des films que je n’aime pas sous prétexte d’une construction aussi hypothétique que fumeuse chez d’autres, et notamment des « jeunes spectateurs ». Je ne suis pas un jeune spectateur, je suis ce que je suis, j’essaie d’écrire de ma place, en mon nom, de manière à ce que d’autres puissent en faire quelque chose pour eux, de la place où ils sont. Bonne année à vous, et s’il vous plait ne m’appelez pas Jean-Mi.

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  3.  » A mes yeux il est aussi infiniment supérieur à l’exercice aussi brillant que creux, sinon totalement dépourvu d’intérêt, qu’est “Drive” selon moi.  » (JMF)

    Pas d’accord Jean-Michel. ‘Drive’ est un chef-d’oeuvre. Nettement au-dessus des pâles copies vintage qui fleurissent actuellement, genre  » Super 8  » de J.J. Abrams, que lui, pour le coup, j’ai trouvé assez creux, voire vain. Ce qui n’a pas empêché ‘Les Cahiers’ d’écrire des pages et des pages sur les lumières bleues vintage du film !!!
    ‘Drive’ est à mes yeux un chef-d’oeuvre parce qu’il part du cinéma de genre pour arriver au film d’auteur. Il part de Don Siegel pour aller vers Gaspar Noé. Il part d’Hollywood pour rejoindre le cinéma d’auteur européen. C’est un film cross-over. Et, last but not least, il contient un effet spécial tout à fait hors normes : un certain Ryan Gosling. Cet acteur-là crève l’écran. On ne voit que lui ! Il amène un jeu nouveau, à la croisée entre un 1er degré avec lequel il peut nous faire pleurer ou peur, et un douzième degré (auto-ironie, détachement de soi, côté pince-sans-rire couvant une violence explosive sous-jacente) qui en ferait un Patrick Bateman idéal (‘American Psycho’). Bref, j’adore cet acteur.

    J’ai vu 2 fois ‘Drive’. Une fois pour le plaisir purement scopique que provoque le film de genre. Et, à ce niveau-là, ‘Drive’ remplit son contrat haut la main. Filmage de haute volée. Un goût pour la casse que ne désavouerait pas, je pense, le Cronenberg retors de ‘Crash’. Il y a une telle énergie de cinéma là-dedans. Comparez la dernière panouille de Spielberg (le navrant et pompier Tintin) et la puissance de feu filmique de ‘Drive’. D’un côté, on a un jeune cinéaste qui a faim, nourri de mille rêves cinéphiliques, voire cinéphagiques, et qui veut  » mouiller le maillot « . Et, de l’autre, on a Papy Spielberg qui, en ce moment, malgré son talent d’antan, n’a plus rien à dire, filme en pilote automatique et enchaîne les mauvais films (le 4e Indiana Jones d’un goût douteux ; son Tintin marketé Carrefour, d’un goût plus que douteux ; et en attendant son dernier, à l’affiche pompière des plus douteuses).
    Et, 2e raison, pour être allé revoir ‘Drive ‘ : uniquement pour les acteurs : Ryan Gosling en tête, que je trouve excellent (George Cooney himself pense d’ailleurs que la relève passe par lui), et Carey Mulligan, qui est poignante dans ‘Drive’ – un vrai rôle de femme contemporaine – et pas mal du tout dans le film inégal, à mes yeux, qu’est le sursignifiant ‘Shame’ signé Steve McQueen II.

    Cordialement Jean-Michel, je ne vous convaincrai pas. Mais ‘Drive’ n’est pas creux. Il a certes un côté ‘autiste’, comme « Léon » de Luc Besson, il est même poseur, putassier, un tantinet clinquant, mais il a pour lui un atout essentiel : une rage de cinéma. J’ai adoré ce film. Faut que Tarantino fasse gaffe. le Danois Nicolas Winding Refn en a sacrément sous le capot.
    Et, vous le savez bien, ce n’est pas facile de réussir aux States avec un 1er film quand on vient d’ailleurs. Regardez le naufrage d’un Kassovitz là-bas par exemple.
    Cdlt, VV

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