«Les femmes de la rivière qui pleure», la beauté au bout de la souffrance

Le film du réalisateur philippin Sheron Deroc transforme le récit d’un affrontement communautaire très réaliste en chant majestueux et profond.

Qui pleure ? La rivière ? Pas sûr. Elle coule, assurément, mais c’est plutôt dans la souveraine indifférence de son cours, aussi immémorial que la jungle qui l’environne.

Serait-ce alors les femmes qui pleurent ? Certainement pas, et pourtant elles auraient tant de raisons de le faire.

Elles habitent de part et d’autre de cette rivière dont le nom ne sert qu’à désigner le malheur qui règne ici.

Malheur de la vie difficile de petits paysans, malheurs des affrontements entre clans, entre religions (musulmans d’un côté, chrétiens de l’autre), malheur des guérillas endémiques et de la répression féroce dans cette ile de Mindanao, aux Philippines.

Elles sont trois femmes, dont le film accompagne les trajectoires d’une manière singulière, et qui ajoute du mystère au tragique de la situation et à la puissance visuelle des lieux.

Satra est au centre du récit. Son mari a été tué par le clan d’en face, elle balance entre désir de vengeance, cette vengeance que son père et ses frères tiennent à accomplir à tout prix – même celui de nouveaux morts et de la ruine familiale – et choix d’un apaisement pour que la vie puisse reprendre.

Faire triompher cette seconde option est le labeur incessant et sans cesse détruit, puis repris, de Farida, la doyenne du village, médiatrice dont la sagesse est aussi un intérêt bien compris.

Le film accompagne les tribulations violentes et les débats brutaux de la famille de Satra, il écoute et regarde les tentatives de médiations de Farida. Mais il le fait de manière oblique, où c’est parfois un détail qui semble l’essentiel, où la forêt, la vie villageoise, l’arrière-plan politique, une fumée qui s’élève dans la lueur de l’aube peuvent un moment occuper le centre de l’écran.

Avec un art consommé de la mise en scène, Sheron Dayoc qui, avec ce deuxième long métrage de fiction, rejoint les rangs des grands cinéastes de son pays (Brillante Mendoza, Lav Diaz, Raya Martin), déploie deux contrepoints de nature différente, qui donnent au film son ampleur et sa profondeur.

Le premier contrepoint est dramaturgique, il s’agit de la troisième femme, qui appartient au clan d’en face, et dont le fils a été tué par le clan de Satra.

Sa présence, à la fois fantomatique et très intense dès qu’elle se produit, contribue à faire résonner des échos de tragédie antique autour de ce récit à tant d’égards réaliste, et très actuel – aux Philippines et pas seulement.

Le deuxième contrepoint est esthétique, on ne saurait le nommer autrement que : la beauté.

Dans cet enchevêtrement de violence, de misère, de domination des femmes par les hommes, de terreur militaire, de guérilla intégriste, de fascination des armes – toutes dimensions très clairement prises en charges par Les femmes de la rivière qui pleure – le cinéaste réussit à instaurer un ton à la fois quotidien et majestueux, qui émeut au plus profond.

Il n’est en effet pas courant que s’allient aussi intimement la beauté des femmes, toutes les trois magnifiques, la beauté de la nature, et la beauté de la réalisation elle-même – sens du cadre et du rythme, lumières et ombres, profondeurs et reflets.

Sheron Dayoc possède l’art peu commun de fondre ensemble réalisme et mythologie, récit des affrontements très concrets qui ensanglantent tant de régions de notre monde et incantation par les moyens de l’image et du son.

Il faut espérer qu’il se trouvera des spectateurs assez curieux pour aller à la rencontre de cette expérience, ils en seront grandement récompensés.

 

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Les Femmes de la rivière qui pleure

De Sheron Dayoc, avec Laila Putli P. Ulao, Sharifa Pearlsia P. Ali-Dans, Taha G. Daranda Tan, Miriam Zimadar Caranay-Raper.

Durée : 1h35 Sortie le 27 décembre 2017

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