À voir au cinéma: «Mr. Nobody Against Putin», «Rien n’est oublié», «L’Académie des secrets»

Pavel «Pasha» Talankin sous le regard du dictateur, son arme à la main.

Les formes originales des documentaires de David Borenstein et Pavel Talankin, d’Andrea Ceriana Mayneri et Edie Laconi et de Joachim Olender donnent accès à des réalités à divers titres secrètes.

«Mr. Nobody Against Putin», de David Borenstein et Pavel Talankin

Il est sympathique, ce jeune Russe qui se présente au début, fait visiter l’école où il enseigne et dont il filme le quotidien en vidéo, dans une petite ville industrielle de l’Oural où il est né et a grandi. Dans un style en partie inspiré de celui des influenceurs, on le voit accueillir les élèves dans son bureau, organiser les cérémonies de remise des diplômes, rendre visite à sa mère. Et puis, il y a eu le 24 février 2022.

Sidéré, Pavel «Pasha» Talankin voit se mettre en place la militarisation de l’enseignement, du bâtiment scolaire, du comportement quotidien des élèves. Il filme les parades patriotiques dans les rues de sa ville, auxquelles se mêlent avec entrain copains et paisibles citoyennes. Il enregistre les cours de propagande délirants imposés dans toutes les classes du pays par le régime.

Il voit les mercenaires du Groupe Wagner venir faire cours à ses élèves en distribuant des mines et des fusils d’assaut. Il constate la fascination des garçons surtout, mais pas seulement, pour les armes et les récits guerriers. Il observe ses anciens élèves qui partent au front, volontairement ou pas.

Composé à Copenhague (Danemark) par le réalisateur américain David Borenstein, Mr. Nobody Against Putin se construit autour de la figure de plus en plus atterrée et désorientée de Pasha, qui commente à chaud les transformations de son environnement et de ses proches. Ces transformations ne concernent pas que lui et ses voisins, mais les 143 millions d’habitants de la Fédération de Russie, dans le détail de leur quotidien.

Lui dont c’était une des fonctions, à l’école et dans la ville, d’utiliser sa caméra, doit à présent filmer en cachette. À la télé, Vladimir Poutine déclare: «Ce ne sont pas les généraux qui gagnent les guerres, ce sont les maîtres d’école.» Sur ça, au moins, le président russe n’a probablement pas tort.

La militarisation de toute une population, entre ordre imposé et fascisation. | Loco Films

La militarisation de toute une population. | Loco Films

Vivant, tendu, mobilisant les codes des vidéos YouTube, mais passant du temps avec ceux pour qui il a de l’affection, sidéré par son collègue prof d’histoire qui revendique son admiration pour les pires bourreaux de Joseph Staline, Pavel Talankin est un très bon filmeur.

On peut regretter que le film ne donne pas accès aux conditions dans lesquelles il a été réalisé: les rushs envoyés sur une messagerie cryptée à David Borenstein, en discussion durant des mois avec Pavel Talankin sur ce qu’il faut enregistrer, puis le montage achevé ensemble.

Mais Mr. Nobody Against Putin –pourquoi avoir conservé le titre en anglais?– demeure un document exceptionnel sur la fascisation en profondeur d’une société, ses ressorts historiques, affectifs, psychologiques, en même temps qu’une aventure individuelle pleine de vivacité et d’émotion. Une histoire «très russe», qui met pourtant à jour des logiques loin de ne concerner que la Russie de Vladimir Poutine.

Mr. Nobody Against Putin
De David Borenstein et Pavel Talankin
Durée: 1h30
Sortie le 7 janvier 2026

«Rien n’est oublié», d’Andrea Ceriana Mayneri et Edie Laconi

Il est aussi question des Russes dans Rien n’est oublié, mais à mi-voix, allusivement –tandis que les Russes en question, ceux du Groupe Wagner, très présents dans les esprits, n’apparaissent jamais dans le musée national de Bangui, la capitale de la République centrafricaine.

C’est là qu’est entièrement tourné cet étrange documentaire dont on ne sait pas d’abord ce qu’il entend montrer. On y voit l’état de déréliction du bâtiment et des collections qu’il abrite, on y entend les commentaires désabusés ou témoignant d’un engagement obstiné à accomplir leur tâche des employés, les témoignages du vieux gardien ou d’étudiants évoquant l’état de décomposition d’un pays entier.

Au milieu d'un présent en lambeaux, prendre soin quand même des traces du passé. | Capture d'écran Look at Sciences via Vimeo

Au milieu d’un présent en lambeaux, prendre soin quand même des traces du passé. | Capture d’écran Look at Sciences

Et peu à peu, sans avoir quitté ces lieux presqu’entièrement à l’abandon, dont le parc est cerné de fresques rappelant les grandes étapes de la vie de la nation depuis l’indépendance en 1960, c’est une représentation implicite de la République centrafricaine ravagée par la guerre civile, les coups d’État, la corruption des élites et le pillage par les puissances étrangères qui affleure.

La question, ni minimisée ni surévaluée, des objets exposés, ou le plus souvent stockés dans des caisses en attendant des jours moins pires, devient une composante d’un ensemble de problématiques. (…)

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