«Être vivant et le savoir» ou le parti pris des êtres

Ex-voto, bricolage, des bouts de choses quotidiennes peut-être un peu chargées de magie, pour avoir affaire à l’abîme.

Le film d’Alain Cavalier avec son amie Emmanuèle Bernheim devait être une quête autour de sa propre mort. Mais une autre fatalité est venue bouleverser ce projet, et le porter sur les rivages du tragique.

Au dernier Festival de Cannes, ce fut un événement singulier et un peu en marge puisque présenté hors compétition. Le nouveau film d’Alain Cavalier, Être vivant et le savoir est de toute façon un cas à part, y compris dans l’œuvre déjà si personnelle, si marquée par les partis pris de réalisation de son auteur.

Pourtant ce documentaire au ras du quotidien semble de prime abord reprendre les caractéristique désormais habituelles du signataire du Filmeur, petite caméra portée, pas d’équipe de tournage, voix off du réalisateur accompagnant les images en train de se faire.

Mais c’est pour explorer des chemins inédits, chemins que n’avaient certes pas prévus les deux protagonistes de cette étonnante aventure de vie et de mort.

Cavalier avait prévu de tourner un film avec son amie l’écrivaine Emmanuèle Bernheim. Plus exactement une adaptation du livre où elle raconte la mort de son père, parti en Suisse mettre fin à ses jours, Tout s’est très bien passé.

Elle devait jouer son propre rôle et Cavalier celui du père. Par petites touches légères malgré la gravité du sujet, se met en place un projet tout frémissant d’amitié, de plaisir des deux complices à jouer avec cette perspective du travail en commun, d’approche attentive des possibilités d’évoquer une situation telle que la mort d’une personne très aimée.

À ce moment, la relation entre personnes (Alain Cavalier, Emmanuèle Bernheim), personnages (Emmanuèle Bernheim, son père) et situations évoque en partie le tandem de fiction déjà initié par Cavalier dans Pater, avec Vincent Lindon. Emmanuèle et Alain s’amusent presque à l’idée de jouer, comme on dit pour les personnes qui jouent la comédie et pour les enfants. Sauf qu’ils vont jouer à la mort. La mort bien réelle d’un proche de l’une d’entre eux. D’autres ombres passent, celles qu’a évoqué le prologue du film, consacré à la relation d’Alain Cavalier avec une autre amie, atteinte d’une maladie incurable, durant ses derniers instants. Il s’y déploie d’emblée quelque chose d’indicible, qui flotte entre tendresse, rituel, révolte et sagesse. Ça, qu’on recouvre du mot de «deuil» comme d’un linceul, justement, pour ne pas voir le réacteur atomique qui rougeoie là.

Avoir filmé en face la mort de ses proches

On se souvient alors que Cavalier fait partie de ces rares cinéastes qui aura su, qui aura voulu filmer la mort en face, et d’abord celle de ses propres parents. Un cinéaste qui, c’est tout aussi rare, aura véritablement pris au sérieux ce qui se trafique dans le fait de tuer des gens, fussent-ils des personnages de fiction.

Il en a d’ailleurs fait un court métrage, Faire la mort, où il questionne ses propres utilisations de la souffrance et du meurtre comme matériau dramatique et spectaculaire dans ses propres films de fiction, et la place de «ses» morts –les corps sans vie de son père et sa mère successivement apparus dans son cinéma.

Ce questionnement ricoche sur la présence de la mort dans nos vies, présence pas nécessairement sinistre, bien au contraire, comme on l’a vu avec l’évocation d’une femme très aimée, Irène, mais aussi, très différemment, à propos des cycles de la nature, des mythes et de nos relations intimes avec eux, dans Le Paradis.

La proposition d’Alain Cavalier à Emmanuèle Bernheim prend dès lors l’apparence d’une continuation, avec un petit air de pacte faustien. Mignonne allons voir si la camarde se laisse un peu filmer par le travers, avec le secours de ton expérience, et de ton écriture –l’autrice de Tout s’est très bien passé a évidemment vécu ce qu’elle décrit avec une pudeur qui est celle d’une artiste de la littérature en même temps qu’un témoignage de première main.

Des notes en vue d’un film d’après un livre, vraiment?

On croirait donc de prime abord qu’il s’agira d’un nouveau chapitre de cette quête qui, sous l’apparente légèreté affectueuse et souriante de ses réalisations, habite le cinéaste Alain Cavalier, quête au long cours de celui qui fut aussi l’auteur du dépressif Ce répondeur ne prend pas de message et du terrible Libera me.

Mais on est loin du compte. Du compte à rebours. (…)

LIRE LA SUITE

Cannes 2019, Ep.3: Croisette des esprits, bien réelle magie du cinéma

Venus du Brésil, du Sénégal, du Congo et de France, quatre films aussi remarquables que différents ont illuminé une journée d’une richesse merveilleuse, à tous les sens du mot.

Ce jeudi 16 mai, les esprits étaient là. Cannes aura accueilli de multiples manières les djinns et les envoûtements, convoqués sur grand écran à des titres divers, fictionnels ou documentaires, ou les deux, bénéfiques ou inquiétants, ou les deux. Et toujours, cela tenait de la magie bien réelle de ce rituel d’invocation connu sous le nom de cinéma.

Bacurau, fresque baroque et libertaire

C’est une fresque lyrique et violente, où passe le souffle de l’épopée, qu’ont concoctée ensemble les Brésiliens Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles.

Bacurau est à la fois le nom du film présenté en compétition officielle et celui de cette bourgade perdue dans le Pernambouc où règne une vie collective attentive au bien commun et à la liberté de chacun.

Cet îlot d’utopie est contraint d’affronter les menaces conjuguées de la sécheresse déclenchée par les puissants qui se sont appropriés les ressources en eau, du gouverneur corrompu, et de yankees pratiquant le shoot ’em up à balles réelles.

Attaqués, les habitants de Bacurau pleurent leurs morts mais se préparent à la résistance.

Mais les habitants de Bacarau ne sont pas que des doux rêveurs préoccupés de bien élever les enfants et de prendre soin de la nature. Ces femmes et ces hommes savent aussi se battre. Et faire appel aux éternels rebelles de l’histoire longue d’un Brésil transgressif, ici incarné par une sorte de voyou trans et illuminé, version millennial des cangaceiros de jadis.

Entre guérilla subtile, massacres des pauvres tout ce qu’il y a de réalistes dans cette région du monde, et figures plus ou moins mythiques, les réalisateurs brésiliens réussissent une fable pleine de bruit et de fureur, mais aussi de magie et de gags.

Bacurau est supposé se passer dans un futur proche. Avec l’arrivée au pouvoir à Brasilia du fasciste Bolsonaro, ce futur est devenu terriblement présent. Si le film, hanté de multiples figures extrêmes, ne prétend à aucun réalisme stricto sensu, il n’en évoque pas moins une réalité qui menace de devenir des plus actuelles, fut-ce sous des formes moins spectaculaires.

Atlantique, les amants de légende, par-delà corruption et noyade

Également en compétition, Atlantique est le premier long-métrage de Mati Diop, déjà remarquée en 2004 pour l’admirable moyen-métrage Mille Soleils.

Si elle repart, littéralement, de la situation de départ du chef-d’œuvre signé par son oncle Djibril Diop Mambety, répétant la grande scène de déclaration d’amour au bord de l’eau du début de Touki Bouki, c’est pour raconter une histoire d’aujourd’hui.

Ada (Mama Sané), l’héroïne amoureuse et combattante.

Une histoire au temps de grands chantiers faisant surgir des tours arrogantes et inutiles dans les métropoles d’Afrique, construites par des ouvriers surexploités et méprisés. Une histoire au temps des pirogues qui s’élancent sur l’océan, chargées d’hommes en quête d’une vie meilleure, et qui trop souvent sont dévorés par les vagues.

Cette histoire, sentimentale et réaliste, violente et tendre, Mati Diop la filme avec une attention sensuelle aux visages et aux corps des jeunes gens qui en sont les principaux protagonistes. (…)

LIRE LA SUITE

«Lettre à Inger», mémoire affectueuse d’un combat dans l’ombre

Inger Servolin devant les bobines des films produits par SLON et Iskra.

Le documentaire de Maria-Lucia Castrillon raconte avec chaleur et précision le parcours étonnant de celle qui, aux côtés de Chris Marker, rendit possible une des plus belles aventures de cinéma engagé.

 

« Nous étions un groupe d’enthousiastes, de jeunes romantiques… » dit le vieil homme, qui fut le cavalier rouge qui faisait parler les chevaux. Le cinéaste Alexandre Medvedkine parle du début des années 1930.

Chris Marker lui consacrera deux films, Le Train en marche et le Tombeau d’Alexandre, il distribuera en France, plus de 30 ans après sa réalisation, son poème burlesque Le Bonheur, et baptisera de son nom le premier groupe de cinéma ouvrier, constitué début 1968 par les syndicalistes de l’usine Rhodiaceta de Besançon, bientôt rejoints par ceux des usines Peugeot de Sochaux.

Capture d’écran 2019-05-01 à 19.00.01

Alexandre Medvedkine filmé par Chris Marker.

Cela, les films réalisés, la distribution, les groupes de cinéma militant, naitra et existera grâce à un autre groupe d’enthousiastes, de jeunes romantiques. A l’initiative de Marker, il s’est constitué autour d’une jeune femme, qu’on voit à l’écran, et que regarde une femme âgée. C’est la même, alors et aujourd’hui, Inger Servolin.

On ne sait pas très bien ce que signifie l’expression « cheville ouvrière » mais c’est celle qu’on emploie toujours pour elle, et elle lui convient. En 1967, pour accompagner le film collectif Loin du Vietnam et la diffusion du premier film qu’il a réalisé à la Rhodiaceta avec Mario Marret, A bientôt j’espère, Marker a l’idée de cette structure originale, sans équivalent alors dans le cinéma en France.

Faire tourner la boutique

Mais si le cinéaste de La Jetée regorge d’idées, et s’il trouve autour de lui de nombreux soutiens politiques et artistiques, il faut quelqu’un pour faire « tourner la boutique ». Partageant les engagements et les espoirs d’alors, ce sera cette jeune mère de famille née en Norvège, et qui jusque là travaillait dans le placement de produits agricoles sur les marchés, et s’y ennuyait ferme.

La coopérative de production et de distribution s’appelle SLON, un peu pour Service de Lancement des Œuvres Nouvelles et beaucoup pour « éléphant » en russe. Pour échapper à la censure, directe ou financière, de l’Etat français, c’est uen société belge, qui deviendra l’épicentre de l’impressionnante floraison de cinéma militant qui suit Mai 68.

Les bonnes volontés, le courage physique et le talent ne manquent pas, mais la capacité de se consacrer à tout l’aspect administratif, logistique et financier qui rend possible cette floraison est beaucoup moins partagée par les activistes d’alors. Activistes qui ne manquent pas, par ailleurs, de se diviser et de s’affronter en de multiples chapelles et groupuscules.

Inger Servolin fera le boulot obscur et indispensable, et elle le fera avec tout le monde. Lorsque, après 1973, date du coup d’Etats au Chili qui voir débarquer à SLON une floppée de cinéaste s chiliens venant cherhcer de l’aide, date surtout du reflux des élans et des espoirs nés de 68, Inger Servolin, voit que SLON est dépassée. Elle en invente la mutation, en une nouvelle société, française celle-là, Iskra. « Elle faisait que ça continue » dit Anne Papillault, qui comme son compagnon Jean-François Dars a longtemps travaillé à ses côtés. Ce dernier résume : « Slon, c’était les idées de Marker mises en œuvre par Inger »[1].

20279417

Parmi les innombrables « idées de Marker » en apparaît une, qui sera sans doute le sommet de l’aventure SLON-Iskra, et manque de le détruire : la conception au long cours de ce qui reste à ce jour un des plus grands films politiques jamais réalisé, Le Fond de l’air est rouge, dont la première version de 4 heures est terminée en 1977. Marker remaniera durant plus de 20 ans ce bilan lucide et bouleversant des engagements révolutionnaires du 20e siècle, avant d’arriver à sa version définitive.

«Elle a inventé une manière politique de faire ce type de travail» dit son mari, Claude Servolin. Et c’est ce qu’on comprend bien grâce au film que lui consacre Maria-Lucia Castrillon. Sa Lettre à Inger est en effet à la fois le récit d’une vie dans toute sa singularité et le récit d’une époque. Mais c’est aussi l’incarnation d’une idée, modeste et intraitable, telle qu’elle s’est réaffirmée jour après jour durant des décennies.

A la fin du film, les camionnettes de la Cinémathèque française viennent chercher les bobines des centaines de films de tous formats et de multiples origines produits ou distribués par SLON-Iskra. C’est à la fois un peu mélancolique, et très heureux : cette immense archive sera désormais préservée.

Mais à la fin du film, Inger Servolin est toujours là. Et Iskra aussi, qui grâce à ses membres actuels qui ont tous débutés auprès d’elle, poursuit, dans des conditions toujours précaires, son travail exigeant et généreux.

0700440

Lettre à Inger

De Maria-Lucia Castrillon.

Durée : 1h21. Sortie : 1er mai 2019

Séances

[1] Sur ce sujet, lire Le cinéma militant à l’heure des collectifs, Slon et Iskra dans la France de l’après-1968, de Catherine Roudé, aux Presses Universitaires de Rennes.

Documentaire, petit état des lieux d’un genre en pleine vigueur

NB: Ce texte est paru sur AOC le 14/03/2019

Membre des jurys de trois festivals importants de cinéma documentaire, Jean-Michel Frodon a eu l’an passé l’occasion de voir un très grand nombre d’œuvres du monde entier. Au moment où s’ouvre au Centre Pompidou la 41e édition du Cinéma du Réel, il propose un tour d’horizon d’un genre en grande forme.

 

Le 15 mars débute la 41e édition du Cinéma du Réel, au Centre Pompidou et dans les autres lieux partenaires. Au sein d’un programme comme toujours très riche figure une série en 18 épisodes de 30 minutes chacun intitulée Le Village, signée de la cinéaste Claire Simon. Imagine-t-on le Festival de Cannes consacrer une place de choix à 9 heures dédiées au Festival de Berlin ? Mais le monde du documentaire, qui est un peu moins bête que celui du cinéma de fiction, ne s’étonnera pas qu’un des trois plus grands festivals du genre en France permette la découverte de cette odyssée qu’est l’existence d’un autre, celui de Lussas en Ardèche, qui a lieu au mois d’août chaque année – le troisième, tout aussi important, étant le FID Marseille, qui se tient lui début juillet.

Outre ces trois manifestations majeures et qui attirent des publics très vastes, le documentaire bénéficie en France de nombreux autres festivals de plus petite taille, souvent consacrés à une thématique précise, d’une cinémathèque dédiée qui organise toute l’année des séances, d’un mois du documentaire très suivi grâce à l’activisme des bibliothèques et médiathèques qui l’organisent en novembre sur tout le territoire, et même d’une admirable plateforme VOD, Tënk. Dans le pays de Jean Rouch, de Marcel Ophuls et de Claude Lanzmann, mais aussi Carole Roussopoulos, Raymond Depardon, Nicolas Philibert, Claire Simon, Arnaud Des Pallières, Henri-François Imbert, Pierre Creton, Julien Faraut, Emmanuel Gras, Marie Voigner, Jean-Gabriel Periot (désolé pour tant d’autres…), pays devenu la deuxième patrie de Fred Wiseman et de Nurith Aviv, il faut aussi mentionner des lieux de formation spécifiques, au premier rang desquels Ardèche Images et les Ateliers Varan, et une excellente revue spécialisée, Images documentaires. Et encore des sociétés de production, dont certaines au palmarès et à la longévité impressionantes, comme Les Films d’Ici, qui viennent de célébrer leurs 40 ans, Iskra fondé par Chris Marker, ou Les Films du Grain de sable de Jean-Michel Carré. Autant d’aventures remarquables et, pour beaucoup d’entre elles, inscrites dans la longue durée malgré des conditions matérielles toujours fragiles.

De plus, ce pays accueille dans ses salles de cinéma un nombre considérable de documentaires, nombre en augmentation constante, et qui a atteint 120 titres en 2017, ce qui n’est d’ailleurs pas forcément une bonne nouvelle. Puisque, faut-il le rappeler, on parle ici de cinéma. Le documentaire c’est du cinéma … mais pas toutes les productions qui s’en réclament, loin s’en faut – il en va d’ailleurs de même pour la fiction, nombre des réalisations qui encombrent les grands écrans étant en fait des téléfilms où le langage cinématographique n’a aucune part. Le Centre National du cinéma retient la formule « documentaire de création » (les seuls qui relèvent du cinéma, donc les seuls dont on parlera ici), et on se prend à rêver que soit également établie une distinction singularisant la « fiction de création », où ne se qualifierait pas une grosse moitié de la production française, pour ne parler que d’elle.

Toujours est-il que cette pléthore de documentaires en salle, phénomène sans précédent, traduit d’abord l’incurie des chaines de télévision, qui seraient leur lieu naturel de diffusion. Il reflète aussi une tendance elle aussi en augmentation, qui est de faire de certaines salles des lieux de débat autour de thème, le documentaire servant de prétexte et d’illustration – y compris sur des sujets aussi importants et légitimes que l’environnement, la situation des migrants, les inégalités entre les sexes, les atteintes aux droits de l’homme, des conflits sociaux en cours – mais sans aucun enjeu lié aux ressources propres du cinéma, ressources qui pourtant peuvent aussi puissamment contribuer à la réflexion sur lesdites thématiques.

Et si on a commencé en partant de la situation en France, à bien des égards en effet remarquable, l’importance du phénomène documentaire contemporain ne s’y limite évidemment pas. Le hasard a voulu que fin 2018, j’ai été successivement juré de trois festivals documentaires (en Corée, en Chine et dans le cadre de la plus grande manifestation mondiale du genre, IDFA, à Amsterdam). Occasion exceptionnelle d’avoir accès à un gigantesque travail d’observation et de compréhension des grands enjeux contemporains, aux premiers rangs desquels la crise environnementale, les guerres en cours, et ce que nous hésitons encore (pour combien de temps ?) à appeler la montée du fascisme. Un seul exemple, impressionnant : Reason (2018), admirable travail du grand cinéaste indien Anand Patwardhan sur les ravages de l’obscurantisme politique et religieux alimenté par le parti au pouvoir dans la supposée plus grande démocratie du monde.(…)

LIRE LA SUITE

«M», qui fut maudit, mais ne l’est plus

Le film de Yolande Zauberman accompagne avec exigence et émotion le retour d’un homme là où il fut violenté dans son enfance. Et c’est un monde qui s’ouvre sous leurs pas.

Il s’appelle Lang. Pas Fritz mais Menahem. Le M du titre, c’est lui. Il est chanteur, un exceptionnel chanteur. Il est né et a grandi à Bnei Brak, quartier intégriste juif de Tel Aviv. Il fut l’enfant à la voix d’or, accompagnant les offices et les rituels. Un jour il a rompu, il est parti. Il est devenu musicien, acteur, performer.

Plus tard, à la télévision israélienne, il a parlé. Il a dit les viols répétés, durant toute son enfance, de la part de ses maîtres, des rabbins qui avaient la charge de lui enseigner et qui admiraient sa voix. Pour avoir parlé, il a été insulté, menacé. Il revient à Bnei Brak, avec la cinéaste Yolande Zauberman.

Ensemble, le chanteur et la cinéaste circulent, s’arrêtent, regardent. Ils vont à la synagogue, ils vont à la yeshiva. Ils retrouvent des gens du passé. Ils recroisent des souvenirs, des échos. Menahem s’approche, parle, demande. Il dit les noms des personnes et des lieux. Et on lui répond.

Les réponses sont souvent hostiles, ou biaisées, bien sûr. Mais Zauberman et Lang sont assez fins, assez sensibles pour savoir aussi quoi faire de ces échappatoires. Et elles mènent à de nouveaux récits, à de nouvelles paroles.

C’est l’histoire, unique, incroyable et réelle, de Menahem, qui ne ressemble à personne. Mais c’est, aussi, autrement, l’histoire de son frère. Et c’est l’histoire des autres, les enfants de Bnei Brak, les adultes de Bnei Brak, qui pour beaucoup ont été violés, et deviendront violeurs. Sont devenus violeurs.

Les témoins, les victimes, parfois aussi devenus violeurs à leur tour.

Des fois il y a des menaces, de la violence. Souvent il y a, tout de suite ou après, des mots, des gestes d’acquiescement, d’affection.

Une histoire d’hommes et de pouvoir

Ces types –c’est une histoire d’hommes, les femmes dans ce monde-là sont exclues, niées– ces types sont impressionnants, souvent physiquement (des costauds, qui sauraient se battre) et intellectuellement –à Bnei Brat, toute la vie (masculine) est vouée à l’étude, à la réflexion.

Ils sont blessés. Ils ont blessé, et ils continuent. M était l’histoire d’un jeune homme, il devient le portrait ou l’envers du portrait d’une communauté, où se distinguent de multiples profils, de différents âges.

Scène de rue dans le quartier de Bnei Brak.

C’est, par la proximité sensible avec Menahem Lang, dans un véritable vortex qu’entraîne le film de Yolande Zauberman. Car il s’agit, assurément, de dénoncer la violence pédophile, là tout autant que partout ailleurs.

Il s’agit aussi d’entrer dans une zone autrement incertaine, où la tristesse, la folie, la frustration, la pulsion dominatrice travaillent aux tripes des humains dont chacun serait bien présomptueux de se croire absolument différent.

Menahem Lang n’est pas un quidam, c’est un artiste. C’est aussi un héros, un vrai. Au sens mythologique de celui qui, par ses actes, bouleverse l’ordre du monde. Ce monde-là, au moins au moment du film. On ne saura si quelque chose a durablement changé dans les pratiques au sein de cette communauté hassidique. Pas sûr.Pas une histoire juive

Pas une histoire juive

Il y a, évidemment, quelque singularité à ce que le film sorte un mois après Grâce à Dieu, de François Ozon, et quelques jours après la condamnation du cardinal Barbarin. Le film de Yolande Zauberman, découvert en août dernier au Festival de Locarno, n’avait nul besoin de ce contexte pour être d’une force et d’une pertinence incroyables. Mais il prend aussi un relief singulier dans ce moment, pour au moins deux raisons.

D’abord parce qu’il relativise la question (bien réelle) du célibat des prêtres, contrainte à laquelle ne sont pas soumis les religieux juifs. Ensuite parce qu’il suggère des rapports de domination et de possession dans ce type de contexte qui font souhaiter que la question des abus physiques sur les enfants soit aussi posée dans le cadre des écoles coraniques ou des temples bouddhistes –et évidemment des autres obédiences de la chrétienté.

C’est d’ailleurs la grande force de M: rendre sensible combien cette histoire située dans un milieu extrêmement singulier et en apparence très isolé du monde, les communautés hassidiques ultra-religieuses, concerne en fait «tout le monde». (…)

LIRE LA SUITE

Quatre regards intenses sur les crises du monde

De multiples prises sur la diversité du monde.

Les films de Radu Jude, de Mohamed Jabarah Al-Daradji, de Mohammed Siam et d’Alassane Diago témoignent des réalités contemporaines et des ressources du cinéma.

Chaque semaine mérite son lot de lamentations sur le trop grand nombre de films qui inondent les écrans, entraînant confusion et –trop souvent– invisibilité pour des titres qui méritaient mieux. Plus rares sont les semaines où on peut à la fois se réjouir et s’inquiéter de la sortie simultanée d’un grand nombre de bons films.

C’est le cas avec l’arrivée dans les salles ce mercredi 20 février, outre Grâce à Dieu de François Ozon, de pas moins de quatre films d’un intérêt certain.

Ils viennent d’endroits très différents (Europe de l’Est, Moyen-Orient, Afrique subsaharienne), recourent à des styles et des tonalités très variées, dont la comédie noire, le mélodrame ou la chronique intimiste. Deux sont des documentaires et deux des fictions.

Mais tous racontent le monde contemporain, notre monde, un monde fait de crises: racisme, antisémitisme et populisme, guerre, terrorisme, dictature, migrations et familles détruites.

«Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares»

Le titre du film de Radu Jude est une phrase prononcée par un dirigeant roumain en 1941 à propos du massacre par ses troupes de dizaines de milliers de juifs à Odessa. Soit le plus massif, mais loin d’être le seul crime commis par le régime d’Antonescu allié aux nazis, et qui ont coûté la vie à 300.000 juifs roumains et ukrainiens et à 15.000 Roms. Des crimes niés ou extrêmement minimisés par les officiels roumains jusqu’à aujourd’hui.

Le film n’est pas une reconstitution. Il est l’histoire d’une reconstitution, spectacle sur la grand-place d’une ville qu’une jeune metteur en scène, Mariana, entreprend aujourd’hui pour commémorer ces événements.

Radu Jude accompagne la conception du spectacle, la réaction de différentes personnes –acteurs, techniciens, différents groupes de figurantes et figurants aux profils très variés– qui y travaillent, des sponsors et officiels de la ville, des habitantes et habitants appelés à en devenir les spectateurs et spectatrices. Il ne cesse de faire jouer le tragique des événements historiques évoqués et le grotesque ou la pusillanimité des situations actuelles.

Mariana est une femme, une artiste, une tête de mule. Elle est persuadée d’avoir raison, moralement, politiquement, artistiquement. Elle n’écoute personne.

Autour d’elle se déploie la sarabande compliquée des amnésies confortables, des machismes du quotidien, des égos et des paresses. Servie par une interprétation truculente, très charnelle, le ton de comédie lorgne vers la commedia dell’arte, et la parodie du monde du spectacle.

Avant de s’aventurer vers une longue séquence de discussion, tournée et jouée avec maestria, où Mariana affronte pied à pied le discours du commanditaire de la représentation.

Mariana (Ioana Iacob) entourée des figurants folklo de sa reconstitution historique.

Les dialogues brillantissimes, et servis par un interprète très charmeur, y présentent la connivence des cynismes –cynisme historique (c’est du passé tout ça), politique (vous feriez mieux de parler des crimes communistes), philosophiques (qu’est-ce au fond que la vérité?), et du spectacle (les gens veulent se distraire).

La dernière partie du film, dédiée à la représentation et aux réactions du public, réactions très différentes de ce qu’en escomptait son autrice, est un moment de comique terrifiant. Il est loin de ne concerner que le son et lumière au demeurant assez plat conçu par Mariana.

Un show du type Puy du Fou pour évoquer la Shoah porte en lui des contradictions et des impasses qu’esquisse Peu m’importe… Mais il interroge surtout, de manière douloureuse, les possibilités du spectacle –pièce ou film– à faire œuvre de mémoire.

Un «Puy du Fou» sur la Shoah?

Il interroge plus encore, au présent du retour de l’extrême droite un peu partout en Europe et singulièrement dans sa partie orientale, le socle de certitudes sur lequel trop de gens s’appuient encore, croyant évident qu’au moins certaines formules de haine et d’exclusion, antisémites notamment, sont désormais devenues inacceptables.

Radu Jude a rejoint en 2009 le petit groupe d’excellence du cinéma roumain dont les autres membres s’étaient révélés au début de la décennie. On lui doit en particulier l’admirable Aferim! qui, d’une toute autre façon, passait par l’Histoire pour questionner le présent.

Il accomplit ici avec une virtuosité qui ne s’affiche pas un remarquable travail d’interrogation politique, sur ses compatriotes, sur ses contemporains, et sur les possibilités et les limites de son art dans ce monde.

 

«Baghdad Station», de Mohamed Jabarah Al-Daradji

Sans l’avoir jamais vu, on connaît cet endroit. La gare centrale de la capitale irakienne, où se situe la totalité de Baghdad Station, c’est ce microcosme vibrant de présences qui a déjà offert sa scène à de multiples films, italiens, indiens, égyptiens, polonais, brésiliens…

La foule des voyageurs et voyageuses, les employées et employés et les forces de sécurité, mais aussi un peuple de mendiants, de voleuses, de vendeurs à la sauvette, de saltimbanques, de traficoteurs en tout genre, et un condensé de très local et d’ouverture au vaste monde.

LIRE LA SUITE

 

«Another Day of Life», voyage dans la guerre et le temps

Le journaliste et son collègue militant en pleine enquête

Images animées et séquences documentaires s’associent pour raconter un moment d’extrême violence en Angola, tel que l’a vécu et décrit il y a plus de quarante ans le grand reporter Ryszard Kapuściński.

Dans la chaleur torride d’un pays africain et d’une guerre exotique, oubliée, atroce, un journaliste européen affronte les démons de la peur et de la fascination. Soit un solide stock de clichés visuels et d’imaginaire romanesque convenu, souligné par sa traduction en dessin animé.

Another Day of Life part de là. Il a besoin de partir de là, mais pour aller sur un chemin autrement plus riche et complexe.

Sur ce chemin, le film de l’Espagnol Raul de la Fuente et du Polonais Damian Nenow se révèle à la fois précis dans son inscription géographique et historique, et ouvert sur des enjeux qui excèdent la guerre en Angola en 1975 ou le seul Ryszard Kapuściński, son narrateur et personnage principal.

Kapuściński est l’un des très grands noms du journalisme de reportage, à l’instar d’un Albert Londres ou d’un Joseph Kessel. On lui doit nombre de livres mémorables; une dizaine sont traduits en français, dont D’une guerre l’autre. Another Day of Life, titre original du livre, est donc aussi le titre du film qui en est aujourd’hui la transposition.

Les voix du passé, au présent

On y voit le reporter au travail dans l’Angola des mois précédant l’indépendance de cet immense pays aux ressources considérables, ravagé par une guerre de libération ayant affronté durant quatorze ans la terreur coloniale de la dictature salazariste, et alors que les colons portugais fuient le pays.

Les mouvements armés rivaux s’affrontent dans les premiers mois d’une guerre civile qui durera vingt-sept ans. L’Afrique du Sud, soutenue par les États-Unis, envahit le pays; Cuba débarque à la rescousse du principal parti indépendantiste. À Luanda, la capitale, puis par les routes de brousse, le reporter essaie d’observer et de comprendre.

Et voici qu’au beau milieu des scènes figurées en animation, rendue réaliste grâce à la rotoscopie, apparaissent des photos des véritables personnes dont il était question. Voici que des images tournées aujourd’hui, y compris avec celles et ceux qui ont survécu viennent commenter ce qui s’est passé alors, et ce que Kapuściński en a raconté.

Le commandant Farrusco en 1975, aujourd’hui, et sous forme dessinée

Bravant des dangers extrêmes, le correspondant de l’agence de presse polonaise, seul journaliste européen sur le terrain, a traversé des territoires en proie aux pires crimes de guerre, failli se faire descendre plusieurs fois, rencontré des personnalités hors norme –Carlota, la jeune combattante décrite en Jeanne d’Arc sensuelle et rieuse, Farrusco, l’ancien militaire portugais passé aux côtés des guérilleros et tenant un fortin minuscule face aux tanks et aux hélicoptères de Pretoria, etc.

Le film est à la fois le récit de cette aventure, une réflexion plus générale sur le rôle d’un journaliste en situation de conflit, et une évocation d’événements historiques de grande ampleur, même s’ils furent massivement ignorés par l’Occident à l’époque.

LIRE LA SUITE

Mieux vaut tard que jamais: voici la liste des films sortis en 2018 à rattraper

Distribués sur les écrans français, mais trop souvent maintenus dans les marges du marketing et de la notoriété médiatique, de nombreux films ont marqué l’année et restent à découvrir.

Que s’est-il passé d’important dans le cinéma cette année? La réponse n°1 concerne un film qui n’est pas sorti et ne sortira pas (en France), Roma d’Alfonso Cuarón, devenu le cheval de Troie de Netflix pour détruire les systèmes de soutien au cinéma en sabotant la place essentielle des salles, et asseoir la domination des nouvelles majors.

Ceux qui croient que, sur la durée, cela se fera au service d’une diversité ou d’une qualité dont témoigneraient les films d’auteur aujourd’hui produits à grands frais sont… disons… très optimistes.

Reprenons autrement: que s’est-il passé de mémorable en ce qui concerne les films sortis dans les salles françaises? De quoi se souviendra-t-on? C’est-à-dire: de quoi me semble-t-il qu’on devrait se souvenir?

Un grand absent, deux grands présents. Le grand absent, c’est le cinéma américain, d’une singulière indigence.

Surnagent, côté films dotés d’un budget important, Phantom Thread de Paul Thomas Anderson, et côté indépendant, The Rider de Chloé Zhao –sans oublier, malgré les parasites plus ou moins justifiés, que le cru 2018 de Woody Allen, Wonder Wheel, est tout simplement un bon film. Mais au total, c’est dérisoire.

Un puissant vent d’est

Les deux «grands présents» sont d’une part un continent, d’autre part un type de films. Le continent, c’est l’Asie.

La judicieuse Palme d’or 2018 pour Une affaire de famille du Japonais Kore-Eda avait aussi le mérite de le souligner –même si le film le plus important de la remarquable compétition officielle cannoise était chinois, Les Éternels de Jia Zhang-ke, qui sort le 27 février prochain.

Et l’Iranien Jafar Panahi a offert un de ses meilleurs moments au festival avec Trois Visages, tandis que le Philippin Lav Diaz confirmait sa place parmi les plus grands auteurs et autrices actuelles en présentant le film le plus remarquable montré à la Berlinale cette année, La Saison du diable.

Quant au prolifique Coréen Hong Sang-soo, il a mis en orbite trois films sur nos écrans cette année: Seule sur la plage la nuit, La Caméra de Claire et Grass, tout en dominant Locarno avec The Hotel by the River.

Il faut encore mentionner La Tendre Indifférence du monde du Kazakh Adilkhan Yerzhanov, Daikini de la réalisatrice bhoutanaise Dechen Roder, Une pluie sans fin du Chinois Dong Yue, Voyage à Yoshino de la Japonaise Naomi Kawase, Les anges portent du blanc de la Chinoise Vivian Qu, Centaure du Kirghize Aktan Arym Kubat, Les Femmes de la rivière qui pleurent de la cinéaste philippine Sheron Deroc…

Des bars de Séoul aux plaines d’Asie centrale et des zones industrielles chinoises aux jungles du sud-est asiatique, malgré les immenses différences de tons et de sujets, un grand vent de réinvention des puissances et des beautés du cinéma souffle à travers tout ce continent.

Bien sûr ces films sont minoritaires, souvent encore plus marginaux dans leurs pays d’origine qu’en France, qui demeure une terre d’accueil sans équivalent pour les œuvres du monde. Mais ces films sont vus, en festivals, en ligne, dans des circuits alternatifs. Leurs auteurs et autrices travaillent, créent, suscitent des émules, inventent des styles, font partie des vastes ressources de ce langage que beaucoup (qui ne vont guère au cinéma) disent à bout de souffle –un langage conçu pour les grands écrans et les salles obscures, quel que soit le lieu réel où chacun les rencontre.

Les autres continents n’auront guère brillé cette année –ni l’Afrique, ni le monde arabe, ni l’Amérique latine (hormis Zama de l’Argentine Lucrecia Martel, Les Bonnes Manières des Brésiliens Marco Dutra et Juliana Rojas et Les Versets de l’oubli réalisé au Chili par Alireza Khatami) ne se seront distingués. Du moins a-t-on pu découvrir le puissant et intrigant Foxtrot de l’Israélien Samuel Maoz, The Last of Us du Tunisien Ala Eddine Slim, Mon tissu préféré de la Syrienne Gaya Jiji. Précieuse mais maigre récolte.

L’Europe et la France

Cette année, l’Europe du Nord et de l’Est aura fait quelques propositions mémorables, qu’il s’agisse de The House that Jack Built dû à un Lars von Trier inspiré, de Frost de Sharunas Bartas, du rugueux Winter Brothers du débutant Hlynur Palmason, de l’inattendu Leto de Kirill Serebrennikov ainsi que, également de la Fédération de Russie, la découverte de Tesnota de Kantemir Balagov. Plus discrètement, mais avec pas moins de mérite, on a aussi pu découvrir Pororoca du Roumain Constantin Popescu, et Quiet People du Croate Ognjen Svilicic.

Au sud du vieux continent, pas grand-chose de nouveau hormis le vibrant Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher. Et du nord au midi, on attend encore la «sortie» du Livre d’image de Jean-Luc Godard, qui cherche des lieux alternatifs à la salle pour son œuvre si singulière.

Et La France? Elle fait globalement plutôt pâle figure comparé à d’habitude, avec par exemple une inhabituelle faiblesse parmi les premiers films.

Elle a pourtant offert ce qui est peut-être le plus beau film de l’année, le magnifique et troublant High Life de Claire Denis. Et à côté du sombre et subtil Eva de Benoît Jacquot, ou de la justesse fragile de Milla de Valérie Massadian, on aura eu droit à trois confirmations vraiment significatives, et à trois belles surprises. (…)

LIRE LA SUITE

L’incantation réaliste et vitale de «What You Gonna Do When the World’s on Fire?»

Les frères Titus et Ronaldo, deux des personnages incandescents du film

Tourné dans le ghetto noir de la Nouvelle-Orléans, le documentaire de Roberto Minervini vibre d’une énergie en phase avec les combats quotidiens de personnalités différentes mais toutes impressionnantes.

Certains films séduisent d’abord par leur histoire, ou par la présence des acteurs, ou par la beauté des images. Le nouveau film de Roberto Minervini captive immédiatement par l’énergie qui en émane.

Il ne manque pourtant ni d’histoires, ni de personnages impressionnants, ni de beauté. Mais surtout, il s’y perçoit d’emblée une sorte de pulsation, une force vitale en prise avec des réalités intenses, complexes, violentes, immédiatement incarnées.

C’est d’abord une affaire de peau, de sensation épidermique de la force et de la peur, de la colère et de la richesse d’invention de ces gens qui surgissent de la nuit, qui jaillissent de leur propre existence, dans ce quartier sinistré de la Nouvelle-Orléans.

Ils sont noirs, tous. Ils ne se ressemblent pas. Ils font partie des gens du quartier, très nombreux, qu’a rencontré Minervini, documentariste italien travaillant aux États-Unis. Celui-ci a développé un savoir-faire exceptionnel pour s’approcher au plus près de la vie quotidienne, mais aussi des imaginaires de celles et ceux qu’on ne filme jamais.

Les vivants et les spectres

C’est ainsi qu’il avait donné des portraits lucides et terrifiants des petits Blancs déclassés, marginalisés, du Sud des États-Unis dans ses précédents films, dont en 2015 le vertigineux The Other Side, portrait prémonitoire de cette Amérique qui allait contribuer à porter Trump au pouvoir.

Dans le ghetto de Tremé, entre séquelles de l’ouragan Katrina, racisme, brutalités policières, violence du voisinage et misère, sans oublier la gentrification en marche qui expulse les habitants de leurs quartier, les circonstances n’ont rien de rose. Et les protagonistes du film ne sont certes pas des enfants de chœur.

Mais ce qu’ils sont, ce qu’ils font, et la manière dont Roberto Minervini les filme transmet un maelström de sensations vitales, où la joie, l’espoir, l’amour saturent l’espace d’électricité positive, même dans les situations les plus sombres, les plus inacceptables.

Incroyable Judy, cette femme de 50 ans dont on comprend vite qu’elle a connu plus que son lot de galères, tenancière d’un bar rendez-vous du quartier qu’elle est forcée de fermer, protectrice de sa famille dépendante, battante inépuisable, tchatcheuse inventive, illuminant chaque plan où elle apparaît.

Ashlei King, la mère de Ronaldo et Titus

Sidérante famille monoparentale, un ado, son petit frère et leur mère: une éducation sur le fil du danger du quotidien, des tentations, une affection infinie, un sens du présent, des urgences, des injustices à fleur de peau, chez les enfants comme chez la mère, et un bricolage incessant pour trouver des réponses, au moins immédiates.

Et puis ces deux présences spectrales et bien réelles. C’est le Black Panther Party, massacré par le FBI et les juges racistes il y a trente-cinq ans, et dont les nouveaux activistes réclament justice, aujourd’hui, pour les victimes de meurtres commis par des policiers sur des jeunes afro-américains.

Un membre du New Black Panther Party for Self-Defence

Et ce sont les Indiens de Mardi-Gras, syncrétisme des héritages du génocide des Américains natifs et de l’esclavage, qui se traduit en rituels à la fois festifs et mémoriaux.

Dans les deux cas, des personnes d’une impressionnante présence –jeunes activistes ou chef charismatique– incarnent ces manifestations très actuelles d’une histoire longue et tragique.

Mais What You Gonna Do When the World’s on Fire? n’est pas une collection de portraits.(…)

LIRE LA SUITE

«Derniers Jours à Shibati», exemplaire de la résistance du documentaire à l’ère de la post-vérité

Consacré à la destruction d’un vieux quartier d’une mégapole chinoise, le film de Hendrick Dusollier est un excellent témoin des puissances, mais aussi des exigences du genre.

«Qui es-tu, toi ? Pourquoi tu nous filmes? Va-t-en!» Quel plaisir! Quel bonheur d’avoir d’emblée affaire à un film où la présence de la caméra au milieu des gens, dans leur vie de tous les jours, n’est pas dissimulée par des artifices.

Le réalisateur qui se fait ainsi apostropher, Hendrick Dusollier, sera peu à peu accueilli dans le quartier de Shibati auquel il consacre un film qui aurait été autrement impossible. Jamais il ne fera comme si ses images et ses sons avaient été captés par quelque puissance surnaturelle, capable de s’introduire dans l’intérieur des maisons, dans l’intimité des couples, comme il est si fréquent.

 

Cette honnêteté élémentaire est une pierre de touche de la qualité du documentaire. J’ai pu récemment le vérifier à grande échelle.

Trois festivals d’affilée

Un concours de circonstance a en effet voulu que je me trouve successivement, en deux mois, juré de trois festivals documentaires, par ailleurs fort différents, l’exigeant DMZ en Corée du Sud à l’immédiate proximité de la ligne de démarcation avec le Nord, le nouveau et courageux West Lake Documentary Festival à Hangzhou, dans le sud de la Chine, et le gigantesque IDFA, plus grande manifestation mondiales dédiée au genre, à Amsterdam.

Ce qui signifie avoir été en présence d’une grande quantité de films – en plus de ceux qui sortent dans les salles françaises, et qui sont déjà incroyablement nombreux, de plus en plus chaque année (120 en 2017).

Stimulé par l’accessibilité des outils numériques comme par la possibilité de diffusions alternatives (les festivals, eux aussi en pleine expansion, les réseaux activistes, les «chaines» en ligne, sur YouTube ou ailleurs), la production documentaire explose.

Résistance à la manipulation en ligne

Le cinéma documentaire constitue aujourd’hui une réponse essentielle à la logorrhée d’images éclatées, sans source identifiables, qui inondent nos écrans. Dès lors qu’il respecte ses propres exigences, recherche d’une forme, éthique du tournage et du montage, temporalité longue consacrée à la recherche et à la réalisation, il est un terrain de résistance active aux manipulations en ligne de l’ère de la post-vérité. Bien sûr sans garantie que s’y jouent aussi des effets de propagande ou de malhonnêteté.

Sans pouvoir prétendre à une popularité comparable à la puissance des réseaux sociaux ni à celle des blockbusters, définitivement minoritaire, il bénéficie néanmoins d’un très large intérêt, dont attestent les innombrables projections en salles et manifestations qui lui sont consacrées, et qui attirent un public nombreux.

On y trouve de très fécondes recherches dans le champ du langage cinématographique, parfois même en y associant l’animation comme récemment avec Samouni Road et Le Procès contre Mandela et les autres, ou des trucages oniriques qui offrent d’autres accès au réel, par exemple Selfportrait : Sphinx at 47km de Zhang Men-qi, dédié aux habitants d’un village chinois (primé à DMZ). Même si le genre connait aussi son lot de captations paresseuses sur le modèle télévisuel, ou au contraire de vaines démonstrations de virtuosité et d’affèteries visuelles, où la réalité disparait.

À suivre le programme de ces festivals, on ne s’étonne pas que beaucoup de ces films documentent la montée des extrêmes droites dans le monde, avec le recours massif à la manipulation des médias et aux fake news, en Israël, aux Etats-Unis, en Hongrie.

Exemplairement en Inde où le terrifiant Reason d’Anand Patwardhan (grand Prix à IDFA) monte ce qu’il faut bien nommer la montée d’un fascisme politico-religieux dans un des pays les plus peuplés du monde…

Lynchage en Inde aujourd’hui, dont témoigne Reason d’Anand Patwardhan

Le cinéma documentaire témoigne aussi, de manière parfois approfondie et respectueuse des complexités, des conflits actuels – la guerre en Syrie notamment, y compris au péril de la vie des réalisateurs.

Parmi les films récemment vus, Of Father and Sons, aux côté d’un jihadiste syrien et de ses fils, Still Recording de Saaed Al Batal et Ghiath Ayoub, avec les combattants de l’Armée Syrienne libre dans la Ghouta orientale, ou Aleppo Fall de Nizam Najjar au cœur d’un quartier assiégé jusqu’à la dernière extrémité, constituent des tours de force où l’omniprésence de la violence et de la mort ne bloquent pas l’intelligence et la sensibilité.

Le père guerrier islamiste et ses fils élevés pour servir la cause, dans Of Father and Sons

Guerres, épidémies de démagogies, racisme et autoritarisme identitaire se déploient sur les deux grands processus de la tragédie contemporaine que sont le dérèglement climatique et les migrations, également amplement accompagnés et réfléchis par les documentaires.

Des documentaires qui peuvent aussi, et heureusement, s’intéresser à des sujets moins dramatiques, ou à des cas individuels. Voire s’essayer à l’invention d’autres regards, comme l’étonnant Los Reyes des Chiliens Iván Osnovikoff et Bettina Perut, tourné à hauteur de chien (également primé à IDFA).

Le syndrome de «l’œil de Dieu»

Mais dans tous les cas, un marqueur décisif de l’éthique de la réalisation, de la qualité du regard construit par le cinéaste, tient à la prise en compte de sa propre présence, avec une caméra, là où il filme.

Un des effets les plus pernicieux des pratiques d’images actuelle est ainsi le syndrome de «l’œil de Dieu», caméra omnivoyante et invisible par ceux qu’elle filme, que les drones autant que les réseaux sociaux et les caméras sur téléphones portables ont rendu plus acceptables qu’autrefois.

On voit dès lors des scènes intimes qui font comme si la présence du dispositif de tournage ne les modifiaient pas, quand ce n’est pas des scènes soi-disant prises sur le vif, depuis des point de vue qui n’ont pu être que fabriqués – particulièrement embarrassant lorsqu’il s’agit de situations d’affrontement, où l’ennemi qui cogne ou qui tire aurait soudain gentiment laissé le caméraman venir occuper sa place pour un plan efficace en contre-champ.

Ce qui nous ramène après ce long détour, à Shibati, dernier quartier ancien de la mégapole de Chongqing, en Chine centrale, quartier promis à la destruction lorsqu’y débarque Hendrick Dusollier avec ses appareils de prise de vue.

Au cœur de la ville la plus peuplée de Chine

Parlant très peu de chinois avec des gens ne parlant aucune autre langue (hormis le dialecte de Chongqing, ce qui n’arrange rien), il se fait peu à peu adopter par les habitants, explore les ruelles, partage les repas, se lie avec un gamin plein de verve, un coiffeur et sa mère, une vieille dame originale.

La manière de circuler dans le quartier piloté par le gamin, d’écouter, même sans comprendre les mots, ce qui se dit dans le salon de coiffure en pleine rue, de visiter le taudis-décharge de la mamie, sont des merveilles d’attention, de sensibilité.

L’étonnante madame Xue

Avec la vieille femme, sorte de Factrice Cheval du Sichuan (d’ailleurs elle a un grand demi-cheval au milieu de son capharnaüm poétique), cela va plus loin encore. Du côté d’une connivence étrange, dont la décidément fine madame Xue Lian donne une des vérités en disant : « je ne suis jamais sorti de cette ville, mais avec ton film, je vais voyager en France ». Bienvenue en France, madame Xue.

Shibati, le dernier vieux quartier d’une ville monstre, est entouré de grands immeubles, de centres commerciaux. Deux monde à touche-touche. L’un va finir de manger l’autre.

Dusollier a fait ce qui devrait presque toujours être fait, et l’est si peu souvent : il est retourné au même endroit six mois plus tard. Les pelleteuses étaient entrées en action, les derniers habitants déménageaient de gré ou de force.

Les dragons destructeurs

Ces pelleteuses sont les personnages d’un très grand nombre de films, venus du monde entier. Un peu partout, elles éventrent les maisons, détruisent les camps des réfugiés, creusent les fondations des murs qui isolent les pays, ravagent les zones défendues par quiconque n’obtempère pas à l’ordre du marché et de la peur.

Elles sont des dragons devenus si communs, en Chine comme partout, que c’est à peine si on prend garde à leur violence de monstres. Hendricks Dusollier y prend garde.

Il est revenu encore six mois plus tard, il n’y avait plus personne, un champ de ruines. Il a retrouvé madame Xue, chez son fils (furieux de l’irruption du cinéaste) dans une de ces tours qui poussent par centaines côte à côte, hideuses et sinistres.

À Chonqing comme dans toutes les grandes villes chinoises, des centaines de tours identiques

La famille du petit garçon, elle, découvre le métro flambant neuf, qui mène aux forêts d’immeubles tous pareils. Le gamin et son père visitent les yeux écarquillés un appartement tout blanc de plusieurs pièces, eux qui vivaient entassés dans une baraque sombre. C’est mieux ? Sans doute. Mais la mère gagnait sa vie en vendant des pastèques sur un marché, devenu hors d’atteinte.

Le réalisateur n’énonce aucun jugement d’ensemble, en un film très dense et vivant d’à peine 1 heure, il laisse affleurer des éléments qui ne font pas une comptabilité, au trébuchet de ce qui se gagne et de ce qui se perd. Que chacun fasse son propre bilan. Dans la ville aux 14 millions d’habitants, le dernier quartier ancien a disparu.

Les bouleversements ultrarapides et violents du pays le plus peuplé du monde ont suscité un considérable travail documentaire, le plus souvent mené par des réalisateurs chinois – dont le très beau 24th Street de Pan Zhi-qi, grand prix du Festival de Hangzhou.

Singulier, à bonne distance, le regard d’un étranger, lorsqu’il sait se faire attentif et généreux, offre une perspective en partie différente, qui enrichit encore la compréhension de ce qui se joue là-bas à une échelle inouïe.

Derniers Jours à Shibashi

de Hendrick Dusollier

Durée: 59 minutes. Sortie le 28 novembre 2018

Séances