«Furcy, né libre», «Palestine 36», «Eleonora Duse», «L’Affaire Bojarski», puissances et limites des reconstitutions historiques

Furcy (Makita Samba), au long défi de faire reconnaître ses droits.

Les films d’Abd Al Malik, d’Annemarie Jacir, de Pietro Marcello et de Jean-Paul Salomé mobilisent les ressources de la fiction, souvent renforcées d’archives, pour des récits aux multiples enjeux.

«Furcy, né libre», d’Abd Al Malik

La beauté mystérieuse du chant qui ouvre le film intrigue avant que les premières séquences paraissent mener en territoire connu: une reconstitution historique mettant en image une évocation de l’esclavage et des crimes innombrables qui y sont associés. Mais la plupart des références en la matière viennent des États-Unis. Ainsi, Twelve Years a Slave, de Steve McQueen (2014), apparaît d’abord comme celui que rappelle le plus le deuxième film du musicien et homme de spectacle Abd Al Malik.

Avec toutefois plusieurs particularités. Il concerne l’esclavagisme pratiqué par des Français, qui plus est dans une colonie moins souvent évoquée que les Antilles, La Réunion, et à propos d’un cas particulier, inspiré d’un cas réel. Celui, donc, de Furcy Madeleine (1786-1856), fils d’une esclave affranchie sans en avoir été informée par son ancienne maîtresse, lui-même esclave d’un planteur sur ce qui s’appelait alors l’île Bourbon et qui découvre à 30 ans qu’il est donc «né libre». Il se battra toute sa vie pour faire reconnaître son statut.

Entre fidélité historique, légende et pamphlet, Furcy, né libre raconte ce parcours de vingt-sept ans, à La Réunion, à Maurice et à Paris, de l’enfer des plantations au palais de justice royal. Nécessaire retour sur le passé esclavagiste qui a fait une part notable de la prospérité de ce pays, où Napoléon Bonaparte avait rétabli l’esclavage, le film surprend par la multiplicité des registres entre lesquels il circule.

Autour de la figure de Furcy très puissamment incarnée par Makita Samba, la réalisation passe de l’imagerie (l’idylle avec une préceptrice blonde sur fond de plage avec cocotiers) à la brutalité crue des maîtres. Elle devient stylisée (l’océan rouge), déroutante (la boutique de confiserie, la complexité des rapports du patron à celui qu’il veut garder comme esclave), délibérément loquace lorsque propriétaires et juristes se lancent dans des joutes oratoires détaillées.

Et que le combat de Furcy ne soit pas contre l’esclavage en général, mais contre le fait que lui-même y soit soumis, alors qu’il devrait bénéficier de l’affranchissement de sa mère, ajoute sotto voce une autre dimension de trouble.

Le juriste abolitionniste (Romain Duris) et le propriétaire esclavagiste (Vincent Macaigne), incarnations et mise en paroles d'un affrontement aux nombreuses facettes. | Memento Distribution

Le juriste abolitionniste (Romain Duris) et le propriétaire esclavagiste (Vincent Macaigne), incarnations et mise en paroles d’un affrontement aux nombreuses facettes. | Memento Distribution

Avec aussi cette singularité de la présence, autour d’un jeune comédien encore peu connu, de figures très identifiées des grands écrans français (Romain Duris, Vincent Macaigne, Ana Girardot, Frédéric Pierrot, Micha Lescot, André Marcon), dont l’implication dans le film prend un sens au-delà de leur seule activité d’acteurs et d’actrice, Furcy, né libre fait de cette hétérogénéité, de ces différentiels de tonalités sa force convaincante, au-delà de la justesse et de l’utilité du «message».

Plus bizarre qu’il n’y paraît, avec des éclairs de mise en scène dans la violence des actes et des mots comme dans la théâtralisation distanciée d’autres affrontements, le film d’Abd Al Malik intrigue et stimule, ce qui donne une vigueur singulière à sa plaidoirie pour une cause dont le principe est aujourd’hui acquis, mais qui est trop facilement considérée comme ne relevant que d’une époque révolue.

Furcy né libre
De Abd Al Malik
Avec Makita Samba, Romain Duris, Ana Girardot, Vincent Macaigne, Frédéric Pierrot, Micha Lescot, André Marcon, Moussa Mansaly, Liya Kebede
Durée: 1h48
Sortie le 14 janvier 2026

«Palestine 36», d’Annemarie Jacir

Cette énergie née d’un trouble est précisément ce qui manque au film pourtant si nécessaire de la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir. Il y a quelque chose de navrant dans la manière dont cette salutaire remise en question du storytelling sioniste –composante active de la domination coloniale de la Palestine, qui mène désormais à un génocide– peine à trouver les forces cinématographiques à la hauteur de son projet.

Le septième long-métrage d’Annemarie Jacir reconstitue le soulèvement populaire palestinien de 1936-1939 contre les forces d’occupation coloniales britanniques, lesquelles protègent et encouragent l’essor de la colonisation juive sur les terres de ceux qu’elles répriment impitoyablement. La longue grève des ouvriers et des commerçants, la guérilla rurale, l’activisme par voix de presse, les tentatives diplomatiques ont été les différentes dimensions d’un long combat collectif, qui sera écrasé dans toutes ses modalités.

Les paysans palestiniens persécutés par l'armée britannique, reconstitution du passé et écho du présent. | Haut et court

Les paysans palestiniens persécutés par l’armée britannique, reconstitution du passé et écho du présent. | Haut et court

Cette histoire est racontée en croisant les points de vue d’une intellectuelle arabe de Jérusalem, engagée contre l’occupation mais mariée à un homme d’affaires collabo, et celui des habitants d’un village à proximité duquel une colonie s’est implantée de manière agressive et qui subit la brutalité des troupes britanniques.

Très symptomatique est la force que prennent, dès qu’elles apparaissent, les images d’archives de l’époque, même colorisées pour s’intégrer au récit. Les corps, les bâtiments, les gestes même quotidiens y acquièrent immédiatement une intensité qui fait défaut aux scènes en costumes.

Ces séquences filmées ou photographies de l’époque s’avèrent être les meilleurs atouts du film pour tenter de redonner une visibilité à ce que l’histoire officielle a tenté de faire disparaître, une histoire longue et complexe de la Palestine comme nation et des Palestiniens comme peuple.

Contre la version locale du négationnisme colonial, selon lequel les terres occupées étaient vides, au moins politiquement et comme société (en 1969, l’ancienne Première ministre israélienne Golda Meir, à propos de l’existence d’un peuple palestinien: «Il n’y a jamais eu rien de tel, puisque la Palestine n’a jamais existé»), les efforts de complexité du scénario, avec certains Palestiniens collaborateurs de l’occupant, des Britanniques pas unanimes, les illusions de la bourgeoisie arabe quant à l’octroi d’une autonomie par la Couronne britannique, sont aplatis par la réalisation.

Le film sort alors que l’anéantissement de la Palestine par Israël et les crimes innombrables qu’il engendre, dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, se poursuit méthodiquement. Palestine 36 participe de la nécessité de garder sur les écrans des évocations, y compris grâce à d’utiles mises en perspectives historiques. Sans en avoir tous les moyens.

Palestine 36
De Annemarie Jacir
Avec Saleh Bakri, Hiam Abbass, Jeremy Irons, Liam Cunningham, Karim Daoud Anaya, Yafa Bakri, Yasmine Al Massri, Billy Howle, Robert Aramayo
Durée: 1h59
Sortie le 14 janvier 2026

«Eleonora Duse», de Pietro Marcello

Le nouveau film du réalisateur italien de Martin Eden (2019) semble appartenir à cette catégorie de reconstitution historique qu’on appelle biopic. Ce n’est pas vraiment le cas, même si au centre se trouve en effet celle qui fut la plus célèbre actrice italienne du tournant des XIXe et XXe siècles. Mais Eleonora Duse (1858-1924), qui a été avant la Première Guerre mondiale l’artiste la plus célèbre de la scène mondiale (avec Sarah Bernhardt) apparaît ici, à l’issue du conflit, comme une femme vieillissante et ruinée, mal aimée de sa famille proche, portant le poids du mythe qu’elle est devenue.

On retrouve dans le film de Pietro Marcello l’utilisation d’images d’archives colorisées. Mais cette fois, elles ne font pas pâlir la présence intense et troublante qu’insuffle Valeria Bruni Tedeschi à la figure complexe qu’elle incarne. Les deux comédiennes, Eleonora et Valeria, contribuent à un jeu de miroirs où se réfractent encore d’autres questions de représentation.

La Duse (Valeria Bruni Tedeschi), toujours en représentation. | Ad Vitam

La Duse (Valeria Bruni Tedeschi), toujours en représentation. | Ad Vitam

Entre évocation par le film d’un personnage théâtral à plus d’un titre et rapports mouvants liant la vie réelle, l’imagerie qu’elle a suscitée et ce qu’elle montre sur scène de la Duse, circulent des échos et des fêlures qui se démultiplient. Ces réverbérations sont décuplées par la situation historique, où se mêlent l’invention d’une imagerie de la Grande Guerre, à travers la fabrication du soldat inconnu et la manipulation virtuose des signes par le fascisme en pleine ascension. (…)

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