A Pink is a pink is a pink

Pink de Jeon Soo-il

Rose est la couleur de rien. Rose est le rectangle nu qui fait office d’enseigne d’un minuscule bar, au bout d’une jetée de béton et de débris, faubourg d’un port au bout du monde, monde déjeté, monde dépourvu de sens et de tendresse. Dépourvu de sens, le nouveau film de Jeon Soo-il, cinéaste coréen qui a connu en Europe un début de  reconnaissance grâce surtout à La Petite Fille de la terre noire (2007), l’est aussi, à sa manière. Mais certainement pas dépourvu d’intensité, de beauté et de mystère. Chaque séquence semble portée par une inquiétude, un tremblement, un souvenir, un espoir ou une angoisse. Et c’est l’assemblage de ces forces qui compose l’univers absurde et incroyablement concret que fait naître le film, comme un poète ivre ferait en marchant surgir sous ses pas des images mentales, des musiques intérieures.

La jeune femme est arrivée sous la pluie.  Nu, le garçon court à perte de vue dans l’infini champ de boue que laisse la mer à marée basse. Le vagabond a laissé sa guitare en dépôt, parfois, il passe et chante et disparaît. Les habitants campent dans la rue, ils essaient d’empêcher la destruction de leur quartier par les promoteurs, la mère du garçon est parmi eux, elle tenait le bar, elle a fait venir la jeune femme pour pouvoir se consacrer à son fils et à la lutte. Le jeune pêcheur est bien charmant, quand même la pieuvre qu’il apporte dans une bassine en plastique est assez inquiétante. Est-ce le monde qui se découpe dans les embrasures de fenêtres comme des coupes franches dans la matière ? Est-ce vrai que les œufs, dans le vieux frigo fatal et de guingois, donnent naissance aux mouettes ?

Peu, très peu de mots. Des fantômes.

La peur. La jeune fille qui s’occupe à présent du bar Pink a peur. Le garçon mutique a peur.

La peau. La peau nue qui cherche un contact moins érotique que rassurant, quelque chose d’humain, ou même peut-être d’animal.Il fait chaud, mais les corps, même transpirants, ont froid.

Les habitants du quartier ont peur, d’un avenir qui ne peut être qu’une défaite – qui ne peut que défaire ce qui les a constitués, et qui n’avait certes rien d’exaltant, mais c’était leur vie. Il y a eu un père incestueux. Il y a les autres à l’école qui battent l’enfant différent. Il y a les flics qui embarquent les protestataires. Il y a ces relations barrées, injouables. Pourtant, il n’y a pas de suspens. Jeon Soo-il ne filme pas pour alerter d’un danger qui vient, ni pour jouer sur la montée d’une menace. Il filme que la catastrophe a déjà eu lieu, que tout est déjà joué, et perdu. Le crime, la mort ne sont pas des conséquences, seulement des répliques, des épiphénomènes. Pourtant chaque moment est si chargé d’émotions contenues mais qui palpitent à fleur d’écran que ce désespoir est saturé de vie, quand même. Comme peut l’être un monochrome inspiré – dont l’abstrait rectangle qui sert d’enseigne au bistrot est non pas l’illustration mais le symptôme.

Les circonstances, qui ne sont pas le hasard, veulent que sortent sur les écrans français, trois mercredis de suite, trois films coréens. Chacun est signé d’un réalisateur remarquable, et aussi différent que possible des deux autres. Hong Sang-soo, signataire de Haewon et les hommes sorti le 16 octobre, est à bon droit une grande figure du cinéma d’auteur contemporain le plus relevé. Bong Joon-ho, dont Le Transperceneige sort la semaine prochaine, est aujourd’hui à juste titre reconnu parmi les grands réalisateurs internationaux. Jeon Soo-il, malgré neuf films tous remarquables depuis 16 ans, ne jouit pas (encore ?) de la même reconnaissance. La force expressive de Pink devrait permettre de faire diminuer cette injustice.