À voir au cinéma: «Un jour avec mon père», «La Couleuvre noire», «Une jeunesse indienne»

Le père et ses fils confrontés au tumulte et à la violence de la grande ville dans Un jour avec mon père d’Akinola Davies Jr.

Du Nigeria avec Akinola Davies Jr., de Colombie avec Aurélien Vernhes-Lermusiaux ou d’Inde avec Neeraj Ghaywan, trois récits puissants ancrés dans les territoires et leur histoire.

«Un jour avec mon père», d’Akinola Davies Jr.

Il y a cette grande maison isolée dans la jungle et ces deux garçons d’une dizaine d’années qui se chamaillent, des frères. Il y a ces gros plans qui donnent autant de présence à une fourmi, à une brindille, au souffle du vent qu’aux humains. Il y a ces mouvements de caméra filés, un peu flous, qui déstabilisent le regard. Il y a ce mélange, puissant comme un philtre, de présence matérielle et d’instabilité.

Folarin, le père des garçons, apparaît dans la maison. Il les emmène là où il travaille, loin, à Lagos. C’est la première fois pour eux. Ils sont comme submergés par l’immensité de la grande ville nigériane, les gens, les voitures et les motos en foule. Et les militaires.

Papa connaît du monde, on le salue d’un nom que ses fils Remi et Akin ne connaissaient pas. Est-il ce chef admiré, que des hommes surnomment «le lion»? Est-il un rebelle proscrit? Ou plutôt juste un modeste ouvrier que le patron ne paye pas? Et ces amis, sont-ils vraiment amicaux?

Il y a des titres effrayants sur les journaux et l’excitation de ce jour d’élection. L’histoire se passe au Nigeria, en 1993. Le parti d’opposition est certain d’emporter le scrutin national qui vient d’avoir lieu, les résultats sont attendus le jour même.

Aux côtés de ce père d’ordinaire absent, les deux garçons découvrent un kaléidoscope de relations, de bruits, de couleurs, de musiques, de comportements. Le film est avec eux dans ces sensations très concrètes, où circulent tendresse et violence, frayeur et excitation. Ils découvrent un monde instable et fragmenté. Aux côtés de l’homme et des deux garçons, parfois proche à les toucher, la mise en scène du cinéaste britannico-nigérian Akinola Davies Jr. partage tout un éventail d’émotions et de sensations.

À bord d’une moto-taxi, une traversée de Lagos comme dans un rêve… ou un cauchemar. | Le Pacte/Capture d’écran de la bande annonce

Il est rarissime qu’un premier long-métrage soit capable de déployer une palette aussi riche et nuancée, sensorielle et saturée de tensions, de questions, de troubles. La tendresse, les dangers, l’onirisme se recomposent en permanence dans ce récit formidablement incarné.

De fête foraine en maquis où les adultes boivent et dansent, de plage comme dans un cauchemar en petits jeux affectueux, Folarin, Remi et Akin rencontrent des personnes et des situations inattendues, se disputent, se réconcilient. Et les militaires, le regard des soldats au coin des rues, le général à la télé.

Et partout, le regard des militaires. | Capture d'écran Le Pacte via YouTube

Et partout, le regard des militaires. | Capture d’écran Le Pacte

Un jour avec mon père, dont il est par ailleurs intéressant de savoir qu’il s’inspire de ce qu’a vraiment vécu Akinola Davies Jr. et qu’il a été coécrit avec son frère Wale Davies, n’a nul besoin de cette information pour être –séquence après séquence, choix de cadre et composition sonore, sensibilité aux intonations, aux visages, aux rythmes– un film magnifique.

Est-il besoin d’ajouter qu’on s’en réjouit d’autant plus que l’Afrique subsaharienne, a fortiori sa partie anglophone, n’inonde pas vraiment les grands écrans de réalisations mémorables? Et même qu’il est très bienvenu que cette authentique œuvre de cinéma concerne un pays qui, au cours des dernières décennies, était devenu sous l’appellation de «Nollywood» l’emblème d’une pseudo alternative au cinéma, massivement médiocre, complaisante, ultra conformiste sur le plan des mœurs, de la politique comme de la mise en scène.

Nollywood, né de multiples causes dont beaucoup sont liées aux événements tragiques qu’évoque le film d’Akinola Davies Jr., a effacé le souvenir d’un cinéma nigérian qui a pourtant existé. Et qui trouve avec Un jour avec mon père la preuve d’une possible renaissance.

Un jour avec mon père
De Akinola Davies Jr.
Avec Sopé Dìrísù, Chibuike Marvellous Egbo, Godwin Egbo
Durée: 1h33
Sortie le 25 mars 2026

«La Couleuvre noire», d’Aurélien Vernhes-Lermusiaux

Il travaillait à la ville, il l’a quittée précipitamment. Ciro arrivera juste à temps pour être là, dans la ferme misérable où il a grandi, quand s’éteint sa mère. Le vieil homme aux côtés de la mourante est hostile à l’homme qui revient, de même que les villageois. Cette hostilité des humains paraît redoubler celle, titanesque, cosmique, du désert colombien où vit cette communauté.

Désert? Oui et non. Rocailles et canyons grillés, reliefs aux formes étranges, paysages d’une splendeur surhumaine et pourtant habités, peuplés d’hommes et de femmes, d’animaux et de plantes, de formes de vie multiples, austères, habiles à tirer parti de tout ce qui permet une existence.

Ciro, revenu au pays pour enterrer sa mère et affronter son passé. | ARP Sélection

Ciro, revenu au pays pour enterrer sa mère et affronter son passé. | ARP Sélection

La mère, femme puissante habitée de savoirs et de récits, était une incarnation de cette terre. La communauté villageoise, mais aussi les reptiles de ce lieu qu’on appelle le désert de la Tatacoa, en sont d’autres figures. Celle d’un rapport au monde que Ciro, parti travailler dans la capitale Bogota, a trahi.

Ce lieu immémorial dans le ciel duquel on voit passer un train de satellites Starlink d’Elon Musk n’est pas vraiment un désert mais «une forêt sèche», univers fossile spectaculaire et habité de mythes. C’est là qu’il faut enterrer la vieille femme. Les serpents noirs se sont approchés. Pas très loin, veille le grand observatoire d’astronomie, où travaillent les gringos qui tuent les couleuvres. (…)

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«Toutes les couleurs du monde», deux hommes et la ville

Bambi (Tope Teleda) entre contrôle et abandon au regard d’un autre.

Le premier film de Babatunde Apalowo invente une forme singulière pour accompagner un parcours sensible et libérateur dans Lagos et dans l’intimité.

Sous ce titre en forme de slogan d’ONG bien-pensante, c’est une belle et singulière proposition de cinéma qui se révèle à qui a la curiosité de venir à sa rencontre. Le premier long-métrage du jeune réalisateur nigérian Babatunde Apalowo ne cesse d’inventer des réponses singulières en accompagnant une intrigue a priori convenue.

Livreur à moto dans les rues de Lagos (la plus grande ville du Nigeria), Bambi vit en bons termes avec les habitants de son immeuble, aide quand il peut, cherche à améliorer son existence. Charmant sans être charmeur, il plaît beaucoup à sa voisine Ifeyinwa, aux offres de qui il ne sait trop comment ne pas répondre. Alors, le plus souvent, il se tait.

Son chemin croisera celui de Bawa, qui tient une échoppe de paris en ligne, mais qui se rêve photographe. Entre eux deux circule un courant que ni l’un ni l’autre ne voudra d’abord reconnaître. Cet autre régime de silence s’associe de multiples manières au premier, dans un environnement qui, lui, n’a rien de silencieux.

Le brouhaha incessant de la mégapole, la tchatche des habitants du quartier populaire, les violences extrêmes prêtes à jaillir au coin de la rue contre toute forme de transgression, jusqu’au lynchage, les disputes des voisins participent du riche tissage d’impressions sensibles sur lequel se détache l’histoire de Bambi et Bawa, et aussi celle de Bambi et Ifeyinwa.

Le photographe a demandé au motard de lui montrer cette ville qu’il sillonne sans cesse, pour renouveler les sujets de ses images. À leurs côtés, se compose alors par touches fluides un portrait aux multiples facettes de la ville immense, ses taudis, ses immeubles d’affaires, ses parcs, ses espaces hors assignation. (…)

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