Une figure totémique d’une des nombreuses actions évoquées par les protagonistes de Soulèvements, de Thomas Lacoste.
Le documentaire de Thomas Lacoste comme la fiction fantastique de Gabriel Mascaro affrontent des réalités menaçantes avec une énergie stimulante et joyeuse.
Qui ira voir Soulèvements croira savoir à quoi il vient assister: un film qui documente et soutient les actions des Soulèvements de la Terre, mouvement coordonnant une multitude d’actions à l’articulation entre écologie et justice sociale. Et le dixième long-métrage du cinéaste français Thomas Lacoste est en effet cela. Mais pas seulement.
Le film comporte des images des actions de l’organisation qu’avait voulu interdire un ancien ministre de l’Intérieur, certaines tournées pour l’occasion, certaines –photos ou vidéos– préexistantes et mises en noir et blanc pour souligner leur statut d’archives, avec un traitement visuel qui évoque aussi les gravures qui accompagnaient jadis les romans d’aventure.

Le traitement visuel des images d’archives leur donne une autre dimension. | Jour2Fête
Dans de multiples milieux un peu partout en France, ces images documentent des réalisations de collectifs se réclamant des Soulèvements de la Terre et qui font partie des luttes, au même titre que les moments plus conflictuels, eux aussi rappelés. En cela, Soulèvements rejoint la cohorte de réalisations autour de thématiques similaires, réalisations pas toujours distribuées en salles, même si les cinémas sont aussi des lieux favorisant les discussions collectives à l’issue des séances.
Le film de Thomas Lacoste a été montré plus de cent fois dans des salles avant la sortie nationale ce mercredi 11 février, avec des séances toujours suivies d’échanges entre ses spectateurs, le réalisateur et des personnes impliquées dans les situations évoquées. Soulèvements fait exemplairement partie de ces processus, toujours en cours.
Avant lui, bien d’autres objets audiovisuels ont ainsi accompagné des sujets parfois très spécifiques (sur l’eau, la forêt, les algues vertes, etc. pour ne mentionner que des enjeux environnementaux), y compris avec parfois une authentique recherche d’écriture cinématographique, comme le récent Forêt rouge de Laurie Lassalle, réalisé à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.
Mais l’apport singulier de Soulèvements tient au rôle central que joue un autre dispositif mobilisé par le film, apparemment le plus simple, voire le moins cinématographique qui soit: des entretiens, face caméra, avec des personnes impliquées. Ce sont treize prises de paroles, d’une ou parfois deux personnes agissant ensemble et qui racontent.
À la télévision, on parle de talking heads pour désigner ce dispositif. Ce qui se produit dans le cas de ce film en est l’exact contraire. Le cadrage, la durée, la beauté des images, la qualité des énoncés, la diversité sensible des personnes, l’attention à leurs affects autant qu’à leurs idées et qu’à leurs pratiques engendrent un effet très singulier, mystérieusement gracieux en même temps que chargé de sens.
Chacune et chacun ne partage pas seulement un point de vue et des informations; il devient porteur d’une émotion, d’un rapport au monde. Il ou elle est à la fois une personne (avec un vécu, des pratiques, une expérience de lutte) et un personnage (l’incarnation d’un récit). Exemple parmi beaucoup d’autres: la finesse de l’évocation par un naturaliste de l’écoute collective d’un engoulevent d’Europe par une centaine de personnes réunies dans la campagne normande transforme un fait minuscule en excellent condensé de possibles déplacements, aux multiples promesses.
Aussi rare que puissante lorsqu’elle s’active, cette capacité du cinéma à «faire monde» à partir de la seule parole proférée et de la présence de celui ou celle qui parle est un mystère fécond, qui donne accès à bien davantage que ce qui est effectivement énoncé.

Deux générations d’agriculteurs, deux époques d’un même engagement pour un autre modèle de société. | Capture d’écran Jour2Fête Distribution
C’est dans cet exercice apparemment minimaliste de l’entretien filmé que se repère le plus clairement combien l’auteur repéré notamment grâce à L’Hypothèse démocratique (2022) n’est pas uniquement un réalisateur engagé, mais un cinéaste à part entière. Ce sens du cinéma, éclatant dans les séquences de paroles face caméra, se retrouve, différemment, dans la composition d’ensemble.
L’agencement des interventions de cette éleveuse, de ce guide de montagne et de sa fille, de ce fermier, de cette juriste, de ce fabricant de machines agricoles, de ce vétéran du syndicalisme paysan et de son fils, mais aussi la manière dont sont filmées ces vaches, ces champs, ces oiseaux, ces montagnes, racontent ensemble ce qu’on ne saurait nommer autrement qu’un paysage politique.
Ce paysage existe de facto, y compris du fait des outrances délibérées de la répression contre les Soulèvements de la Terre, qui ne sont pas des bavures mais la stratégie d’un État intimement associé aux lobbys agro-industriels et cherchant à flatter les pulsions sécuritaires manipulées par l’extrême droite.
Mais ce «paysage», c’est le travail du cinéma qui le rend sensible et compréhensible dans ses multiples dimensions: techniques, économiques, émotionnelles, politiques, scientifiques. L’agencement des séquences invente une forme dynamique, porteuse de davantage que ce que recèle chacune. Ainsi, même si beaucoup des situations évoquées sont sombres, inquiétantes, déprimantes ou brutales, il émane de Soulèvements un calme joyeux et une énergie lucide qui sont peut-être le plus bel apport du film dans son ensemble.
«Les Voyages de Tereza», de Gabriel Mascaro
Découvert à la Berlinale 2025 (sous le titre international The Blue Trail), le quatrième long-métrage du Brésilien Gabriel Mascaro, révélé en 2015 avec le magnifique Ventos de Agosto, s’ouvre comme une dystopie à peine irréaliste, où les personnes âgées sont envoyées dans des résidences fermées au nom de la rationalité économique.
Une des multiples beautés des Voyages de Tereza sera de retourner comme un gant ce sombre argument romanesque, fiction qui aurait pu rester verrouillée, dans le seul projet de dénonciation comme l’existence de ses personnages est verrouillée par les lois d’un état totalitaire.
Tereza (Denise Weinberg) dans l’univers mi-réaliste mi-onirique où l’entraine son voyage, évasion devenue réinvention de soi. | Paname Distribution
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