À voir au cinéma: «Victor comme tout le monde», «Ce qu’il reste de nous», «Planètes», «Le Testament d’Ann Lee»

À Jaffa (alors en Palestine), un père, son fils et les fruits de leur terre dont ils seront bientôt violemment expulsés, au début de Ce qu’il reste de nous.

Incomparables entre eux, les films de Pascal Bonitzer et Sophie Fillières, de Cherien Dabis, de Momoko Seto et de Mona Fastvold ont pourtant en commun, outre le fait d’être signés ou cosignés par une femme, la mise en question des formes établies de récit, le désir ou la nécessité de bousculer les narrations instituées et leurs modes d’expression.

«Victor comme tout le monde», de Pascal Bonitzer et Sophie Fillières

Victor? Ah oui, Hugo bien sûr. On reconnaît les mots, le style et le souffle, comme on reconnaît la voix. Fabrice Luchini? Non, Robert Zucchini, mais qui joue sur scène un spectacle entièrement de textes dits, comme Fabrice Luchini en régale des théâtres pleins depuis des lustres.

Jeux de miroirs, donc, autour du grand acteur, dans la lumière des textes du grand auteur. Combien ce palais des glaces a-t-il de facettes: cinéma, littérature, théâtre, «vraie vie»…? Davantage encore, dans la réfraction de la grande douleur de Victor Hugo –la noyade de sa fille Léopoldine à 19 ans– et le grand trouble de Robert Zucchini à la réapparition de Lisbeth, sa fille du même âge, après des années sans se voir, sans se connaître.

Et d’autres échos encore, entre un théâtre installé, or et pourpre, et un théâtre bricolé par d’entreprenantes jeunes actrices-autrices; et avec elles, la mise en résonance de la grande figure de l’auteur des Misérables (1862) et de l’homme dont le comportement avec les femmes est aujourd’hui regardé de façon critique.

C’est si ample, si multiple et possiblement si décalé des grands enjeux et sujets contemporains, qu’il faut… Il faut ce qui apparaît d’emblée et ne se démentira pas: une légèreté de plume et un humour prêt à toutes les dérisions et autodérisions, mais surtout une attention et une tendresse. Attention et tendresse pour les grands hommes (Victor Hugo, Fabrice Luchini) et pour les jeunes femmes qui modifient l’éclairage sur eux: la fille de Robert Z., ses amies comédiennes, même la fille de la boulangère (de Monceau peut-être)…

Robert Zucchini (Fabrice Luchini) entièrement absorbé dans sa relation au texte de Victor Hugo. | Les Films du Losange

Robert Zucchini (Fabrice Luchini) entièrement absorbé dans sa relation au texte de Victor Hugo. | Les Films du Losange

Attention et tendresse, humour et légèreté: le grand acteur et les petites demoiselles font cela, mais ce sont des emplois, comme on dit dans le spectacle. Il et elles existent aussi, surtout, comme êtres humains troublants et troublés, impossibles à assigner à une seule fonction.

Robert Zucchini pas plus qu’un autre, lui qui semblait croire que toute sa vie pouvait se réfugier dans la relation au texte, à son art expert de la diction, à la joie –réelle, évidente, légitime– de ce que lui renvoient celles et ceux avec qui il partage chaque soir les mots des poètes. Une Lisbeth un peu Léopoldine mais pas trop lui montrera un autre chemin, qui n’annule pas le premier.

Dans la maison saturée de signes de Victor Hugo à Guernesey, la rencontre d'un père (Fabrice Luchini) et de sa fille (Marie Narbonne). | Les Films du Losange

Dans la maison saturée de signes de Victor Hugo à Guernesey, la rencontre d’un père et de sa fille (Marie Narbonne). | Les Films du Losange

Ce n’est pas tout. La surprise de voir surgir un nouveau film de Pascal Bonitzer, trois semaines après son Maigret et le mort amoureux (sorti le 18 février), est aussitôt dissipée quand s’affiche au générique que Victor comme tout le monde est un film écrit par Sophie Fillières, puis réalisé par celui qui fut le compagnon de la cinéaste décédée en juillet 2023, avant d’avoir pu entièrement terminer Ma vie ma gueule (2024), son dernier long-métrage.

Difficile dès lors de regarder le projet qu’a donc porté à l’écran le cinéaste de Rien sur Robert (1999), scénariste et réalisateur prolifique qui fut aussi l’auteur d’un considérable travail critique et de pensée du cinéma, en particulier sur le hors-champ, sans qu’un autre dédoublement ne vienne enrichir encore le jeu d’échos qui trame le film.

Le fantôme de Sophie F. est présent à sa manière, comme le sont, chacun à leur façon, celui de Victor H., celui de Léopoldine H., réfractant aussi ce qu’on sait déjà de Fabrice L. et de Pascal B. –autant de personnages avec une part spectrale, qui ont maille à partir avec les vivants et les morts, les actes et les mots, d’hier et d’aujourd’hui.

Sophie Fillières était une cinéaste ayant fait le choix, ambitieux, de la comédie. Grâce à elle et jusqu’à la maison empesée d’histoire et de mémoire de l’île de Guernesey, le film prendra le parti d’en sourire. Il n’en est que plus vif et profond.

Victor comme tout le monde
De Pascal Bonitzer
Avec Fabrice Luchini, Chiara Mastroianni, Marie Narbonne, Suzanne de Baecque, Louise Orry-Diquéro, Iris Bry, Naidra Ayadi, Sarah Touffic Othman-Schmitt, Agnès Sourdillon, Yannick Choirat, David Ayala
Durée: 1h28
Sortie le 11 mars 2026

«Ce qu’il reste de nous», de Cherien Dabis

Le deuxième long-métrage de la réalisatrice américano-palestinienne Cherien Dabis est à la fois d’une nécessaire ambition et un film symptôme. Nécessaire ambition de trouver comment raconter, au cinéma, la durée longue de l’histoire palestinienne depuis la Nakba en 1948, condition indispensable à la compréhension de ce qui se passe actuellement.

1948, l'exode de tout un peuple, le début d'un exil dont nul ne voit la fin. | Nour Films

1948, l’exode de tout un peuple, le début d’un exil dont nul ne voit la fin. | Nour Films

L’ambition porte sur la nécessité de rendre visible, à travers le destin de trois générations d’une même famille, l’enchaînement des faits qui mène au génocide en cours en Palestine occupée. Son caractère nécessaire concerne l’impératif de remettre en question le storytelling sioniste, qui a à la fois répandu la fable d’une terre sans peuple et mis en scène chaque épisode de résistance comme surgissant de nulle part, donc pure vilénie de la part de qui les commettait.

Mais Ce qu’il reste de nous est aussi un film symptôme en ce qu’il incorpore la difficulté même de ce qu’il veut prendre en charge: une histoire si longue, si lourde, si longtemps maintenue dans l’ombre qu’elle devient très compliquée à raconter et surtout à partager.

Chacun des quatre épisodes qui composent Ce qu’il reste de nous pourrait à lui seul donner matière à un film. La visée de Cherien Dabis est précisément d’en dire la continuité, au risque d’un sentiment de trop-plein éprouvé par le spectateur, aussi futile soit ce sentiment au regard du trop-plein de souffrances subies par celles et ceux dont il conte l’histoire.

Cela commence avec les conditions de vie d’une famille palestinienne de la classe moyenne à Jaffa (actuel Israël), au milieu des années 1940, puis la violence des expropriations, la complicité de la puissance coloniale britannique, le silence du reste du monde, les déchirements de l’exil, la vie dans les camps de réfugiés. Les morts, les blessés, les malades, les humiliés, les offensés. Décennie après décennie, défaite après défaite. Avec en permanence l’écho de l’actualité, la nôtre.

Le projet politique de Cherien Dabis –remettre en lumière la continuité de cette tragédie à travers le siècle– et sa mise en œuvre scénaristique sont loin de toujours trouver leur point d’accomplissement commun. Il est lourd de sens que l’accumulation des crimes et atrocités subies par les Palestiniens finissent par sembler «trop charger la barque» en matière de dramaturgie.

Face au tir de barrage permanent des manières de présenter l’histoire longue et l’actualité en niant ou en minimisant la souffrance de la population palestinienne, le cinéma, les formes de description et de récit ont encore à inventer des manières de dire et de montrer.

Cinquante-cinq ans après l’échec de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville dont témoignera ensuite leur documentaire Ici et ailleurs (1976); dix-sept ans après la belle tentative d’Elia Suleiman avec Le Temps qu’il reste (2009), malgré la réussite du trop peu connu La Porte du soleil, de Yousry Nasrallah (2004); et quelques semaines après le rappel historique d’Annemarie Jacir avec Palestine 36 (janvier 2026), le film de Cherien Dabis montre qu’il reste encore beaucoup à inventer et à mettre en forme.

Entre le père (Saleh Bakri) et le fils, réfugiés dans un camp transformé en cité-taudis, le poison de l'humiliation et du mépris. | Nour Films

Entre le père (Saleh Bakri) et le fils, réfugiés dans un camp transformé en cité-taudis, le poison de l’humiliation et du mépris. | Nour Films

Si le récit des formes multiples d’oppression et de spoliation, d’arrestations arbitraires et d’assassinats scande les existences de la famille, en 1948, en 1978, en 1988, un des épisodes les plus terribles et les moins souvent évoqués concerne l’effet de l’humiliation des pères aux yeux de leurs fils.

Ce qu’il reste de nous met en scène ces humiliations méthodiquement mises en œuvre par l’occupant israélien contre les hommes palestiniens, avec le risque d’un mépris générationnel –auquel les femmes semblent moins exposées, assurant une forme de transmission à laquelle les pères sont rendus impuissants.

La fabrique de ce mépris générationnel et de cet effondrement menace la capacité de transmettre «ce qu’il reste» d’eux et elles, non pas en matière de biens matériels –il ne reste rien– mais de mémoire et de fierté, de volonté de vivre, individuellement et collectivement. L’épilogue, en 2022, ajoute un point d’interrogation au titre du film. Ce qui s’est produit juste après n’aura fait que le porter à l’incandescence d’une douleur décuplée.

Ce qu’il reste de nous
De Cherien Dabis
Avec Mohammad Bakri, Cherien Dabis, Saleh Bakri, Adam Bakri, Maria Zreik, Muhammad Abed Elrahman
Durée: 2h25
Sortie le 11 mars 2026

«Planètes», de Momoko Seto

Film d’aventure où l’expression «science-fiction» prend tout son sens, le premier long-métrage de Momoko Seto, réalisatrice pour le CNRS et plasticienne japonaise vivant en France, raconte les tribulations de quatre héros comme jamais on n’en avait vus au cinéma. Obligés de fuir la planète Terre ravagée par un conflit nucléaire, ces aventuriers traversent les espaces intersidéraux et arrivent sur une nouvelle planète, où bien des péripéties les attendent. (…)

Deux des héros de Planètes confrontés à l’un des nombreux êtres, peut-être menaçants, qu’ils rencontrent au cours de leur odyssée. | Gebeka Films

LIRE LA SUITE