C’est Fellini qu’on assassine

Salué unanimement par la presse, l’exposition « Fellini : la Grande Parade » au Musée du Jeu de Paume est la négation même de tout ce qui anima l’œuvre du grand cinéaste italien.

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Omniprésent dans les médias, événement culturel majeur de la rentrée, l’exposition Fellini La Grande Parade au Musée du jeu de Paume à Paris suscite un extraordinaire fleuve d’éloges. Difficile de démêler ceux qui s’adressent à l’exposition elle-même de ceux qui sont destinés au cinéaste, lui-même objet d’une admiration ambiguë : voilà longtemps que les films de Fellini sont moins aimés que l’imagerie qu’ils ont suscité, système de signes gentiment grotesques, combinant sans risque enfance et fantaisie érotique. A l’évidence Fellini lui-même a joué de ces effets de parade, mais qui regarde ses films ne peut manquer de percevoir quelle inquiétude, quelle terreur parfois ces fétiches lui auront inspiré, en même temps qu’une fascination qui ne lui semblait pas aller de soi, et le désir d’en jouer. Toute son œuvre, sans exception depuis Les Feux du Music-hall coréalisé avec Lattuada en 1950 jusqu’à La Voce della luna en 1990, porte cette inlassable interrogation critique contre la gadgetisation du monde, la création de rapports idolâtres, de substitution par le pouvoir (les pouvoirs, politique, religieux, économique, médiatique) des colifichets du plaisir aux flux obscurs et libertaires du désir. Et voici que cette exposition encensée s’en vient benoîtement organiser le défilé des fétiches felliniens, comme autant de prélats sur patins à roulettes s’exhibant sur les murs du Jeu de Paume.

Cette imagerie pieuse de la liturgie fellinienne est assemblée selon des lignes d’explications si simplificatrices qu’il ne suffit pas de dire qu’elles ne rendent pas justice à l’œuvre, elles la trahissent et l’occultent. Documents d’époque à l’appui, voici la sociologie (une idée bien faible de la sociologie) et à cause d’elle quelques séquences mémorables renvoyées à une batterie d’explications qui, sans être fausses ni d’ailleurs dépourvues d’intérêt, font disparaître l’essentiel. Doctes commentaires et rapprochements trop évidents à l’appui, voici la psychologie (une idée bien élémentaire de la psychologie), et  les quelques clés en plomb ainsi complaisamment fournies, loin d’ouvrir de nouveaux accès aux films, envoient par le fond ce que leur navigation avait d’aventureux, d’imprévisible, de contradictoire et de porteur de vie. Archives à l’appui, voici le folklore (une idée très vigoureuse du folklore), réduisant les signes à leur plus simple degré d’apparence, écrasant les vibrations, les incertitudes, les points aveugles. De tout cela Fellini lui-même, sans avoir jamais cessé d’en tirer parti, s’était fait le critique lucide, exemplairement dans ce film terriblement dépressif qu’était Fellini Casanova, et dans les derniers longs métrages (fort peu mentionnés par l’exposition).

Un moment pourtant, sublime et incongru au milieu d’un si besogneux étalage, seul moment digne de Fellini dans toute l’exposition, vient de manière paradoxale en souligner la faiblesse générale : l’extrait de iCiao Federico!,  film réalisé par Gideon Bachman sur la tournage de Satyricon, où Giton (Max Born) chante, avec une grâce maladroite, Don’t Think Twice, It’s All Right de Dylan en s’accompagnant à la guitare.

Pour le reste l’exposition est d’une lourdeur dont on s’étonne qu’elle n’ait pas suscité un peu plus de réserve chez les commentateurs – mais il est vrai que l’ « événementiel » prime tant et si bien qu’il  est devenu de mauvais ton de gâcher tant d’efforts promotionnels et festifs par des commentaires un tant soit peu exigeants.

Qu’on ne croie pas qu’est ici défendue l’idée qu’une exposition inspirée d’une grande œuvre de cinéma est impossible. Nous avons connu des réponses passionnantes à ce défi au cours d’un passé récent. Cette fois, convenons-en, la tâche était ardue, justement parce que l’œuvre de Fellini était déjà recouverte par cette poussière malsaine qu’on pourrait appeler le fellinisme – tout ce trafic dont l’adjectif « fellinien » est devenu l’emblème. Mais il est possible (et passionnant) de travailler la question de la fétichisation par la mise ens cène dans le cadre d’une exposition : on n’a pas oublié comment, à l’opposé de l’exhibition à la fois scolaire et racoleuse du Jeu de Paume, l’exposition Hitchcock au Centre Pompidou mettait en scène le processus de fétichisation des objets par l’auteur de Vertigo, et explicitait l’usage cinématographique qu’il en faisait, avec une longue citation de Godard en guise de viatique.

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Visitant La Grande Parade, je me souvenais de ma dernière et étrange rencontre avec Fellini, un jour de canicule au début de l’été 1990, dans un hôtel romain plongé dans le noir par une panne d’électricité. Je me souvenais comme il disait souffrir de la réduction de son travail à cette collection de signaux publicitaires, de cet enfermement de lui-même dans ce personnage. Et en même temps de la nécessité de continuer à faire jouer ces silhouettes et ces mécanismes – nécessité à la fois tactique (cela restait la seule arme qui restait à un grand artiste que personne ne voulait plus produire, surtout en Italie), politique (convaincu que c’est dans ces dispositifs de figuration/défiguration où sans cesse le mort saisit le vif qu’agissent les procédures du pouvoir et de la soumission) et éthique (pas question de s’exclure de ce qu’il avait engendré).

Le grand défi de Fellini aura tenu au fait qu’il ne fut jamais un puritain, que jamais il ne consentit, pour stigmatiser la corruption des êtres et des comportement qu’il voyait partout autour de lui, à se mettre du côté des moralisateurs (même ceux qui n’auraient pas été hypocrites) et des culs serrés. Entre l’ordure triomphante des puissants et l’ascèse où l’individu renonce à lui même étouffe son désir, il aura parié (avec de moins en moins d’espoir, jusque dans le camp d’Indiens SDF et les tombes des derniers films) sur l’existence d’une fécondité venue du peuple, d’une générosité des sens et des imaginaires qui échapperait à marchandise. Voie terriblement étroite, frôlant le précipice de tous les malentendus. Ce n’est pas cette superficielle Parade au musée qui aidera à mieux le comprendre. Bien au contraire, elle se targue de dissoudre toute la puissance d’interrogation combattive qui anime cette œuvre. Ainsi le commissaire de l’exposition, Sam Stourdzé, déclarant benoîtement (au Monde du 23 octobre) : « Comme si le cinéma n’était qu’une illusion dont il fallait annuler les effets en le montrant en train de se faire. ». Qu’il revendique ainsi l’annulation du pouvoir critique du cinéma, critique d’autant plus audacieuse et pertinente qu’elle se jouait, chez Fellini, depuis l’intérieur des dispositifs spectaculaires, est bien pitoyable. Qu’il attribue cette volonté d’annulation à Fellini lui-même est une infamie.  Vous croyez que j’exagère ? Que ce sont des grands mots ? Que le cinéma ne porte pas de tels enjeux ? Voyez l’état, politique et moral, de l’Italie d’aujourd’hui… Tout était déjà dit, déjà vu, dans les films, et d’abord ceux de Federico Fellini (et, très différemment, de Pier Paolo Pasolini).

Aujourd’hui à Paris, il est pourtant possible d’approcher ce qui se sera joué de génie créatif et critique avec l’œuvre complexe de l’auteur du Sheikh blanc, de Roma, et d’Intervista – ce film qui ne craignait pas d’appeler un chat un chat et Berlusconi le visage moderne du fascisme. Deux occasions s’en présentent simultanément. La première est un merveilleux cadeau, la découverte d’un film inconnu de Federico Fellini, qui figure dans le DVD « Fellini au travail » édité par Carlotta (www.carlottafilms.com ). Intitulé Carnet d’un cinéaste, il prend l’apparence de quelques commentaires sur son travail, mais c’est un véritable film, entièrement imaginé par le cinéaste en repassant sur ses propres traces. Lorsqu’au cours d’une scène hilarante et terrible on voit des cars de touristes s’arrêter devant chez Mastroianni et réclamer de voir « la star de La Dolce Vita », on a le sentiment d’une anticipation de la visite touristique à laquelle nous sommes conviés au Jeu de paume …

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La deuxième occasion est simple. Tous les films de Fellini sont montrés à la Cinémathèque française – www.cinematheque.fr . Entre ignorance et faux nez, c’est là d’abord et enfin, qu’il importe de le retrouver.

JMF

5 réflexions au sujet de « C’est Fellini qu’on assassine »

  1. Merci, Jean-Michel Frodon, pour ce texte : enfin quelqu’un qui ose ne pas se satisfaire d’un point de vue « événementiel », et écrire l’incroyable pauvreté de cette exposition, son manque d’exigence intellectuelle, mais aussi, tout simplement, le peu qu’elle offre à contempler. Pauvreté d’autant plus surprenante que l’exposition sur Chaplin, jadis organisée par le même Sam Stourdzé, était riche et profonde… J’aime passionnément le cinéma de Fellini, et c’est vrai qu’en visitant cette exposition j’ai ressenti une sensation très triste d’occasion manquée — occasion de faire renaître, sous un jour nouveau, grâce à des éclairages qui, par exemple, tiennent compte du temps écoulé depuis la mort de Fellini, et de ce que ses derniers fillms essayaient de nous dire, l’oeuvre de cet artiste célébrissime qui, comme l’écrivait Kundera, a pourtant cessé d’être compris. Ce n’est hélas pas cette superficielle « parade » de clichés qui redonnera, du moins durablement, le goût de ce cinéma essentiel.

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  2. Un article très intéressant, à la lumière duquel je me rends compte que je me rends compte que cette exposition ne m’a pas chamboulée comme je l’espérais, et comme peuvent le faire les films de Fellini. C’est vrai qu’on en ressort en ayant une « meilleure vue » des thèmes fréquents chez Fellini, en ayant eu un aperçu des différents temps et aspects de son travail – mais sans pour autant être au coeur même, et palpitant de son univers. Mais comment faire « parler » Fellini (mieux que dans Intervista par exemple) pour donner corps à tout cet univers si dense et profond qu’il construit dans ses films ? La tâche semble ambitieuse, et c’est pour ça que je n’ai peut être pas songé à être aussi sévère que vous en ressortant.

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  3. Bravissimo! J’étais voisin de colonne pas loin de vous dans je ne sais plus quel canard féminin, dans les Années Quatre-Vingts, j’ai suivi de loin en loin des articles de vous dans Le Monde, je crois, e poi? votre article est essentiel et mérite d’être pensé et pourpensé, mais  » l’étiquettage » est le mal de la nouvelle culture inculte qui est bien partie pour régner longtemps. Je ne sais plus où est sorti récemment un article disant que le cinéma comme oeuvre tendait à perdre sa raison d’être. Le plus étonnant pour moi, c’est que même un Tati, à sa manière, dénonçait la mélasse dans laquelle nous sommes plongés, et on n’y a pas fait attention. J’ai dû voir au moins trente fois »8 et demi » dont je connais les scènes et les répliques (la voix du scénariste à lunettes parlant avec « la erre moscia » est gravée dans mon oreille, et la scène du magicien, oh, dio mio, che scena!) – j’ai discuté un jour avec l’assistant (un ancien prêtre, il me semble) qui était sur Amarcord, quelque part où j’étais censé inviter des vedettes, et il m’a laissé cette anecdote: Fellini avait un gros catalogue de visages qu’il gardait en vue ou en souvenir de films possibles. Et à la fin du gros cahier, il y avait ceux qui étaient déjà partis de ce monde. Alors, m’a dit cet homme, j’ai demandé à Federico pourquoi il les gardait, et il m’a répondu: « on ne sait jamais! » Peut-être que Fellini créait dans un monde culturel parcouru par des tensions qui existent encore mais dont personne ne perçoit plus la profondeur parce plus personne ne songe à penser. Les oeuvres cinématographiques, comme en littérature appartiennent d’abord à ceux qui sont capables de s’y inclure corps et bien. Quand (ou « si ») je parle de Pickpocket à des étudiants, ils me disent que c’est du noir et blanc, et que c’est vieux…( Je peux me tromper, mais les videos de P. Hillard qui annoncent avec un luxe de détails impressionnant le monde d’après-demain, ne sont pas si insignifiantes qu’il y paraît; on y va tout droit…) A présent en haut de via Veneto il y a une plaque avec « Largo Federico Fellini », je me suis fait photographié juste dessous. Une autre époque, comme disent les marchands de verrotterie.

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  4. Bonjour Jean-Michel
    Je souscris à ta salutaire critique. Une réserve : comme beaucoup, tu es tombé dans le panneau du « film inconnu »… « Block-Note di un regista » a été édité en DVD en 1981 (!!!) en supplément de 8 1/2 par Critérion (copie BFI). Film pas perdu du tout, que j’avais programmé en 1994 au Centre Pompidou dans une rétro de non-fiction italienne… , les « curateurs » ignorants adorent « découvrir », ce qui fait partie de cet « événementiel » que tu décris bien. A bientôt. MP

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