Désir souterrain

Mahnaz Mohammadi et Hossein Farzi Zadeh dans Noces éphémères de Reza Serkanian

 

Premier film d’un jeune cinéaste iranien vivant en France, mais rentré tourner dans son pays, Noces éphémères se joue en deux parties à peu près symétriques, et qui toutes deux relèvent d’un genre codifié. La première met en scène une cérémonie familiale dans un village, univers de tradition où l’assemblée bonhomme de la famille et des voisins maintient dans un carcan d’airain le respect des normes sociales, y compris et surtout sous la liesse, d’ailleurs sincère, qui accompagne ici une double célébration, celle d’une circoncision et celle de fiançailles. A quoi s’oppose, comme ils se doit, le désir d’autonomie de deux personnages que leur éducation ou la puissance de leur désir incite à transgresser la norme ancestrale.

C’est ici le cas de Kazem, le fiancé malgré lui, jeune homme revenu de la ville pour se soumettre à un mariage arrangé qui lui pèse, et de Maryam, sa très charmante belle-sœur, aussi sensible aux attraits du garçon qu’il l’est aux siens. Dès lors l’art et l’adresse de Serkanian consistent à faufiler dans le déroulement du rituel officiel (la fête de famille) et du rituel clandestin (la montée de la séduction entre les deux personnages) les flux perturbateurs qui transforment avec succès une situation convenue en enchainement de moments troublants, souvent inattendus. Effet obtenu grâce aussi à l’absence de manichéisme dans les description des protagonistes  tout autant qu’à l’irruption de transgressions des règles de la censure iranienne (boire de l’alcool !), règles tout aussi rigides que celles de la tradition familiale.

On assiste ainsi à une véritable montée vers la rupture, intensification dont fait les frais le personnage physiquement le plus fragile – mais pas le moins fort dramatiquement.  Sa mort, et le transport de son corps à la grande ville voisine, enclenche à nouveau un double registre : à la fois description de pratiques bien réelles, qui seront ici religieuses, policières et judiciaires, et un nouveau conflit, ou une autre version du même, celui qui oppose le désir des amoureux à l’implacable contrôle des mœurs qui régente la société iranienne.  Et à nouveau, mais avec une puissance et une subtilité décuplée, le réalisateur déjoue les stéréotypes, en s’appuyant sur la réalité de pratiques elles-mêmes ambigües – les mariages temporaires, l’application de la loi par des flics qui n’y croient pas eux-mêmes, la complexité du rapport à la règle de la part de religieux traités sans complaisance mais sans caricature. Cette manière de prendre à contrepied son dispositif dramatique est d’autant plus probant qu’il parait naître non d’une volonté de décalage, mais de la puissance perturbatrice du désir amoureux éprouvé par Maryam et Kazem.

Faisant cela, Reza Serkanian parvient à une double réussite : établir une description de nombreux aspects de la réalité iranienne d’une manière singulièrement précise et nuancée, et donner au sentiment amoureux, y compris dans sa dimension la plus physique, une vivacité du ressenti, au lieu de cette fonction de ressort utilitaire qui est si souvent son lot dans les fictions. Grâce aussi à une interprétation en finesse, grâce en particulier à la présence de l’actrice (par ailleurs aussi réalisatrice) Mahnaz Mohammadi dans le rôle de Maryam et à la richesse des émotions qu’elle fait vibrer, Noces éphémères se révèle à la fois une sensuelle histoire d’amour et un des films les plus attentifs et les plus sensibles sur bien des aspects de la société iranienne qu’on ait pu voir récemment.

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