Une si charmante vendeuse de mort

Miele de Valeria Golino

Il se passe quelque chose dans ce qui fut un secteur sinistré depuis près de 40 ans : appelons-le « le cinéma d’auteur grand public italien », catégorie qui n’a pas de véritable équivalent ailleurs (ou alors à Hollywood et à Hong Kong mais dans des contextes industriels tout à fait différents). Ce cinéma qu’ont incarné les Risi, Monicelli, Rosi, Scola,  des débuts, et qui, à côté des grands artistes (Fellini, Visconti, Antonioni, Zurlini, Pasolini, Bertolucci, Bellocchio, Ferreri, Taviani des débuts), ont assuré un véritable effet de masse critique en faveur de cette cinématographie durant les années 60 et 70. Si le cinéma italien a engendré depuis un seul grand auteur incontestable, Nanni Moretti, et nourrit de multiples projets alternatifs parfois de très belle qualité, on avait vu se déliter ce « centro storico » sous les acides mortels de la téléberlusconisation de l’ensemble de la société italienne – y compris lorsqu’elle était l’objet de dénonciations convenues. Plusieurs films récents laissent espérer que cette période pourrait être révolue. Ce sera le cas bientôt avec la sortie le 16 octobre de Salvo, premier film de Fabio Grassadonia et Antonio Piazza, très remarqué à la Semaine de la critique à Cannes cette année, ou avec Via Castellana Bandiera, premier film d’Emma Dante remarqué à Venise . Et c’est le cas, donc, de Miele, premier long métrage de la comédienne Valeria Golino.

Deux qualités suffisent à donner à ce film modeste un charme et un intérêt qu’on n’attendait pas. La première de ses qualités est omniprésente à l’écran, elle s’appelle Jasmine Trinca. Découverte par Moretti, très sollicitée depuis des deux côtés des Alpes (on se souvient d’elle en particulier dans L’Apollonide de Bonello), elle porte un charme mouvant, moderne, où la séduction féminine, la versatilité humaine et les échos d’enfance construisent des compositions irisées, qui offrent au film une véritable vibration intérieure. C’est ce qui très vite permet à Miele d’échapper aux pesanteurs qui menaçaient naturellement un scénario sur l’euthanasie doublé d’une rencontre entre personnages antinomiques – la juvénile et sentimentale Némésis campée par Jasmine Trinca et un vieux prof misanthrope, sujet et procédé dramatique susceptibles de toutes les complaisances.

La deuxième qualité concerne le scénario, justement, et la manière dont il s’abstient de boucler les situations, de stabiliser sur quelque bien-pensance ou provocation (qui est le symétrique guère plus fin de la bien-pensance) la trajectoire d’Irene, le personnage principal. Cette ouverture, qui est plutôt une dispersion – des rôles, des points de vue, des jugements – laisse circuler de l’air entre les protagonistes, et donne de la place au spectateur. Et c’est fort bien ainsi, d’autant qu’on pourrait ajouter une troisième qualité, disons une qualité par défaut : en l’absence d’une écriture cinématographique affirmée, Valerio Golino s’abstient d’effets de manche, elle pratique la réalisation  avec la même sobriété que son héroïne exécute le rituel funeste dont elle a fait son gagne-pain: avec autant de dignité et d’attention aux autres que possible.

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