Un film de guerre

La Femme du ferrailleur de Danis Tanovic. 1h15.  Sortie le 26 février.

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On ne sait pas. Et peu importe ce qu’on aura ou pas lu auparavant (y compris la présente critique). On ne sait pas plus que ce qu’on voit et entend. Les petites filles qui jouent et font du désordre, la mère qui s’en occupe et prépare à manger, le père qui rentre puis ressort dans la neige couper du bois dans la forêt voisine. Quelque chose d’aujourd’hui et d’archaïque en même temps, une âpreté et une tendresse, une vie simple et dure regardée sans préjugés, sans complaisance, sans surplomb. Une priorité absolue au faire: casser une épave pour vendre les matériaux, confectionner et faire cuire les bureks pour la famille. Et c’est ce qui est, et restera formidable tout au long du film : cette manière d’avancer à l’unisson des protagonistes, selon un rythme qui est celui des faits eux-mêmes, et de la possibilité d’y réagir. Quand il faut aller du village à la ville, c’est long. Quand la voiture est cassée, c’est encore plus long.

Et à la ville, il faut y aller. Elle, la femme, la mère, est malade. Cette force de la nature au physique de divinité de la fécondité est soudain comme cassée, elle aussi. Douleur, épuisement, et c’est toute la famille qui est bloquée net. La maison de parpaings nus vacille comme si son mur porteur s’était effondré. On ne saura que tard que cette femme s’appelle Senada, et son mari Nazif. Comme Danis Tanovic est bosnien on imagine que ça se passe dans cette région, sans être trop sûr de la langue. Peu à peu, il apparaîtra qu’il s’agit d’une famille rom de la région de Tuzla. C’est important, mais pas essentiel.

L’essentiel est dans la rigueur attentive avec laquelle le film accompagne cette trajectoire lancée par la fausse couche et la nécessité d’une opération qui coute 980 KM (un peu moins de 500 euros), une somme que la famille ne peut pas payer, comment il accompagne la quête éperdue de solutions. Et les humiliations, les marques de solidarité ou d’indifférence.

La Femme du ferrailleur a quelque chose d’implacable, comme dit Nazif, dont cela n’entame nullement la foi, « c’est la volonté de dieu que les pauvres aient la vie dure ». Mais il ne s’agit pas du Destin avec une majuscule, il s’agit d’hommes et de femmes, d’assurance sociale et de médecine à l’âge du libéralisme, de bureaucratie et d’entraide, de poids de la ferraille et du nombre de marks qu’on peut en tirer. Il s’agit de vivre, et peut-être aussi de mourir. Même s’il faut pour cela descendre récupérer les déchets métalliques au fond d’une décharge, et que cela semble en effet une descente aux enfers.

On ne sait pas, en regardant le film, que cette histoire est réellement arrivée à ces gens que nous voyons, ce gens que la caméra portée semble ne pas quitter d’un pas tout en gardant une sorte de distance respectueuse. Ces gens qui ont rejoué leur histoire à la demande de Danis Tanovic. On n’est même pas sûr que cette manière de ne distiller que lentement les éléments d’information soit voulue, tant la construction du film paraît surtout calquée sur le chemin de ses personnages, sans autre stratégie que de ne pas les abandonner. Mais quand Nazif dit que « c’est pire que la guerre », cette guerre où il a passé près de quatre ans dans les tranchées à défendre un pays qui aujourd’hui l’ostracise et le maltraite, on sait que non. Que c’est tout simplement la guerre, une autre guerre, la guerre contre les pauvres et les minorités. On le sait parce que ça, le film le montre très bien. Qu’un an après avoir été couvert de récompenses au Festival de Berlin il sorte enfin aujourd’hui sur les écrans français a du moins le mérite d’inscrire son constat à la fois implacable et terriblement humain dans le contexte des émeutes qui ont éclatées en Bosnie au début de cette année, et dont Tuzla fut justement le point de départ. Cela, ceux qui ont fait le film ne le savaient pas alors, mais d’une certaine manière, le film, lui, le savait.

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