«Sympathie pour le diable», la guerre à tombeau ouvert

Paul Marchand (Niels Schneider), son ami photographe (Vincent Rottiers) et son interprète (Ella Rumpf) en reportage chez les Serbes qui massacrent la population de Sarajevo. |Rezo Films

L’évocation du journaliste Paul Marchand et de la manière dont il a couvert le siège de Sarajevo compose un récit trépidant qui interroge l’effondrement moral de la fin du XXe siècle.

Il y avait la guerre, merde! Là, à côté. Et tout le monde s’en fichait –ou plutôt ne s’en fichait pas complètement, mais s’en arrangeait et puis oubliait plus qu’aux trois quarts.

C’était le début de la dernière décennie du XXe siècle. Le siège, 330 obus par jour, sur des civils. Des centaines de tireurs embusqués faisant des cartons sur des passants, des enfants, des secouristes. Lui, il s’est retrouvé au milieu de ça, volontairement.

Lui, il s’appelait Paul M. Marchand. Il a 31 ans –dont huit passés à Beyrouth en pleine guerre civile– lorsqu’il arrive à Sarajevo, d’abord en freelance, bientôt correspondant de quatre radios francophones. Pas vacciné, pas blasé, Paul Marchand.

À fond les manettes au volant de sa voiture sur Sniper Alley, le cigare au bec et le verbe bravache, on en ferait aisément une figure folklorique. Lui-même a cultivé cette apparence, et le film en rend compte. La finesse de Sympathie pour le diable est de ne pas le masquer, mais de ne pas s’arrêter au masque.

Sur plusieurs tempos à la fois

Portant le même titre que le premier livre écrit par Marchand, à son retour (réédité chez Stock), alors qu’il se remettait de la grave blessure physique reçue en Bosnie (les autres, il semble bien qu’il ne s’en est jamais remis), le film vibre selon plusieurs rythmes à la fois.

Celui, trépidant, imprimé par le dandy trompe-la-mort et celui, exigeant, d’un journaliste précis et très bien informé, se battant aussi contre des rédactions promptes à passer ses reportages à la moulinette de ce qu’il était alors convenu de dire.

La voiture de Paul Marchand lancée à toute vitesse sur Sniper Alley, devant l’hôtel Holiday Inn où était basée la presse internationale pendant le siège. | Rezo Films

Mais aussi, dans un entrelacs de notations très bien agencées, le rappel de l’importance et des limites du travail des journalistes hébergés à l’Holiday Inn, évoquées avec une justesse rare, plus revue depuis l’essentiel travail de Marcel Ophuls, Veillées d’armes, en 1994.

Et aussi ce que fut le martyr des habitant·es de la capitale bosniaque, et la veulerie des dirigeants européens, et la violence des assaillants serbes. (…)

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Cannes 2019, Ep.6: «Les Siffleurs» et autres nouvelles de l’Est

Gilda (Catrinel Marlon), la femme fatale des «Siffleurs».

Le film du Roumain Corneliu Porumboiu, en compétition, est le marqueur le plus visible d’une présence en pointillé des cinémas d’Europe orientale, souvent associés à des partenaires de l’Ouest.

L’ami Joël se sent «presqu’en vacances». Celui que Thierry Fremaux aime présenter comme «le légendaire Joël Chapron», et qui accompagne depuis plus de vingt-cinq ans les films venus de l’ex-bloc soviétique à Cannes (et dans nombre d’autres grands festivals), n’est pas surchargé de travail cette année.

Mais il y a pourtant bien des films d’Europe centrale et orientale dans cette 72e édition. Des films qui pour la plupart –et n’en déplaisent aux Poutine, Orbán et consorts– n’existeraient pas sans la circulation de flux artistiques, humains et financiers entre leurs pays et le reste du monde.

Une déclaration d’amour à la fiction

C’est le cas des Siffleurs de Corneliu Porumboiu, qui fut avec Cristian Mungiu et Cristi Puiu l’une des principales figures du jeune cinéma roumain, découvert à partir du milieu des années 2000 et consacré par la Palme d’or de 4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007.

Embuscades et coups fourrés, comme dans tout film noir digne de ce nom.

Avec ce nouveau film, le réalisateur de Policier, adjectif accentue le virage observé avec son précédent long-métrage de fiction, Le Trésor, vers davantage de romanesque. Les Siffleurs est un polar, avec gangsters, flics véreux, trahisons, rebondissements, poursuites et fusillades –ou plus exactement, c’est un film noir, avec aussi femme fatale et portrait désenchanté d’une société sans foi ni loi.

C’est aussi, peut-être même surtout, une déclaration d’amour à la fiction cinématographique. Le film multiplie les citations de grands films américains, au premier degré (un extrait de La Prisonnière du désert de John Ford), au deuxième degré (une séquence qui rappelle explicitement Sueurs froides d’Alfred Hitchcock), au troisième degré (une scène vue à la télévision d’un film roumain qui imite les films de gangsters hollywoodiens), voire au quatrième degré (la scène de bataille entre policiers et bandits a lieu dans des décors de films d’un studio à l’abandon).

Mais si les ingrédients sont clairement empruntés au cinéma de genre, la construction est elle très inventive, et d’ailleurs d’abord déroutante –ce qui est une autre manière de faire confiance à la fiction, au-delà des règles du romanesque classique.

Circulant avec allégresse dans les signes du film de genre, Porumboiu ne perd pas en chemin les dimensions plus souterraines qui l’intéressent, notamment l’interrogation sur le langage, ici manifestée à partir de cette technique codée, venue d’une antique tradition, qui permet de communiquer en langage sifflé.

Cette technique vient d’un endroit bien éloigné de la Roumanie, en l’occurrence l’île de Gomera aux Canaries, où se déroule une partie de l’action du film, par ailleurs coproduit par la France –soit un long-métrage tout ce qu’il y a de roumain, nourri d’apports de diverses natures venus des États-Unis, d’Espagne et de France.

Ludique et violent, critique de l’état de son pays rongé par la corruption et jonglant avec les clichés du thriller, Les Siffleurs réussit ce difficile numéro d’équilibriste qui consiste à courir sur le fil tendu de l’exigence de mise en scène avec l’énergie du film à suspens. (…)

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«Mort à Sarajevo», danse macabre pour une Europe défunte

Le film de Danis Tanović construit, autour de la commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale, un labyrinthe hanté par la tragédie des Balkans et l’arrogance des grandes puissances.

Mort à Sarajevo est un film d’horreur. Tout y est vrai. Et presque tout y est factuellement exact.

 

Il y a bien eu dans la capitale bosniaque, le 28 juin 2014, cette commémoration du centenaire de l’assassinat de François-Ferdinand d’Autriche, marqueur du début de la Première Guerre mondiale.

Il y a bien eu une pièce écrite pour l’occasion par Bernard-Henri Lévy, intitulée Hôtel Europe, interprétée par Jacques Weber et jouée en grand apparat sur la scène du Théâtre national.

Il y a bien eu, surtout, cet atroce abandon d’un pays en guerre, puis dans un après-guerre imposé dans des conditions qui ne pouvaient que mener à une impasse glauque.

L’ombre de deux guerres et l’arrogance de l’Europe

Il y a bien eu ce mélange d’arrogance et de désinvolture des puissances européennes, des dirigeants politiques, des experts et des stratèges de tous poils.

Il y a bien eu cette ombre atroce de la grande boucherie de 1914, «célébrée» (!!!) là, à Sarajevo, au nom de tout ce qu’elle était supposée nourrir a contrario d’amitiés entre les peuples, de construction de la maison commune Europe: mascarade ayant laissé les Sarajéviens incrédules devant le luxe vide des festivités, si loin de leur existence.

Il y a bien eu cette double mémoire –mémoire des tranchées,  mémoire du siège et du massacre de Srebrenica– abandonnée aux rats de l’oubli et à la misère quotidienne, opaque et mafieuse, qui règne sur cette partie des Balkans.

C’est cela que met en scène Danis Tanović avec une virtuosité où l’amertume terrible n’empêche ni la tendresse ni l’humour –qui a partie liée avec le désespoir, pas forcément avec la politesse.

Trois ans après l’admirable La Femme du ferrailleur, le cinéaste bosniaque propose une autre variation, différente, à partir de la reprise en fiction d’événements réels, dans un tissage serré d’authenticité et de romanesque. (…)

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