«Le ruisseau, le pré vert et le doux visage», la saveur de la vie quand même

Le film de Yousry Nasrallah emprunte aux contes truculents et à l’énergie du cinéma populaire égyptien pour affronter la dureté des réalités actuelles sans céder à une morosité tentante et sans issue.

Le bruit et la couleur. Le film s’annonce ainsi, et s’y tiendra. Non pas qu’il n’y ait pas d’histoire, il fourmille de récits, tribulations, intrigues, contes et légendes.

Mais justement: ces 1.001 affaires de conflits de famille, d’amours clandestines, de manœuvres politiciennes et financières, ces allusions explicites à la réalité égyptienne comme ces emprunts revendiqués au grand art immémorial du conteur sont comme les innombrables matériaux d’une fresque qui se veut d’abord fresque. Ample, variée, tonique.

 

Un cinéma de saveurs

 Et puis, le bruit et la couleur, il faut bien y recourir comme substitut à ce qui devrait être la perception au cœur du film, mais que le cinéma ne sait pas restituer littéralement : la saveur.

En faisant d’une famille de cuisiniers venus préparer le festin d’un riche mariage au village, Yousry Nasrallah met en branle un jeu étrange, fondé sur l’absence de ce qui est le plus ouvertement débattu: le goût des plats, le choix des ingrédients, la justesse des mélanges et des cuissons.

Bien sûr ce n’est pas, loin s’en faut, le seul enjeu d’un film où il est beaucoup question d’amour et de désir, de pouvoir et d’apparence, d’argent et de loyauté. Un film comme une sarabande, où un grand nombre de protagonistes se cherchent et se quittent, se trahissent et se séduisent, jouent plusieurs rôles, certain par duplicité et d’autres par honnêteté et droiture.

Jaune citron et fuchsia, roucoulant et maudissant, bondissant de situations en situations, de corps sensuels et sensuellement filmés en étalages grossiers de puissance et de richesse, Le Ruisseau, le pré vert et le doux visage passe et repasse sous les arceaux fleuris du mélodrame qui fit les riches heures du cinéma populaire égyptien. Mais on citerait aussi bien Pagnol, pour cet art de l’enchevêtrement d’intrigues stylisées, et qui semblent venues du fond des âges, et du plus profond du terroir.

Picaresque et politique

 Pourtant, racontant sur le mode picaresque les tribulation de trois cuistot au mariage d’une huile régionale aux visées politicardes, le réalisateur de La Ville et d’Après la bataille, et de l’admirable documentaire  À propos des garçons, des filles et du voile, ne perd pas de vue l’état de l’Egypte aujourd’hui.

La truculence et la féérie, que viendront surprendre la violence politique au détour d’une route, ne sont de toute façon pas des échappatoires.

Ce sont d’autres moyens d’avoir affaire au monde, et à ceux qui le peuplent, avec exigence mais aussi avec affection.

Ce film qui s’est donné comme titre une formule par laquelle le poète évoque le paradis  c’est l’élégance face à la noirceur de la réalité, à la misère indigne, aux espoirs de la révolution deux fois trahis, assassinés et enterrés, de choisir le côté du souffle, du goût des choses et de ce qui il y encore de beau chez les humains. Tout le contraire d’une facilité. 

Le ruisseau, le pré vert et le doux visage de Yousry Nasrallah, avec Bassem Samra, Laila Eloui, Menna Shalaby, Ahmad Daoud.

Durée: 1h55. Sortie le 21 décembre.

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