Cannes jour 2: quatre pas dans le réel (dont un faux-pas)

Documentaire, fiction, animation, pamphlet, en Ukraine, en Égypte, en Chine ou en Palestine, quatre films rendent compte de manières fort différentes des réalités actuelles ou passées.

Photo: Amal, la jeune survivante de « La Route des Samouni » de Stefano Savona

Commençons par le pire: en ouverture de la section officielle Un certain regard surgit un film signé d’un grand nom du cinéma contemporain, Sergei Loznitsa. On doit à celui-ci des splendeurs documentaires, exemplairement son Austerlitz, et de grands films de fiction, comme Dans la brume –même si sa dernière proposition, Une femme douce, avait déjà laissé perplexe. Mais rien à voir avec la facture grossière et les procédés plus que déplaisants de Donbass.

Donbass, propagande stalinienne

Scène de lynchage dans Donbass | ©Pyramide Distribution

On conçoit que le réalisateur qui a grandi à Kiev et a consacré un documentaire à la Révolution de Maidan soit profondément affecté par le conflit auquel est confronté son pays face aux Russes et aux milices séparatistes dans la zone orientale de l’Ukraine. Et on peut, comme spectateur et comme citoyen, ne nourrir aucune complaisance pour les menées de Poutine et de ses affidés dans la région, et en général.

Cela ne saurait en aucun cas justifier le recours aux caricatures à sens uniques et aux procédés qui sentent à plein nez les procédés de la propagande stalinienne la plus bas du front. Vient le moment où, assimilant tous les ennemis à des crétins odieux et violents, grotesques et pourris jusqu’à la moelle, ne méritant que d’être éliminés au plus vite de la surface de la terre, Donbass finit par produire exactement l’effet inverse.

D’une situation réelle, actuelle, violente, ce film-là fait, par sa mise en scène, une fausseté obscurcie par les partis pris et l’outrance. Tout le contraire de ce qu’accomplissent, par des moyens pourtant très différents, trois autres titres visibles sur la Croisette. (…)

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«Les Derniers Jours d’une ville», songe urbain au bord de la révolution

Le premier film de Tamer El Saïd transforme Le Caire en personnage mystérieux, désirable et dangereux. La dérive mélancolique d’un jeune réalisateur y fait surgir les fantômes du passé et de l’avenir.

Il marche dans la ville, sa ville. Il s’appelle Khalid, elle s’appelle Le Caire. Il cherche un nouvel appartement, doit laisser celui où il a vécu sa jeunesse, son amour. L’une et l’autre enfuis.

Cette ville, il la regarde et il la filme, il est cinéaste. Dans la ville, des gens inconnus, des bâtiments, des lumières, des bruits. Des amis. Et aussi, des flics, des militaires, des hommes en prière, en colère. La révolution qui vient.

On est à la fin de 2009. La radio et la télé n’en finissent pas de célébrer le génie rayonnant et protecteur de Moubarak. Et l’équipe de foot nationale, que Dieu destine à écraser ses adversaires – surtout ces **** d’Algériens qui ont battu les Égyptiens la fois précédente.

Ce sont des visages de femmes, la mère qui s’éteint à l’hôpital, cette personne magnifique qui parle d’une autre ville, Alexandrie, et dirige une troupe de théâtre, celle qui fut aimée et qui part, la compagne d’un copain au visage lumineux. Chacune a sa place et son rôle, mais ensemble elles irriguent la cité et la mémoire de sensualité, de souvenirs.

Hanan Youssef, figure forte et mélancolique, dans «Les Derniers Jours d’une ville»

Elles existent dans le labyrinthe de la cité. Et elles existent, recadrées, vues autrement de plus près, sous différentes lumières, dans les images captées par Khalid avec sa caméra, retravaillées sur l’écran du montage, redoublées sur l’ordinateur comme dans les reflets déformants que les rues et les maisons s’offrent à elles mêmes, coquettes et dragueuses.

Leurs mots vont et ne vont pas avec leurs images, et dans ces écarts se glissent le non-dit, le désir, la mélancolie qui hante aussi ces appartements vides que l’homme encore jeune, mais qui n’est plus un jeune homme, visite en vain.

En vain aussi peut-être Khalid tourne-t-il ces plans qui n’aident plus grand monde, même ceux qui en auraient grand besoin. La caméra, comme protection, comme échappatoire, comme moyen pour s’appocher aussi. Et ces plans finissent, quand même, par faire écho au monde. Le flou fait partie de l’existence. (…)

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«Le ruisseau, le pré vert et le doux visage», la saveur de la vie quand même

Le film de Yousry Nasrallah emprunte aux contes truculents et à l’énergie du cinéma populaire égyptien pour affronter la dureté des réalités actuelles sans céder à une morosité tentante et sans issue.

Le bruit et la couleur. Le film s’annonce ainsi, et s’y tiendra. Non pas qu’il n’y ait pas d’histoire, il fourmille de récits, tribulations, intrigues, contes et légendes.

Mais justement: ces 1.001 affaires de conflits de famille, d’amours clandestines, de manœuvres politiciennes et financières, ces allusions explicites à la réalité égyptienne comme ces emprunts revendiqués au grand art immémorial du conteur sont comme les innombrables matériaux d’une fresque qui se veut d’abord fresque. Ample, variée, tonique.

 

Un cinéma de saveurs

 Et puis, le bruit et la couleur, il faut bien y recourir comme substitut à ce qui devrait être la perception au cœur du film, mais que le cinéma ne sait pas restituer littéralement : la saveur.

En faisant d’une famille de cuisiniers venus préparer le festin d’un riche mariage au village, Yousry Nasrallah met en branle un jeu étrange, fondé sur l’absence de ce qui est le plus ouvertement débattu: le goût des plats, le choix des ingrédients, la justesse des mélanges et des cuissons.

Bien sûr ce n’est pas, loin s’en faut, le seul enjeu d’un film où il est beaucoup question d’amour et de désir, de pouvoir et d’apparence, d’argent et de loyauté. Un film comme une sarabande, où un grand nombre de protagonistes se cherchent et se quittent, se trahissent et se séduisent, jouent plusieurs rôles, certain par duplicité et d’autres par honnêteté et droiture.

Jaune citron et fuchsia, roucoulant et maudissant, bondissant de situations en situations, de corps sensuels et sensuellement filmés en étalages grossiers de puissance et de richesse, Le Ruisseau, le pré vert et le doux visage passe et repasse sous les arceaux fleuris du mélodrame qui fit les riches heures du cinéma populaire égyptien. Mais on citerait aussi bien Pagnol, pour cet art de l’enchevêtrement d’intrigues stylisées, et qui semblent venues du fond des âges, et du plus profond du terroir.

Picaresque et politique

 Pourtant, racontant sur le mode picaresque les tribulation de trois cuistot au mariage d’une huile régionale aux visées politicardes, le réalisateur de La Ville et d’Après la bataille, et de l’admirable documentaire  À propos des garçons, des filles et du voile, ne perd pas de vue l’état de l’Egypte aujourd’hui.

La truculence et la féérie, que viendront surprendre la violence politique au détour d’une route, ne sont de toute façon pas des échappatoires.

Ce sont d’autres moyens d’avoir affaire au monde, et à ceux qui le peuplent, avec exigence mais aussi avec affection.

Ce film qui s’est donné comme titre une formule par laquelle le poète évoque le paradis  c’est l’élégance face à la noirceur de la réalité, à la misère indigne, aux espoirs de la révolution deux fois trahis, assassinés et enterrés, de choisir le côté du souffle, du goût des choses et de ce qui il y encore de beau chez les humains. Tout le contraire d’une facilité. 

Le ruisseau, le pré vert et le doux visage de Yousry Nasrallah, avec Bassem Samra, Laila Eloui, Menna Shalaby, Ahmad Daoud.

Durée: 1h55. Sortie le 21 décembre.