«Ouistreham» arrive à bon port

L’équipe de nettoyage, juste avant l’action.

En confrontant Juliette Binoche et des actrices non professionnelles, le film d’Emmanuel Carrère d’après un livre de Florence Aubenas témoigne d’une réalité tout en interrogeant les moyens de la raconter.

À première vue, Ouistreham s’annonce comme une sorte de monument de prestige, lesté de présences vedettes –son réalisateur l’écrivain très célébré Emmanuel Carrère, la star du cinéma Juliette Binoche, la grande figure du journalisme de reportage qu’est Florence Aubenas.

En outre, il transporte un volumineux «concept», comme disent les publicitaires toujours habiles à maltraiter le sens des mots. Le film n’est en effet pas seulement la mise en images de l’enquête menée par la journaliste parmi les travailleurs et les travailleuses du nettoyage qui triment sur les ferrys de la SeaLink dans le port qui donne son titre au film. Il s’augmente d’une autre dimension, plus dramatisante, plus fictionnante, et possiblement plus problématique.

Ledit concept consiste à ajouter au livre Le Quai de Ouistreham les interrogations de l’écrivaine, rebaptisée Marianne Winckler, sur la nature de sa position parmi les femmes astreintes à ce labeur épuisant et sous-payé. Et d’ainsi proposer une méditation sur l’imposture, les apparences, les éventuelles vertus du mensonge, enjeux chers à un réalisateur qui est d’abord l’auteur de plusieurs ouvrages travaillés par ces thèmes depuis La Moustache, notamment L’Adversaire.

Tout ce qui précède est là et bien là dans le film. Et pourtant ne dit que fort peu de ce qui s’y active, de ce qu’on éprouve minute après minute au cours de la projection.

Vibration documentaire

Ce déplacement salvateur a lieu grâce à l’intensité des situations vécues, grâce aussi, et de manière décisive, à la présence à l’écran de ces femmes parmi lesquelles s’est glissée Marianne Winckler/Juliette Binoche: Hélène Lambert, Léa Carne, Évelyne Porée, Patricia Prieur…

Elles interprètent des personnes dont le quotidien ressemble au leur, plus ou moins littéralement. Et dès lors s’active une vibration documentaire, enregistrement à la fois des réalités factuelles –les horaires de travail, les lieux, les règles imposées (230 cabines à bord, 4 minutes chacune), les vêtements et les ustensiles de ce labeur de merde (ô combien littéralement) à effectuer en restant impérativement invisibles –et de multiples éléments qui semblent des détails: des inflexions de voix, des tressaillements du visage, l’emploi de certains mots, des regards.

Christelle (Hélène Lambert), Marilou (Léa Carne), celles par qui la vie arrive dans le film. | Memento Distribution

Il ne suffit pas, il ne suffit jamais que des rôles soient interprétés par des gens dont l’existence ressemble à celle des personnages pour rendre ceux-ci plus présents, plus vivants, plus justes. Mais il est possible que cela se produise, et c’est ici le cas.

Tout le film ne se passe pas dans les coursives et dans les sanitaires des ferrys, le boulot n’est pas la totalité de la vie de celles dont l’histoire est évoquée; mais il organise non seulement leur temps et leur fatigue, mais aussi leurs rêves et leurs désirs.

Sans réponse univoque

Les développements narratifs aux côtés de Marianne et de celles parmi qui elle travaille épouseront plusieurs détours et rebondissements. Surgiront d’autres personnages, des situations qui inscrivent le récit central dans un environnement –affectif, professionnel, social– plus vaste. (…)

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