Interprétées par Renate Reinsve et Inga Ibsdotter Lilleaas, les filles d’un réalisateur vieillissant, figures admirables dans Valeur sentimentale de Joachim Trier.
«Deux procureurs» de Sergueï Loznitsa, «Imago» de Déni Oumar Pitsaiev, «Fuori» de Mario Martone et «Valeur sentimentale» de Joachim Trier ont fait partie des plus belles idées de cinéma venues du vieux continent.
‘idée même d’Europe reste si instable, imprécise et, pour beaucoup, au mieux sans enjeu, au pire un repoussoir, que l’on peine à identifier à Cannes le phénomène massif qu’est la présence des cinémas européens –en dehors du cas français–, surtout en portant notamment attention aux territoires limites, aux frontières à l’Est, où se joue en ce moment une part décisive de ce que l’on peut nommer un destin.
«Deux procureurs» de Sergueï Loznitsa
Le premier jour de la compétition officielle a été marqué par la sombre rigueur de Deux procureurs, nouveau film de fiction du cinéaste ukrainien Sergueï Loznitsa, aussi impressionnant dans ce registre que dans ceux du documentaire et du film de montage d’archives.
L’implacabilité de la mécanique d’écrasement des esprits et des corps mène tout près d’une forme de comédie hyper noire, dont le véritable enjeu est comme concentré dans une scène d’ouverture où un forçat des prisons du NKVD brûle sur ordre de ses geôliers des monceaux de lettres adressées au camarade Staline.

Andreï Vychinski, procureur général notamment des procès de Moscou (Anatoli Bely), et le jeune procureur idéaliste (Alexandre Kouznetsov). | Pyramide Distribution
Ces lettres visent toutes à informer celui-ci des horreurs commises par sa police sans douter qu’il intervienne immédiatement pour rétablir le droit, la justice et l’idéal libérateur au nom duquel a été faite la révolution.
Ce sera aussi la démarche d’un jeune procureur rigide, d’un légalisme sourcilleux qui, du labyrinthe sordide d’une prison de province aux bureaux monumentaux du ministère à Moscou, apparaît presque, aujourd’hui, comme une abstraction dans un contexte dont nul ne peut désormais ignorer la perversion meurtrière.
Mais, inspiré d’une nouvelle d’un écrivain, Gueorgui Demidov, qui a vécu la terreur stalinienne, Deux procureurs est explicitement réalisé à l’époque de Vladimir Poutine, pour inviter à percevoir tout ce qui a changé et tout ce qui n’a pas changé. Sans aucun anachronisme.
«Imago» de Déni Oumar Pitsaiev
Venu de la même partie du monde, dont l’appartenance contestée à l’Europe rend celle-ci d’autant plus riche de sens, Imago du cinéaste russe Déni Oumar Pitsaev est situé dans une région particulière de Géorgie, la vallée de Pankissi, dans l’est du pays.
Cette vallée est principalement peuplée de Tchétchènes ayant fuit, depuis un siècle et demi, l’oppression russe sous ses multiples formes. Issu de cette communauté, mais ayant vécu surtout à Paris et ne se sentant nullement assigné à cette seule «identité», le réalisateur y revient à l’invitation de membres de sa famille, qui ont décidé pour lui qu’il devait s’y établir et y fonder une famille selon les usages ancestraux.

Le cinéaste (Déni Oumar Pitsaev) et sa mère, qui a des projets pour lui. | New Story
On a regretté ici la faible présence des documentaires cette année à Cannes, raison de plus pour saluer la justesse audacieuse des ressources documentaires mobilisées par ce film autour de son auteur et personnage principal.
Donnant acte aux spectateurs de la présence de la caméra, il invente un espace à la fois réaliste et habité de songes (et de cauchemars), individuels, familiaux, et collectifs. Très fécond, y compris en scènes drolatiques, ce dispositif se déploie dans la dernière partie en espace d’affrontement extraordinairement émouvant et brutal autour d’une figure paternelle à la fois très réelle et symbolique, qui reconfigure tout ce qui a été vu auparavant.
«Fuori», de Mario Martone
Tout tourne autour d’une figure très connue dans son pays, moins en France, même si celle-ci permit à l’origine la reconnaissance dont jouit l’écrivaine Goliarda Sapienza. Cette figure de l’Italie d’après-guerre aux vies singulières et troublantes n’est en effet devenue célèbre qu’après la reconnaissance posthume de ce qui est aujourd’hui considéré comme son livre majeur, L’Art de la joie.
Le film du cinéaste italien Mario Martone, également en compétition officielle, s’inspire, lui, de deux ouvrages autobiographiques, consacrés l’un au séjour en prison de son autrice pour vol, l’autre à sa relation fusionnelle avec une très jeune femme liée aux mouvements d’activisme clandestins des années 1970.

Whisky matinal sur une piazza romaine, Roberta (Matilda De Angelis) et Goliarda (Valeria Golino) dans la plus anodine des formes de leur relation tumultueuse. | Le Pacte
Son titre, Fuori («dehors» en italien), semble n’en désigner qu’un volet, lorsque les deux femmes sont hors de la prison. Mais il comporte aussi des chapitres dentro (dedans), lorsque celle qu’interprète Valeria Golino avec une énergie singulière, à la fois séduisante et inquiétante, était incarcérée pour un vol de bijoux aux motivations complexes. (…)
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