«Une affaire de famille», bricolage de survie en or fin

Le nouveau film de Kore-eda accompagne avec verve et émotion les membres d’une «famille» précaire, mais inventant en marge des lois et des normes sa propre façon d’exister.

Ce fut un moment rare et réjouissant. L’attribution de la Palme d’or au quatorzième long métrage de Hirokazu Kore-eda récompense effectivement un très bon réalisateur, à la filmographie conséquente, pour ce qui est peut-être son meilleur film.

Meilleur film? Celui qui accomplit le plus justement le projet au cœur de toute l’œuvre de son auteur, d’une manière à la fois sans concession et extrêmement accessible et séduisante. Voilà une configuration qui ne se retrouve pas souvent en tête du palmarès du plus grand festival du monde.

Le titre français est certes un peu plat. Mais il dit la vérité du film, et même de toute la filmographie de Kore-eda, au-delà de ce que pointe son titre original, Manbiki Kazoku, qui signifie «La famille vol-à-l’étalage». Le titre international, Shoplifting, évacue quant à lui la famille, soit le principal, pour ne garder que le vol.

 

Bric et broc inventifs

Une affaire de famille accompagne donc le destin d’une famille. Une famille marginalisée, que les boulots précaires et les bouts d’aide sociale n’arrivent pas à faire vivre. Les trois générations qui la composent pratiquent avec méthode et inventivité l’art sain du larcin, la fauche de proximité, ramenant leurs butins au domicile familial, un assemblage d’abris de fortune logé dans une dent creuse de la cité.

Réaliste, et correspondant à un phénomène courant au Japon, le lieu est aussi la métaphore de tout ce raconte le film. Le maître-mot serait ici «bricolage», dans un sens particulièrement noble.

Car tous ces personnages, séparément et surtout ensemble, ne font que ça: bricoler. C’est-à-dire s’adapter, récupérer ce qui peut l’être, fabriquer des réponses de bric et de broc, trouver des zones minuscules où il leur est possible d’agir, de s’amuser et même d’apprendre.

Bricoler avec le temps et avec les rêves. Bricoler avec la loi, aussi, et avec le droit aux aides d’État. (…)

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«The House That Jack Built», diabolique comédie

Matt Dillon dans le rôle-titre

Le nouveau film de Lars von Trier est une fable horrifique qui, aux côtés d’un tueur en série aussi ingénieux que cinglé, interroge la place de la violence dans la vie et dans les arts.

Même si c’est impossible, il faudrait découvrir ce film sans rien savoir de Lars von Trier ni des préjugés le concernant. On entrerait alors de plain-pied dans le plus vertigineux des jeux. Un jeu cruel et drôle, où l’inquiétude morale et la pensée du spectacle nourrissent un véritable feu d’artifice d’idées et de propositions.

The House That Jack Built raconte une histoire, et cinq. L’histoire de Jack, tueur en série américain, dans des paysages humains si aberrants que l’on aimerait les ranger d’emblée du côté du Grand Guignol –mais enfin ces gens-là ont élu Donald Trump, il faut quand même se méfier un peu.

Se méfier de Jack lui-même, avec ses airs de voyageur de commerce jovial et ses talents de bricoleur: ses savoir-faire et ses outils peuvent lui servir à de bien malfaisants procédés.

Mais aussi se méfier de cette conductrice si sûre de son importance, de cette vieille dame si confite dans son mode de vie, de cette jeune femme prête à l’affection et dont la solitude abrite des gouffres, de cette épouse intégriste de son modèle familial.

Il y aura ainsi cinq épisodes, chacun d’une étrangeté radicale, qui travaillent sur le mode de la fable très noire –et très drôle– des folies contemporaines, dont certaines sont particulièrement associées aux États-Unis (le rapport délirant aux armes à feu) et d’autres à une modernité déshumanisante bien plus largement partagée.

La «femme n°1» (Uma Thurman), victime aussi inquiétante que son assassin

Le registre ultra-codé du film d’horreur, donc. La comédie pince sans rire, d’accord. Mais aussi quelque chose d’autre, de plus insidieux, de plus tendu. Même s’il semble incongru, le seul mot disponible pour l’évoquer est la beauté.

Pas celle des gens ni des choses, mais une élégance du cadre et de la composition des plans, du rythme et du jeu des lumières, qui fait vibrer d’autant mieux ces situations où le sanguinolent et le sadique ont leur part, comme le loufoque et un sens très singulier du règlement de comptes.

L’ange du bizarre

Ce n’est pas non plus la beauté du diable, plutôt celle d’un ange du bizarre qui serait aussi un authentique cinéaste. Diable ou ange, voici celui par qui les cinq histoires se rejoignent en une, qui n’est pas seulement celle de Jack. (…)

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Cannes 2018, jour 11: derniers feux de la Croisette et fils conducteurs

Après la présentation des derniers films sélectionnés au Festival, vue d’ensemble sur certaines tendances – famille et communauté, chiens et autres animaux, musique et danse – d’une édition globalement réussi.

Photo: Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Celan

La compétition officielle cannoise aura marqué une certaine baisse de régime dans la dernière ligne droite, avant de s’achever avec Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Celan.

Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Celan

Radicalisant la veine de Winter Sleep qui lui a valu une Palme d’or discutable en 2014, le cinéaste turc aligne durant plus de trois heures des discussions à deux ou à trois sur l’amour, la famille, la religion, la jeunesse, l’art, le passage du temps…

Avec l’aide d’acteurs remarquables, il prend grand soin de désactiver tout affect, s’éloignant ainsi d’autres exemples de cinéma de dialogue: on n’y retrouve ni la sensualité et le caractère ludique de Rohmer, ni l’érotisme, la tendresse et la cruauté de Hong Sang-soo.

En attendant le palmarès

Comme il est d’usage, les pronostics et supputations vont bon train sur la Croisette en attendant le verdict du jury présidé par Cate Blanchett.

On se contentera ici d’espérer qe ce jury privilégiera les qualités de mise en scène sur les «messages». Et on rappellera que, fait rare, pas moins de huit films peuvent –à mes yeux– prétendre à bon droit à la Palme d’or: Les Éternels de Jia Zhang-ke, Leto (L’Été) de Sergei Serrebrennikov, Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher, Trois Visages de Jafar Panahi, Le Livre d’image de Jean-Luc Godard, Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré, Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda, Burning de Lee Chang-dong.

C’est considérable, et la la diversité des origines (Chine, Russie, Italie, Iran, Suisse, France, Japon, Corée du Sud) comme des styles est tout aussi réjouissante, signant la réussite de l’édition 2018 du Festival, en tout cas pour sa sélection princeps.

Au sein de ce festival, il est d’ores et déjà possible de repérer quelques traits dominants parmi les films vus sur la Croisette, toutes sélections confondues (et sans aucune prétention à l’exhaustivité).

Familles subies, désirées, construites

Dans Les Éternels, Jia Zhang-ke suit la résilience opiniâtre d’un couple et du maintien des règles de la communauté dans un maelströmt de mutations et de trahisons. Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher montre successivement deux états, archaïque et moderne, d’une communauté de marginaux, famiglia au sens étendu, et problématique.

La famille, ou la tribu, de Heureux comme Lazzaro

Une affaire de famille de Kore-eda entièrement centré sur la légitimité d’une famille bâtie sur les liens de l’affection et de la solidarité plutôt que sur ceux du sang, Capharnaüm de Nadine Labaki qui oppose une famille légale mais invivable à la fragile tentative d’existence d’une famille née de la nécessité. Il fait partie des histoires où figurent des enfants abandonnés, comme c’est également le cas dans Ayka, le film russe du kazakh Sergei Dvortsevoy.

Mais aussi, dans les autres sélections, Mon tissu préféré de la Syrienne Gaya Jiji montre la famille comme carcan aux rêves et fantasmes de chacun(e). In my Room de l’allemand Ulrich Kohler s’ouvre sur la mort de la mère, à quoi succède celle de la quasi-totalité de l’humanité, avant que ne s’esquisse la possible réinvention d’une cellule familiale. (…)

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Cannes 2018, jour 10: l’Asie en force et en beauté

Dans l’inégal dynamisme des différentes régions que traduit le Festival de Cannes, l’Asie apparaît de nouveau comme la zone la plus fertile.

Photo: Tang Wei dans Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan.

Du point de vue géopolitique, les sélections cannoises auront montré cette année des propositions française et américaine (les pays traditionnellement les plus prolifiques) particulièrement pauvres.

Le reste de l’Europe est honorablement représenté, l’Amérique latine bénéficie d’une belle vitrine à la Quinzaine des réalisateurs, le monde arabe et moyen-oriental (Iran, Turquie, Égypte, Syrie, Maroc, Tunisie, Liban) marque des points année après année, l’Afrique subsaharienne est toujours aussi peu visible, l’Océanie n’existe pas.

Mais la région du monde la plus féconde est à nouveau, et de manière plus éclatante encore que d’habitude, l’Asie. En particulier sa façade Pacifique, quand l’autre grand pôle cinématographique qu’est l’Inde est en revanche tout à fait absent.

Bi Gan, le troisième Chinois

Un grand voyage vers la nuit de Bi Gan.

On a dit l’importance majeure du grand film de Jia Zhang-ke Les Éternels, et le monument documentaire hors norme qu’est Les Âmes mortes de Wang Bing. Un trosième film chinois, Un grand voyage vers la nuit (en section Un certain regard) a également marqué les esprits.

Deuxième long-métrage de Bi Gan, jeune poète immédiatement repéré à ses débuts il y a trois ans avec Kaili Blues, ce voyage spatio-temporel est une authentique expérience de cinéma. Sous évidente influence de Tarkovski et de Wong Kar-wai, cette quête d’une femme aimée, perdue, rêvée peut-être, entraîne dans des territoires mystérieux, que rend plus vertigineux la 3D surgie aux deux tiers de la projection.

Japon: la vibration Kore-eda

«Père», «mère» et «fille» dans Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda. | Le Pacte

Le Japon est également très bien représenté, avec deux titres en compétition, Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda, Asako I&II de Ryusuke Hamaguchi et, à la Quinzaine, le film d’animation Miraï de Mamoru Hosoda. Sur un scénario assez conformiste, celui-ci offre de belles propositions visuelles, mais on a connu ce réalisateur plus inspiré aux temps de Summer Wars et des Enfants loups.

Poursuivant dans la veine «sitcom en demi-teinte» de Senses récemment sorti en France, Hamaguchi accompagne les revirements amoureux d’une jeune femme, sans qu’on arrive à s’intéresser vraiment à ses atermoiements entre rêve de jeunesse et choix adulte, incarnés par deux personnages masculins interprétés par le même acteur.

Il en va différemment du magnifique nouveau film de l’auteur de Nobody Knows et de Tel père tel fils. S’il a souvent questionné la force et la légitimité des liens choisis face à ceux que la famille impose et que la société légitime, Kore-eda atteint cette fois un sommet de grâce et d’émotion.(…)

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Cannes jour 9 : loin de la compétition, les autres visages du Festival

La diversité des films présentés, mais aussi la circulations des informations, les négociations et les réflexions participent de l’ADN de la plus grande manifestation de cinéma au monde.

Photos: Le jeune Han Solo (Alden Ehrenreich) et Chewbacca dans « Solo » de Ron Howard (© The Walt Disney Company), Lola Dueñas et Bojena Horackova dans « Il se passe quelque chose » d’Anne Alix (©Shellac)

Cette année particulièrement, le très bon niveau de la compétition officielle tend à maintenir dans l’ombre les films des autres sections et les autres aspects d’une manifestation qui ne se limite pas, loin s’en faut, à présenter des films.

Hors compétition, on trouve ainsi aussi bien le spin-off de Star Wars qu’un premier film signé d’une parfaite inconnue dans une section marginale. Aux deux extrêmes du continent cinéma tel qu’il est représenté à Cannes, ils méritent l’un et l’autre attention.

Débarrassé de Dark Vador

Avec Solo: A Star Wars Story, qui sort le 23 mai, le Festival ne s’offre pas seulement une montée des marches glamour, compensant en partie un certain manque de grandes stars hollywoodiennes.

 

Le récit de la jeunesse de Han Solo –pour les tribus isolées qui l’ignoreraient, un des héros de la saga créée par George Lucas, interprété à l’origine par Harrison Ford– aura prévisiblement fait grincer les dents des intégristes.

Il bénéficie pourtant d’un avantage évident: la disparition de Dark Vador, et avec lui de la tambouille œdipienne recuite par les huit épisodes –à ce jour– de l’interminable Guerre des étoiles. Du coup, sans casser trois pattes à un droïde, on a droit à des petites aventures de science-fiction plutôt distrayantes, avec les ingrédients du genre –pétarades lumineuses et clins d’œil aux aficionados.

À l’autre bout de la Croisette

C’était quelques jours après la découverte, aux antipodes du Festival –c’est-à-dire à au moins 400 mètres sur la Croisette, du film d’ouverture de la toujours stimulante sélection de l’ACID (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion).

Cette association de cinéastes engagés pour la diffusion des films que le marché tend à éliminer présente à Cannes douze longs métrages inédits, dont certains encore en quête d’un distributeur. Parmi ces films, qu’on ne peut tous évoquer ici, on signalera en particulier celui qui a fait l’ouverture de la sélection, Il se passe quelque chose, d’Anne Alix.

Une femme parcourt le sud de la France en voiture; elle croise par hasard le chemin d’une autre, à pied et au fond du désespoir. Il se trouve qu’aucune n’est française, mais que les deux parlent cette langue –quoique pas avec le même accent, ni la même culture. Elles n’ont d’abord pas grand-chose à se dire. Et puis… et puis des images et des durées, des gestes et des regards.

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Ce n’est pas seulement le récit d’une amitié entre la photographe espagnole et la veuve bulgare, c’est un monde qui s’ouvre sous leurs pas. Un monde de lieux sans autre grâce que d’y abriter des humains, des visages de rencontre, des gestes généreux ou hostiles –tout un déploiement de situations marrantes, émouvantes, pertinentes.

En effet, «il se passe quelque chose» dès qu’une cinéaste sait si bien écouter et regarder, ne serait-ce qu’une station-service ou un rond-point de banlieue. Il se passe plein de choses, à vrai dire, dans cette variante du roman picaresque qui à chaque étape, rencontre, séparation ou retrouvaille gagne en ampleur et en présence, en humour et en sensualité.

Le génie dans la machine

Quatre-vingt-dix-sept longs métrages inédits sont cette année présentés dans l’une des quatre sélections: l’officielle –qui comprend la compétition, Un certain regard et plusieurs autres catégories hors-compétition, la Quinzaine des réalisateurs, la Semaine de la critique et l’ACID.

Ensemble, ces films dessinent un paysage du cinéma mondial contemporain, que personne ne peut voir en entier mais sur lequel sont ouvertes plusieurs perspectives très utiles.

Une partie du village international sur la Croisette

Surtout, «être à Cannes» est pour beaucoup de ces titres –et surtout les moins prestigieux– la promesse d’être aussi dans beaucoup d’autres endroits: dans plus de festivals, en salle, sur les chaînes de télévision ou les plateformes de VOD. (…)

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Cannes jour 5: sur le trapèze volant du «Livre d’image» de Jean-Luc Godard

En écho à l’œuvre existante, le nouveau film invente un nouveau ton et de nouveaux chemins.

Je suis un mauvais spectateur des films de Jean-Luc Godard. Parce que je les ai tous vus, plusieurs fois. Et qu’alors, allant à la rencontre du Livre d’image, je ne peux pas échapper à cette connaissance, quand ce film-là, comme tous les autres d’ailleurs, devrait être vu avec sinon une impossible innocence, du moins avec beaucoup plus de légèreté, moins de bagages.

Pour essayer de réduire ce défaut, faute de pouvoir l’éliminer, j’ai fait ce qu’on ne fait jamais au Festival de Cannes : je suis retourné voir le même film deux jours de suite. Pourquoi pas, puisque le voir deux fois, ce n’est pas du tout voir le film.

À la deuxième séance , il y avait des fauteuils vides dans le Grand Théâtre Lumière du Palais des Festivals. À Cannes aussi, malgré la fétichisation du nom de Godard sur la Croisette excitée, le cinéma que fait Jean-Luc Godard est aujourd’hui un cinéma minoritaire. Est-ce une maladie honteuse d’être minoritaire ?

À la deuxième vision, j’ai un peu dormi, alors que la première fois j’étais dans un état d’hyper-attention. J’ai aussi pu accueillir plus sereinement ce qui est de prime abord si bouleversant que le risque est grand, pour qui n’en rejette d’emblée l’expérience, d’en être médusé, au sens originel. La Gorgone est la déesse démoniaque de la beauté.

Une île nouvelle

Le Livre d’image poursuit la méditation au long cours commencée avec Histoire(s) du cinéma il y a de cela bientôt 30 ans. Montage intuitif d’images prélevées dans les films depuis l’origine du cinéma mais aussi la peinture et les actualités, agencements suggestifs de textes empruntés aux grands écrivains, aux journalistes ou à la publicité, dialogues à plusieurs voix dont celle, volontairement caverneuse et un peu tremblante, de JLG lui-même.

Mais au sein de ce gigantesque archipel de propositions de cinéma qu’est la filmographie de Godard depuis trois décennies, il m’a semblé que, malgré les ressemblances et les variations, il se murmurait entre les pages de Livre d’image quelque chose de très neuf.

La guerre, la révolution, l’amour, le cinéma

Au-delà de l’apparente profusion de motifs, d’idées et de références, le film est construit sur un quadrilatère assez consistant : la guerre, la révolution, l’amour, le cinéma.

Ce quadrilatère n’est ni un carré ni un rectangle, mais un trapèze, avec la guerre et la révolution comme base pour le monde d’aujourd’hui et horizon de demain. La guerre est là, et exemplairement dans l’Orient musulman.

Toute la dernière demi-heure du film se déploie autour d’un roman d’Albert Cossery, Une ambition dans le désert, situé dans un émirat imaginaire du Golfe persique. Mais c’est surtout le réquisitoire implacable d’Edward Saïd sur l’oppression par les images et le langage qui nourrit l’évocation lucide des horreurs actuelles, avec les images de Daech en fil noir, images nourries de celles du passé qui sont d’abord celles des oppressions coloniales. (…)

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Cannes jour 4: «Les Éternels », film-monde mis en mouvement par une actrice hors-norme

Le nouveau film de Jia Zhang-ke avec Zhao Tao raconte de manière incroyablement riche et vivante les mutations et les permanences de la Chine contemporaine.

Photo: Zhao Tao dans Les Éternels de Jia Zhang-ke

Au premier tiers du déroulement du Festival de Cannes, on y a déjà découvert plusieurs très bons films –une phrase qu’on n‘écrirait pas tous les ans, en notamment qu’on aurait été bien en peine d’écrire l’an dernier. Et puis voici qu’est apparu autre chose: un grand film.

À des titres divers, il est possible de considérer que les dix longs métrages de fiction du cinéaste chinois depuis son Xiao-wu artisan pickpocket en 1997 sont consacrés au même thème: l’entrée de la Chine dans le 21e siècle.

C’est à dire sans doute l’événement planétaire le plus important depuis la découverte de l’Amérique, un basculement d’une ampleur et d’une complexité telle qu’on est loin, très loin d’en avoir pris la mesure – surtout en Europe toujours persuadée d’être le centre du monde, alors que celui-ci n’est même plus en Occident.

Et c’est bien, à nouveau, ce que Jia Zhang-ke prend en charge dans Les Éternels. Mais il le fait avec une ampleur, une complexité, et aussi un geste d’amour envers le cinéma sans précédent.

On y trouve en effet, réagencés avec une impressionnante liberté, film de gangsters et comédie musicale, science fiction et documentaire, burlesque et mélodrame: une multiplicité de tonalités pour accompagner, de 2001 à 2018, l’histoire d’une femme habitée par un amour sans retour, et des principes implacables. Et, à ses côtés, l’histoire au présent d’une civilisation.

Une actrice exceptionnelle

Cette femme, Qiao, est jouée par Zhao Tao, l’actrice de tous les films de Jia depuis le deuxième, Platform, en 2000. L’œuvre filmée de son mari permet de suivre les étapes de l’épanouissement de cette actrice. Danseuse de formation, comédienne dont les ressources n’ont cessé de se déployer davantage de film en film, elle offre avec ce nouveau film une interprétation exceptionnelle.

Il lui suffit de marcher, dans un bistrot ou sur un quai de gare, pour que dix histoires s’esquissent. Il lui suffit de s’asseoir, seule femme parmi des hommes aux physiques de durs, pour qu’une lumière et une vibration irriguent l’écran de forces contradictoires, troublantes, inquiétantes, émouvantes. Il suffit à son visage d’offrir à la caméra sa nudité pour que s’accomplissent un combat, une défaite, une trahison, une victoire. (…)

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Cannes jour 3: Accords et dissonances de trois histoires d’amour

Des trois films de la compétition officielle, L’Été, Cold War et Plaire, aimer et courir vite, les deux réussites qui se font échos ne sont pas ceux qu’on attendait.

Photo: Pierre Deladonchamps et Vincent Lacoste dans Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré.

Un des aspects les plus intéressants d’un festival est la manière dont il procède à des montages fortuits entre des films. Bien sûr, les programmateurs élaborent des rapprochements, des cohérences ou des regroupements.

Mais il est inévitable qu’en outre, des films qui semblaient n’avoir rien en commun se retrouvent en dialogue ou en contrepoint, parfois en opposition, au fil de l’organisation de leurs journées par des festivaliers auxquels s’ouvre une multiplicité de choix. Ces agencements sauvages, qui peuvent être riches de sens, sont un des plaisirs de l’activité festivalière.

Ce troisième jour sur la Croisette, la compétition officielle aura offert une variante stimulante de ce dispositif. Il y a en effet un choix délibéré, voire insistant, à montrer à la suite L’Été du Russe Kirill Serebrennikov et Cold War du Polonais Pawel Pawlikowski.

Soit deux films en noir et blanc situés dans un pays de l’Est à l’ère socialiste, avec comme personnages principaux des musiciens. Mais le rapprochement ne fait que mieux mettre en évidence tout ce qui oppose ces films, et que suggèrent aussi bien les températures évoquées par leurs titres que les formats d’image –écran large pour le premier, écran restreint pour le second.

L’Été, comme un arbre

Mike (Roman Bilyk) et Viktor (Teo Yoo) dans L’Été. | Crédit photo: Kinovista/Bac Films

Très attendu pour des raisons extra-cinématographiques (les persécutions que subit son réalisateur de la part du régime poutinien), L’Été raconte l’explosion du rock en Union soviétique au début des années 1980. Il est centré sur trois personnages réels: Viktor Tsoï, qui fut la grande star de la scène musicale alternative, Mike Naumenko, barde inspiré et inspirateur de toute cette génération, et sa femme, Natalya Naumenko, qui a ensuite écrit le récit de cette période intense, après la mort précoce des deux musiciens en 1990 et 1991.

Le film raconte donc ça, à quoi on s’attend: l’énergie transgressive d’une jeunesse russe partagée entre espoir et nihilisme, investissant dans la culture rock et punk (les chansons, les vêtements, les comportements) son refus d’une société oppressante, mais dont les représentants sont toujours très actifs.

Il le raconte en déployant une virtuosité visuelle, souvent inspirée du clip, recourant à tout un arsenal de procédés (graffitis à même l’image, coloriages, adresses décalées aux spectateurs, montage choc, écrans partagés) qui témoignent du brio du réalisateur. C’est tonique, c’est intéressant… et puis soudain c’est beaucoup mieux que cela. (…)

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Cannes jour 2: quatre pas dans le réel (dont un faux-pas)

Documentaire, fiction, animation, pamphlet, en Ukraine, en Égypte, en Chine ou en Palestine, quatre films rendent compte de manières fort différentes des réalités actuelles ou passées.

Photo: Amal, la jeune survivante de « La Route des Samouni » de Stefano Savona

Commençons par le pire: en ouverture de la section officielle Un certain regard surgit un film signé d’un grand nom du cinéma contemporain, Sergei Loznitsa. On doit à celui-ci des splendeurs documentaires, exemplairement son Austerlitz, et de grands films de fiction, comme Dans la brume –même si sa dernière proposition, Une femme douce, avait déjà laissé perplexe. Mais rien à voir avec la facture grossière et les procédés plus que déplaisants de Donbass.

Donbass, propagande stalinienne

Scène de lynchage dans Donbass | ©Pyramide Distribution

On conçoit que le réalisateur qui a grandi à Kiev et a consacré un documentaire à la Révolution de Maidan soit profondément affecté par le conflit auquel est confronté son pays face aux Russes et aux milices séparatistes dans la zone orientale de l’Ukraine. Et on peut, comme spectateur et comme citoyen, ne nourrir aucune complaisance pour les menées de Poutine et de ses affidés dans la région, et en général.

Cela ne saurait en aucun cas justifier le recours aux caricatures à sens uniques et aux procédés qui sentent à plein nez les procédés de la propagande stalinienne la plus bas du front. Vient le moment où, assimilant tous les ennemis à des crétins odieux et violents, grotesques et pourris jusqu’à la moelle, ne méritant que d’être éliminés au plus vite de la surface de la terre, Donbass finit par produire exactement l’effet inverse.

D’une situation réelle, actuelle, violente, ce film-là fait, par sa mise en scène, une fausseté obscurcie par les partis pris et l’outrance. Tout le contraire de ce qu’accomplissent, par des moyens pourtant très différents, trois autres titres visibles sur la Croisette. (…)

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