À voir au cinéma: «Les Échos du passé» et «Father Mother Sister Brother»

Lia (Greta Krämer), l’une des femmes dont le destin vibre à travers toutes les époques des Échos du passé de Mascha Schilinski.

La vaste fresque rurale traversant un siècle de Mascha Schilinski et l’ensemble des trois nouvelles qui composent le nouveau film de Jim Jarmusch, voilà deux manières très éloignées de s’approcher des nuances de l’intime.

«Les Échos du passé», de Mascha Schilinski

D’abord, la pénombre. Cette adolescente à qui il manque une jambe. La porte entrebâillée, le corps nu de l’homme endormi. Ou pas. Abimé, ça oui. Mais elle non, l’amputation d’Erika était factice. Les cris dehors, le père qui gueule, les grognements des cochons dans la cour de la ferme, une baffe à la volée. À nouveau, c’est regardé d’un regard limité, des rideaux au bord du cadre.

Plus tard, des embrasures de fenêtres à moitié fermées, des trous de serrures, des fentes dans la porte de la grange, des interstices entre les branches. On ne voit pas moins bien, on voit autrement. Avec plus d’intensité, y compris les reflets et les images. Les images, ce sont les photos, les photos des morts. La petite fille blonde fascinée par l’image d’une petite fille morte qui lui ressemble et qui portait le même prénom qu’elle, Alma. Sa poupée est toujours là.

Alma, Erika, c’est le même lieu, pas la même époque, une guerre mondiale est passée, loin de cette ferme de l’Altmark dans le centre de l’Allemagne, mais sans l’épargner. La famille a changé. On ne voit pas la grande histoire, on voit les murs qui ne bougent pas, les habits qui changent. Et puis une autre guerre mondiale est passée, les enfants sont devenus adultes dans la même grande ferme autour de sa cour.

Pour faire une farce à la maman d’Angelika, son mari, son frère et les voisins ont coincé sa Trabant entre deux arbres. Maman ne rit pas, elle ne sait pas. Angelika, elle, subit l’emprise de l’oncle, coq de cette basse-cour d’affects réprimés et de pulsions. Comme les servantes auparavant devaient vivre avec la règle intangible de se laisser culbuter par n’importe quel homme. Mais pas d’enfant, sinon la porte. On faisait ce qu’il fallait. Angelika se prépare à sortir de la photo.

Au plus près des choses comme face à la mort, Alma (Hanna Heckt) et sa grand-mère, deux stratégies du regard. | Diaphana Distribution

Au plus près des choses comme face à la mort, Alma (Hanna Heckt) et sa grand-mère, deux stratégies du regard. | Diaphana Distribution

C’est moins violent, moins direct pour Lenka. Ses parents sont venus de Berlin dans cette ancienne ferme de la campagne de l’Allemagne réunifiée. Elle envie le portable de sa nouvelle copine et peut-être aussi que celle-ci soit orpheline. Parfois, choisir entre la glace à la vanille et la glace à la fraise peut être douloureux. La même rivière coule à proximité et ses promesses de libertés, ses tentations de noyade.

Ainsi se déploie comme une plante immense appartenant ensemble à plusieurs espèces, à plusieurs histoires, le film-monstre de la cinéaste allemande Mascha Schilinski. Construit autour de quatre figures féminines, enfant ou adolescentes, au centre de quatre situations plutôt que de quatre histoires, il est intensément peuplé d’autres présences, elles aussi surtout féminines.

Trudi, la domestique qui sauve, mais «qui a vécu pour rien», Lia la grande sœur sacrifiée, la grand-mère qu’on croyait immortelle, la mère d’Angelika à côté de sa vie, la copine fascinante et toxique de Lenka, sa mère et sa petite sœur…

Trudi (Luzia Oppermann), la servante qui voit et qui comprend, qui soigne, qui subit et qui se tait. | Diaphana Distribution

Trudi (Luzia Oppermann), la servante qui voit et qui comprend, qui soigne, qui subit et qui se tait. | Diaphana Distribution

C’est une galaxie de figures, de modes d’être au monde, de rapport à la vie et à la mort, au désir physique et au rêve, qui se déploie et dont les astres tournent les uns autour des autres. Chacune a sa lumière particulière, les interférences entre elles se démultiplient à l’infini. Mais le ciel et la matérialité des nappes et des rideaux, les champs et la tonalité des moyens d’éclairages successifs, la violence des relations et leurs modulations selon les époques habitent aussi ce film d’une très surprenante nature.

Il n’y a pas d’épisodes dans Les Échos du passé, un titre pas très heureux, mais le film est difficile à nommer. En allemand, il s’appelle «Regarder le soleil» (In die Sonne schauen) et il a été présenté à Cannes sous le titre international Sound of Falling. On n’est guère plus avancé. Cette difficulté à le nommer est une trace de sa singularité et de sa puissance.

Riche de nombreux moments d’une force émotionnelle, inquiétante et troublante, il impressionne par l’unité interne qu’invente sa mise en scène, cette manière de circuler moins entre des récits qu’entre des états chargés d’électricités multiples, aux confins d’un réalisme très cru et du mythe.

Angelika (Lena Urzendowsky), qui sait déjà que la vraie vie est ailleurs. | Diaphana Distribution

Angelika (Lena Urzendowsky), qui sait déjà que la vraie vie est ailleurs. | Diaphana Distribution

Le tour de force est d’autant plus remarquable qu’il s’agit du deuxième long-métrage de la jeune cinéaste allemande, après Die Tochter (Dark Blue Girl, 2017), inédit en France. Tour de force sans doute, mais où la douceur et la finesse, la cruauté subtile et les irisations de l’affection, les ombres de l’incompréhension, les frémissements de désirs opaques trouvent leur place, au sein d’un flot cohérent et ininterrompu.

Tour de force, oui, mais qui jamais ne cherche à s’imposer. Au contraire, Les Échos du passé ouvre de multiples échappées, oniriques, sensuelles, inquiètes ou libératrices. Un film qui sait faire place, tout autant qu’à ses multiples protagonistes, à la multiplicité de ses spectateurs et spectatrices.

Les Échos du passé
De Mascha Schilinski
Avec Hanna Heckt, Lena Urzendowsky, Susanne Wuest, Lea Drinda, Laeni Geiseler, Greta Krämer, Florian Geißelmann, Luise Heyer, Luzia Oppermann, Claudia Geisler-Bading
Durée: 2h29
Sortie le 7 janvier 2026

«Father Mother Sister Brother», de Jim Jarmusch

Un vieux tube gentiment groovy des années 1960, «Spooky», ouvre le quatorzième long-métrage de Jim Jarmusch. Pourtant, rien de bien effrayant en apparence dans cette succession de trois brèves histoires de retrouvailles familiales.

Dans le New Jersey, un frère et une sœur quadragénaires rendent visite à leur père, un original qui vit seul dans une maison à la campagne. À Dublin, deux sœurs que tout oppose viennent prendre le thé chez leur écrivaine de mère. À Paris, un frère et une sœur bientôt trentenaires se retrouvent dans l’appartement de leurs parents récemment décédés.

On reconnaît la structure de plusieurs autres films de Jim Jarmusch. Celle de Night on Earth (1991), qui comportait cinq parties, mais aussi, de manière moins marquée, de Stranger Than Paradise (1984), de Broken Flowers (2005) et de The Limits of Control (2009), avec leur succession de situations dans des lieux différents reliées par un fil ténu –un trio à la dérive, un amoureux sur le retour, un tueur à gages. Moins que de films à sketch et encore moins que d’épisodes d’une série, ces propositions s’apparentent à des recueils de nouvelles unifiées par un motif récurrent.

Sur un tel schéma, la tentation vient vite de mettre les parties en concurrence. Qu’est-ce qui est le plus drôle, le plus touchant, le plus porteur de sens entre les moments A, B et C?   (…)

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