«Une affaire de famille», bricolage de survie en or fin

Le nouveau film de Kore-eda accompagne avec verve et émotion les membres d’une «famille» précaire, mais inventant en marge des lois et des normes sa propre façon d’exister.

Ce fut un moment rare et réjouissant. L’attribution de la Palme d’or au quatorzième long métrage de Hirokazu Kore-eda récompense effectivement un très bon réalisateur, à la filmographie conséquente, pour ce qui est peut-être son meilleur film.

Meilleur film? Celui qui accomplit le plus justement le projet au cœur de toute l’œuvre de son auteur, d’une manière à la fois sans concession et extrêmement accessible et séduisante. Voilà une configuration qui ne se retrouve pas souvent en tête du palmarès du plus grand festival du monde.

Le titre français est certes un peu plat. Mais il dit la vérité du film, et même de toute la filmographie de Kore-eda, au-delà de ce que pointe son titre original, Manbiki Kazoku, qui signifie «La famille vol-à-l’étalage». Le titre international, Shoplifting, évacue quant à lui la famille, soit le principal, pour ne garder que le vol.

 

Bric et broc inventifs

Une affaire de famille accompagne donc le destin d’une famille. Une famille marginalisée, que les boulots précaires et les bouts d’aide sociale n’arrivent pas à faire vivre. Les trois générations qui la composent pratiquent avec méthode et inventivité l’art sain du larcin, la fauche de proximité, ramenant leurs butins au domicile familial, un assemblage d’abris de fortune logé dans une dent creuse de la cité.

Réaliste, et correspondant à un phénomène courant au Japon, le lieu est aussi la métaphore de tout ce raconte le film. Le maître-mot serait ici «bricolage», dans un sens particulièrement noble.

Car tous ces personnages, séparément et surtout ensemble, ne font que ça: bricoler. C’est-à-dire s’adapter, récupérer ce qui peut l’être, fabriquer des réponses de bric et de broc, trouver des zones minuscules où il leur est possible d’agir, de s’amuser et même d’apprendre.

Bricoler avec le temps et avec les rêves. Bricoler avec la loi, aussi, et avec le droit aux aides d’État. (…)

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Cannes 2018, jour 11: derniers feux de la Croisette et fils conducteurs

Après la présentation des derniers films sélectionnés au Festival, vue d’ensemble sur certaines tendances – famille et communauté, chiens et autres animaux, musique et danse – d’une édition globalement réussi.

Photo: Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Celan

La compétition officielle cannoise aura marqué une certaine baisse de régime dans la dernière ligne droite, avant de s’achever avec Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Celan.

Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Celan

Radicalisant la veine de Winter Sleep qui lui a valu une Palme d’or discutable en 2014, le cinéaste turc aligne durant plus de trois heures des discussions à deux ou à trois sur l’amour, la famille, la religion, la jeunesse, l’art, le passage du temps…

Avec l’aide d’acteurs remarquables, il prend grand soin de désactiver tout affect, s’éloignant ainsi d’autres exemples de cinéma de dialogue: on n’y retrouve ni la sensualité et le caractère ludique de Rohmer, ni l’érotisme, la tendresse et la cruauté de Hong Sang-soo.

En attendant le palmarès

Comme il est d’usage, les pronostics et supputations vont bon train sur la Croisette en attendant le verdict du jury présidé par Cate Blanchett.

On se contentera ici d’espérer qe ce jury privilégiera les qualités de mise en scène sur les «messages». Et on rappellera que, fait rare, pas moins de huit films peuvent –à mes yeux– prétendre à bon droit à la Palme d’or: Les Éternels de Jia Zhang-ke, Leto (L’Été) de Sergei Serrebrennikov, Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher, Trois Visages de Jafar Panahi, Le Livre d’image de Jean-Luc Godard, Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré, Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda, Burning de Lee Chang-dong.

C’est considérable, et la la diversité des origines (Chine, Russie, Italie, Iran, Suisse, France, Japon, Corée du Sud) comme des styles est tout aussi réjouissante, signant la réussite de l’édition 2018 du Festival, en tout cas pour sa sélection princeps.

Au sein de ce festival, il est d’ores et déjà possible de repérer quelques traits dominants parmi les films vus sur la Croisette, toutes sélections confondues (et sans aucune prétention à l’exhaustivité).

Familles subies, désirées, construites

Dans Les Éternels, Jia Zhang-ke suit la résilience opiniâtre d’un couple et du maintien des règles de la communauté dans un maelströmt de mutations et de trahisons. Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher montre successivement deux états, archaïque et moderne, d’une communauté de marginaux, famiglia au sens étendu, et problématique.

La famille, ou la tribu, de Heureux comme Lazzaro

Une affaire de famille de Kore-eda entièrement centré sur la légitimité d’une famille bâtie sur les liens de l’affection et de la solidarité plutôt que sur ceux du sang, Capharnaüm de Nadine Labaki qui oppose une famille légale mais invivable à la fragile tentative d’existence d’une famille née de la nécessité. Il fait partie des histoires où figurent des enfants abandonnés, comme c’est également le cas dans Ayka, le film russe du kazakh Sergei Dvortsevoy.

Mais aussi, dans les autres sélections, Mon tissu préféré de la Syrienne Gaya Jiji montre la famille comme carcan aux rêves et fantasmes de chacun(e). In my Room de l’allemand Ulrich Kohler s’ouvre sur la mort de la mère, à quoi succède celle de la quasi-totalité de l’humanité, avant que ne s’esquisse la possible réinvention d’une cellule familiale. (…)

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«La Villa», retrouvailles en famille, rencontre du monde

Dans le huis clos d’une calanque, le nouveau film de Robert Guédiguian reprend, au présent, le fil d’un long chemin en compagnie de ses complices habituels, pour questionner à la fois rapport au temps qui passe et des enjeux contemporains.

Ce sont des retrouvailles. Dans le film, et entre l’écran et la salle. Dans le film, les membres d’une famille, deux frères et une sœur, se retrouvent après que leurs chemins personnels se soient écartés.

Leur père a fait une attaque, ces sexagénaires se réunissent dans la maison au bord de la mer. La grande terrasse est comme une scène qui avance sur la calanque.

Ils sont aussi, bien sûr, «la famille Guédiguian», Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan –et Jacques Boudet en voisin.

Et donc, pour les spectateurs, ce sont également des retrouvailles, avec de vieilles connaissances devenues familières en tout cas depuis le succès de Marius et Jeannette (1997). Retrouvailles, surtout, avec un univers, un style, mais aussi, et ce n’est pas le moins important, avec une réflexion au long cours, poursuivie de film en film depuis trente-six ans (Dernier été, 1981) et vingt films.

Il est à peu près impossible –et serait d’ailleurs intéressant– de deviner comment regarderait La Villa un spectateur chinois ou péruvien qui n’aurait jamais entendu parler du cinéaste de l’Estaque.

La saga Guédiguian

La continuité (avec quelques bifurcations, rarement pour le meilleur) de la saga Guédiguian lui permet même, avec la complicité du cinéma de fiction comme archive, un flashback imparable: un extrait de Ki lo sa? (1985), avec les mêmes acteurs jouant pratiquement les mêmes rôles dans le même décor, il y a plus de trente ans.

Les traces, les souvenirs font partie des enjeux de La Villa –et aussi l’héritage, celui compte, l’héritage des engagements et des pensées, des choix et des renoncements qui ont jalonné ces vies. L’héritage des recettes de cuisine et des histoires qui ont fait rire. Les secrets et les drames, aussi.

Un huis clos relié au vaste monde, et au passé.

Aux côtés de la sœur actrice (Ascaride), du frère revenu d’un bureau parisien (Darroussin) et de celui qui tient le bistrot local (Meylan), d’autres, plus jeunes –la compagne de Darroussin (Anaïs Demoustier), le pêcheur du coin (Robinson Stevenin)– réfractent les états du présent et les fragments du passé qui réunissent et divisent le trio.

Les mouvements du temps et de l’espace

 

Ils aident à sortir du vilain piège que fabriquent ensemble nostalgie du «c’était mieux avant» et acceptation du cours du monde comme il va –mal– pour parier encore sur aujourd’hui et demain, et ne pas oublier ce qui, en effet, a été mieux, avant.

Le cinéma lui-même, une certaine idée optimiste et modeste du cinéma (modeste par les moyens matériels, ambitieuse par la pensée, Bertolt B., etc.) active l’état des lieux du film, et le remet en mouvement. (…)

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«Carré 35», au bout des tortueux chemins de la mémoire

En enquêtant sur la part d’ombre du passé de sa famille, Éric Caravaca rend sensible les blocages et les éclipses du rapport au passé, au plus près de son histoire personnelle, mais avec des échos bien plus vastes.

Nombreuses sont les manières de rencontrer un film. Certains séduisent d’emblée. Certains sont balisés de signes de reconnaissance, qu’on a plaisir –ou pas– à identifier en chemin. Certains s’ouvrent de prime abord sur un inconnu attirant, qu’on a envie d’explorer.

Avec d’autres, le chemin est plus incertain, il faut du temps pour trouver sa propre place avec les images, les sons et les récits proposés –du temps pendant la projection, parfois même seulement après.

 

Le début de Carré 35, le deuxième film réalisé par Éric Caravaca surtout connu comme acteur, laisse perplexe. Des voix off (une femme, puis le cinéaste) accompagnent des images d’archives familiales, évoquant un passé au Maroc dans les années 1950, l’arrivée en France à la décolonisation. Une histoire personnelle dont, malgré l’inscription dans un cadre historique, on ne voit pas bien en quoi elle nous regarde.

C’est que Caravaca procède par ajouts de petits blocs de natures différentes, images de ses parents, entretiens tournés aujourd’hui, retour sur des lieux, scènes d’époque tournées pour les actualités filmées ou télévisées.

Un film de fantômes

Cette composition s’ordonne autour d’une absence, et d’un silence. L’absence d’une grande sœur, née chez les Caravaca avant Éric et son frère, le silence sur son existence même, son sort, sa mort à l’âge de 3 ans, en 1963, même son nom. (…)

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Entre mères et filles, «Barrage» ouvre le flot

Remarquablement porté par ses actrices, en particulier Lolita Chammah, le film de Laura Schroeder transforme un drame familial en jeu tendu et intense.

Il y a ce qu’on appelle le ressort dramatique. Il est simple. Catherine, la trentaine, après des années d’errance comme dit la chanson, revient chercher sa fille de 12 ans, Alba, élevée par Elisabeth, la mère de Catherine. Ni la mère ni la fille de cette revenante n’apprécie ce retour.

C’est un quasi kidnapping. La grand-mère ne se laissera pas faire, la gamine non plus. Elles ont toutes les raisons du monde. La mère a sa déraison à elle, et ses émotions.

Un «ressort dramatique» comme celui-là peut fabriquer une infinité de mélos et de pamphlets au service de n’importe quelle idée préconçue, conventionnellement familialiste ou conventionnellement libertaire –ou les deux à la fois, on en a vu récemment plusieurs exemples (entre autres La Belle Vie et  Vie sauvage).

La réussite de ce film, coécrit par la réalisatrice avec la romancière Marie Nimier, est d’échapper à ces mécanismes de départ, pour inventer, et inciter ses spectateurs à trouver une infinité de relations avec les personnages, et avec ce qui les unit –et les oppose.

La mise en scène ne juge personne. Le scénario n’assigne personne à une fonction, encore moins à un statut moral. Les trois protagonistes ne formeront jamais un triangle, chacune suit sa trajectoire, influencée par les forces d’attraction et de répulsion, de séduction et de contrainte des deux autres. Chacune est un champ de forces, produisant sa propre énergie, aux polarités contrastées. Le film naît des interférences entre ces forces mouvantes. (…)

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«Fais de beaux rêves», un beau cauchemar au nom de la mamma

Le nouveau film de Marco Bellocchio transforme avec élégance un roman sentimental en méditation sombre sur le poids de la famille et sur l’Italie/l’Europe fin de siècle.

Les premières séquences surjouent quelque chose de vieillot et de conventionnel. Non seulement cette situation d’affection débordante entre une jeune femme et son petit garçon est illustrée de manière insistante et littérale, mais on a l’impression d’avoir vu cent fois cet appartement petit bourgeois italien, ces couleurs grèges un peu délavées, cette imagerie où les sixties n’avaient rien de roaring.

Seul élément d’étrangeté dans ce revival délibérément ringard, la présence de Belphégor. En noir et blanc à la télé, tout à fait d’époque, le feuilleton introduit pourtant une touche de fantasmagorie qui est aussi un point d’ironie.

Et puis… Et puis il y a autre chose, qui est le plus important. Sans le savoir (on le vérifiera ensuite), on se doute que le film adapte un roman, on soupçonne que ce roman est une grosse machine sentimentalo-rusée qu’on n’a aucune envie de lire.

 

Mais qu’on est du coup en train d’assister à une sorte de miracle, à une alchimie précieuse : la transformation du plomb dont on fait les best-sellers en or cinématographique.

Fais de beaux rêves raconte, de la fin des années 1960 au début des années 2000, l’histoire du petit garçon du début, traumatisé par la mort de sa maman, devenu un journaliste sportif puis un grand reporter dans la fin du XXe siècle.  

La puissance délicate de la mise en scène

Le scénario recourt à plusieurs ressorts intéressants. Ainsi sa manière d’organiser une circulation dans le temps, où le présent occupe peu à peu plus de place que le passé, tout en maintenant le retour de séquences de l’enfance et de l’adolescence.

Ainsi l’utilisation, outre Belphégor qui joue un rôle particulier dans l’intrigue, des images de télévision ayant scandé l’existence de plusieurs générations d’Italiens : vulgarité abyssale des émissions de variétés et délire obsessionnel de la passion footballistique.

Ainsi, enfin, le surgissement d’éléments marquants de la vie nationale (le scandale des affaires politico-financières) et internationale (la guerre en Bosnie, cette tragédie européenne).

Mais l’essentiel n’est pas là. Il n’est d’ailleurs à proprement parler nulle part –c’est-à-dire partout. Il est tout simplement dans la puissance délicate de la mise en scène de Marco Bellocchio. Dans la grâce des cadres et la précision des ellipses, l’intensité d’un visage dans un clair-obscur, la suspension du récit pour s’arrêter sur une pièce vide, le jeu de la netteté et du flou à l’intérieur d’un plan…

       Valerio Mastandrea

Cette élégance fait songer au chef-d’œuvre le plus discret d’un cinéaste auquel on n’aurait pas imaginé comparer un jour Bellocchio: Sandra de Lucchino Visconti. Cinquante ans après l’admirable et virulent Les Poings dans les poches, premier film de Marco Bellocchio récemment redevenu disponible grâce à une belle édition DVD, on croirait qu’il y a loin de l’énergie transgressive, très Nouvelle Vague, d’alors à l’apparent classicisme de Fais de beaux rêves (qui, dans la filmographie du réalisateur, succède pourtant au complètement barré Sangue de mi sangue).

Critique des images dominantes

On aurait triplement tort. Parce que ce rapprochement avec Visconti se fait justement au nom de ce qui fut si souvent dérangeant, déstabilisant chez l’auteur du Guépard, de Rocco et ses frères et des Damnés. Parce que la critique de l’obscénité des images dominantes court comme un fil souterrain, une mèche précisément allumée par la nostalgie vintage du début.

Un «famille, je vous hais» murmuré

Et parce que sous son apparence plus consensuelle, le film de Bellocchio poursuit bien la même méditation critique, qui met au centre le poids délirant de la famille et de la figure maternelle dans la société italienne, prison mentale et émotionnelle dont les barreaux auront été renforcé par les éléments nouveaux de la fin du XXe siècle, la télévision se substituant à la religion comme prison des esprits.

       Belphégor, fantôme d’un musée de l’enfance

Ni le savoir (la belle séquence de dialogue avec le curé prof de sciences) ni l’amour (rencontre très bien tournée avec Bérénice Béjo en médecin dont ni les baisers ni les prescriptions ne guérissent vraiment) ne permettront la libération de ce Massimo auquel Valerio Mastandrea prête un visage torturé de héros dostoïevskien. 

Fais de beaux rêves est un «famille je vous hais» non plus crié comme naguère, mais murmuré. Il n’en est pas moins prégnant. À cet abime qui hante la plus grande partie de l’œuvre de l’auteur d’Au nom du père et du Sourire de ma mère, la figure effrayante et simplifiée, enfantine et tragique de Belphégor offre une très belle métaphore.  

Fais de beaux rêves de Marco Bellocchio, avec Valerio Mastandrea, Bérénice Bejo, Barbara Ronchi, Guido Caprino.

Durée: 2h10. Sortie le 28 décembre.