À voir au cinéma: «La Reconquista», «La Vie après Siham», «Promis le ciel»

Manuela et Olmo (Itsaso Arana et Francesco Carril) se revoient, mais se retrouvent-ils?

Le film de Jonás Trueba confirme l’importance de l’ensemble de l’œuvre du cinéaste espagnol. Ceux de Namir Abdel Messeeh côté documentaire et d’Erige Sehiri côté fiction explorent avec émotion des pistes originales.

«La Reconquista», de Jonás Trueba

Vous reconnaîtrez ou pas cette jeune femme dont le visage, en profil perdu, occupe presque tout l’écran durant le premier plan du film. Portrait attentif, affectueux, sensuel, mais étrange d’être composé ainsi de trois quarts devant une surface neutre, un bleu-gris proche de l’abstraction, il vibre d’un mystère et d’une beauté qui interrogent et engagent.

Cette jeune femme, vous l’avez peut-être déjà vue: Itsaso Arana est l’actrice principale de trois des quatre films du cinéaste espagnol Jonás Trueba déjà distribués en France, depuis qu’on l’a découvert avec Eva en août en 2019. La Reconquista a été leur premier film ensemble, le début d’une féconde collaboration et c’est comme si le réalisateur la pressentait en ouvrant ce qui était alors son quatrième long-métrage, sorti en Espagne en 2016, avec ce plan-portrait.

Le personnage qu’interprète Itsaso Arana, Manuela, y retrouve celui qui a été son amoureux à l’adolescence, Olmo (Francesco Carril), puis dont elle s’est séparée de manière douloureuse. Mais ces jeunes adultes urbains et cultivés savent d’abord se comporter avec considération pour ce que l’autre est devenu·e, au fil de conversations tour à tour joueuses, affectueuses, tendues, complices, inquiètes, dans les rues de Madrid, dans les bars, au restaurant…

Deux personnes se parlent. C’est presque rien et c’est presqu’infini, tant la manière de filmer de Jonás Trueba accueille d’échos, de vibrations, d’harmoniques. Clairement définie –géographiquement, socialement, temporellement–, la situation en devient une caisse de résonance d’autant plus ample et disponible, où chaque spectateur et spectatrice peut capter de multiples résonances.

Entre Olmo (Francesco Carril) et Manuela (Itsaso Arana), un message venu du passé. | Capture d'écran Arizona Distribution via YouTube

Entre Olmo (Francesco Carril) et Manuela (Itsaso Arana), un message venu du passé. | Capture d’écran Arizona Distribution

Petit film dans le film, une séquence chantée, par un musicien qui interprète le père de Manuela, est un moment de grâce comme il s’en trouve dans tous les films du réalisateur de Septembre sans attendre (2024). Et c’est comme s’il ravivait dans un autre registre ce qu’active, autrement, l’ensemble du long-métrage. L’art faussement simple et authentiquement léger de Jonás Trueba est fait de ces redoublements, écarts et déplacements.

Il se déploie autour de tout ce qui se joue dans les mots, les gestes, les distances entre les corps, les ombres qui passent sur un visage, le petit mystère de la lettre qu’Olmo, encore lycéen, avait écrit à sa condisciple Manuela et qu’elle lui rapporte à présent.

Manuela (Candela Recio) et Olmo (Pablo Hoyos), du temps où rien ne pouvait les séparer. | Arizona Distribution

Manuela et Olmo (Candela Recio et Pablo Hoyos), du temps où rien ne pouvait les séparer. | Arizona Distribution

Ce qu’on croit alors être le film La Reconquista est une splendeur. Rohmérienne un peu beaucoup, bergmanienne aussi et lubitschienne si on y tient, sans oublier François Truffaut ni Yasujirō Ozu. Ça n’a guère d’importance, l’important, c’est le film, ce film-là. Sauf que ce film-là n’est pas tout le film. Ce qu’il en adviendra ensuite, on rechigne à le dire, en souhaitant à toutes et tous d’en savoir le moins possible pour découvrir ce joyau, modeste mais à multiples facettes.

La Reconquista sort au moment où s’ouvre à Paris une intégrale du cinéma de Jonás Trueba organisée par le Centre Pompidou (du 27 janvier au 10 février), mais présentée au MK2 Bibliothèque, le bâtiment du quartier Beaubourg étant en travaux. Qui pourra y assister verra combien ce film de 2016 occupe une place centrale dans l’œuvre d’un des cinéastes européens majeurs de notre temps.

Centrale non seulement dans la liste des titres, non seulement du fait de l’entrée en jeu décisive d’Itsaso Arana, mais comme pierre de touche d’une idée du cinéma en train de se trouver, en ne renonçant ni à sa légèreté ni à la recherche ouverte qui la caractérise depuis ses tout débuts. Il faut alors souhaiter qu’au moins un des précédents films, le si inventif Los Ilusos (2013), trouve plus largement le chemin des salles.

La première image de La Reconquista, avant le portrait de Manuela / Itsaso Arana, est un carton où figure une longue liste de noms, ceux qui avaient accompagné le jeune réalisateur espagnol depuis ses débuts. Ils sont pour la plupart toujours à ses côtés.

En même temps que la rétrospective paraît le premier livre le concernant, Jonás Trueba – Le cinéma, c’est vivre trois fois plus (paru le 19 janvier), où figurent aussi la plupart des collaborateurs et collaboratrices d’un auteur qui a toujours fait du travail collectif une dimension essentielle de sa pratique. On ne sait pas bien comment, mais ça se sent dans tous ses films, en particulier La Reconquista, dans tout ce qu’il a de si personnel, de si intime. Vivifiant paradoxe.

La Reconquista
De Jonás Trueba
Avec Itsaso Arana, Francesco Carril, Candela Recio, Pablo Hoyos, Aura Garrido
Durée: 1h48
Sortie le 28 janvier 2026
 

«La Vie après Siham», de Namir Abdel Messeeh

Elle voulait qu’il fasse enfin «un vrai film». On n’est pas sûr de ce que Siham aurait pensé du résultat, même si la nouvelle réalisation de son fils est non seulement un vrai film, découvert au dernier Festival de Cannes dans la sélection ACID, mais un beau film, émouvant et drôle, mystérieux et accueillant. Sauf à supposer que les morts aussi vont au cinéma, elle ne le verra pas, elle dont la disparition a précisément déclenché la réalisation de La Vie après Siham.

Cette dame, on la connaît un peu, elle était à l’origine de la précédente réalisation de Namir Abdel Messeeh, La Vierge, les Coptes et moi… (2012), de réjouissante mémoire. On sait depuis ce film que le cinéaste, né en France de parents égyptiens, filme sa famille et tout ce qui l’entoure depuis l’adolescence. Ces archives familiales seront une des ressources pour ce nouveau film, message d’amour aux multiples destinataires et enquête entre banlieue parisienne, où vivaient ses parents, et village de Haute-Égypte, d’où venait sa famille.

Ému et amusé, le réalisateur franco-égyptien bricole et raconte comment il bricole entre affects très personnels, images fabriquées ou retrouvées, lettres inconnues et découvertes d’échos entre l’histoire de ses parents et celle de leur pays d’origine.

Et voici que le cinéma vient, différemment, accompagner l’entreprise de Namir Abdel Messeeh, grâce à des séquences de films de fiction du cinéaste égyptien Youssef Chahine (1926-2008), qui semblent documenter des épisodes de la vie de son père, qui fut emprisonné par Gamal Abdel Nasser (1956-1970) et dû s’exiler sous Anouar el-Sadate (1970-1981).

Le cinéaste et son père en plein tournage du film qui les concerne l'un et l'autre, et bien davantage. | Météore Films

Le cinéaste et son père en plein tournage du film qui les concerne l’un et l’autre, et bien davantage. | Météore Films

Artisanal et pourtant habité de présences, de mémoire, de secrets, d’humour et de drame, le cinéma est une énergie aux multiples manifestations qui ruissèlent en permanence, tandis que surgissent d’inattendues révélations, des échos improbables, des images touchantes de délicatesse attentive. (…)

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