«A Fidai Film» ou les spectres rouges de la mémoire et de la souffrance

Dans les images d’archives, les fantômes rouges de celles et ceux qui vécurent là.

Le film de Kamal Aljafari mobilise les ressources du montage d’archives et de gestes d’art vidéo pour prendre en charge trois enjeux de cinéma en relation avec la tragédie palestinienne.

La sortie, à la mi-janvier, de Palestine 36 (d’Annemarie Jacir) contribuait à mettre en évidence plusieurs phénomènes dont le film du cinéaste palestinien Kamal Aljafari permet de préciser les enjeux et les effets. Le premier concerne l’importance de mettre en perspective historique la violence de ce qui s’est produit le 7 octobre 2023 et le génocide perpétré par Israël à la suite, contre le storytelling qui cherche à faire de cette date un début, une irruption sans cause ni antécédent de brutalité.

Le deuxième phénomène concerne la force des images d’archives montrant la vie quotidienne palestinienne d’avant la Nakba (1948), la cruauté et les destructions de l’expropriation des habitants de Palestine sous le mandat britannique et lors de l’établissement de l’État hébreu. Dans le film d’Annemarie Jacir, ces images d’époque vibraient d’une présence qu’échouaient à retrouver les scènes de fiction reconstituant les autres épisodes du combat des Palestiniens contre l’occupation britannique.

Le troisième phénomène concerne la multiplication sur nos grands écrans de films évoquant de diverses manières les souffrances interminables et aux multiples formes infligées aux Palestiniens. La question ici est celle des capacités du cinéma à participer à ce qui se joue dans un conflit au long cours, aux multiples aspects et aux échos mondialisés.

La première partie de A Fidai Film est uniquement composée d’archives, presque toutes en noir et blanc, sans un mot d’explication, mais avec des éléments sonores qui en renforcent le côté hallucinatoire. Ce sont des traductions sensibles d’un cauchemar, qui est l’histoire des Palestiniens. Parmi ces visions surgit ici une comptine chantée par une voix d’enfant, là un poème inscrit en arabe à même l’écran.

Kamal Aljafari, cinéaste et artiste visuel, y ajoute un artefact de son cru, l’utilisation d’une «encre virtuelle» rouge sang, qui caviarde des informations inscrites sur certaines images pour leur donner une dimension plus générale. Le même rouge transforme certaines silhouettes en fantômes, spectres qui hantent de leur présence à la fois sanglante et abstraite les paysages, ou des situations particulières, situations de souffrance pour les vaincus, de batifolage pour les vainqueurs.

Même floue, même mal cadrée, l'insistante mémoire des innombrables destructions et exils. | Capture d'écran Documentaire sur grand écran / kamal aljafari via Vimeo

Même floue, même mal cadrée, l’insistante mémoire des innombrables destructions et exils. | Capture d’écran Documentaire sur grand écran

Parmi les séquences montrées dans cette première partie figurent les images de l’incendie d’un immeuble, avec des civils coincés dans les étages, des corps évacués en catastrophe, des morts et des blessés. Cette séquence revient dans la deuxième partie, cette fois avec le son qui lui correspondait. Ce sont des images de l’attentat à la voiture piégée organisé par les Israéliens contre le Centre de recherches palestinien, au cours de leur occupation de Beyrouth (Liban) en 1982.

Cet attentat meurtrier donna lieu ensuite au pillage des archives de ce centre par Tsahal et notamment à l’appropriation d’une immense quantité d’images constituant une part importante de la mémoire palestinienne, mémoire dont l’éradication est un des aspects de la politique génocidaire israélienne.

À sa modeste échelle, A Fidai Film se veut une réponse à ce pillage, à cette tentative d’effacement. Affirmant l’hypothèse d’une stratégie asymétrique d’un peuple face à la prise de contrôle de son passé et de ses images par ses ennemis, il compose des gestes de reconstitution fragmentaires, convoque une mémoire explicitement bricolée et en lambeaux. Le désespoir et l’ironie, la poésie et la colère y circulent dans l’enchaînement des visions surréelles et des documents les plus explicites. (…)

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