À voir au cinéma: «Le Cri des gardes», «L’Affaire Abdallah», «Sauvage»

Venue d’un autre monde, habitée par d’autres rêves, enfantine et sensuelle, la figure infiniment troublante de Leone (Mia McKenna-Bruce), dans Le Cri des gardes.

Claire Denis signe une tragédie contemporaine hantée par le désir et les spectres coloniaux, quand Pierre Carles rappelle l’injustice infligée à un résistant et Camille Ponsin compose un conte qui interroge les limites de la liberté.

Foudroyante beauté, la première image. Celle d’une femme noire vêtue de noir, portant une palme verte et marchant sur la terre rouge d’Afrique. Jusqu’au sang, rouge aussi, qui macule le sol. Il y aura quelque chose d’un rituel dans le vingtième long-métrage de Claire Denis. Et son contraire.

Cette scène d’ouverture ne figure pas dans la pièce de théâtre de Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens (écrite en 1979), et le titre du film a lui aussi changé, mais le dramaturge français écrivait, dans un beau texte qui se trouve en quatrième de couverture de la publication de son œuvre aux Éditions de minuit, «c’est ça qui m’avait décidé à écrire cette pièce, le cri des gardes».

La scène ne figure pas dans la pièce, mais son surgissement au tout début du film installe un esprit puissant en juste écho de l’envoûtement que produisait la dramaturgie de Bernard-Marie Koltès, avant que la transposition qu’en fait Claire Denis installe une vertigineuse série de contrepoints.

Depuis leurs miradors, les gardes armés surveillent un immense chantier de construction, quelque part en Afrique –entre eux, ils parlent yoruba et en anglais avec les Blancs. Ils surveillent l’intérieur et l’extérieur du chantier, sur lequel règne un patron, Horn, accompagné d’un jeune ingénieur baroudeur, Cal. Horn attend la jeune femme qu’il vient d’épouser, Leone.

Entre les deux lignes de clôture qui isolent le camp se trouve Alboury, l’homme noir en costume cravate, extrêmement poli. Il est venu chercher le corps de son frère, tué sur le chantier. Quelque part, dans le camp, ou dehors, ou dans les rêves, il y a le chien de Cal, petit toutou ou monstres aux crocs terrifiants. Dehors, mais peut-être pas pour toujours, le troupeau de zébus. Dehors et dedans, partout, le désir, la peur, la colère, la nuit.

À travers des grilles qui ne sont pas que de métal, l'asymétrique face-à-face du baroudeur madré et de la figure intraitable de l'exigence de justice, incarnés respectivement par Matt Dillon et Isaach de Bankolé. | Les Films du Losange

À travers des grilles qui ne sont pas que de métal, l’asymétrique face-à-face du baroudeur madré et de la figure intraitable de l’exigence de justice, incarnés respectivement par Matt Dillon et Isaach de Bankolé. | Les Films du Losange

Le Cri des gardes est un huis clos principalement en plein air, zébré d’éclats trop lumineux, d’orages multiples et d’ombres profondes. Il y règne une atmosphère comme épaissie de mots et de silences, de mémoires d’oppression, d’envies de vivre quand même, d’obligations contradictoires. Les quatre personnages sont comme des instruments solistes, chacun dans un registre différent, qui interagissent deux à deux, s’affrontent ou s’aguichent, sans jamais vraiment dialoguer. C’est très violent. C’est très beau.

Isaach de Bankolé, imposant sa présence courtoise et implacable figure issue de la tragédie grecque comme des usages de la société villageoise et matriarcale dont Alboury se réclame, est impressionnant de puissance intérieure. En mâle alpha, maître de la rhétorique mais blessé au plus intime, Matt Dillon campe Horn, qui semble sorti d’un roman de Joseph Conrad, face à l’énergie dangereuse et éperdue, à la fois pitoyable et abjecte, de Cal, interprété par Tom Blyth.

Parmi ces trois hommes, ou plutôt successivement avec chacun, la Leone incarnée par Mia McKenna-Bruce est exceptionnelle de vitalité et de fragilité, de séduction et d’angoisse. Pur surgissement poétique, l’écho sensoriel et émotionnel suscité par la jeune femme blanche en robe écarlate avec la mère africaine en deuil est un formidable geste de cinéma.

Quand le jour se lève au bout des angoisses et des faux-semblants, il faudra pour Leone (Mia McKenna-Bruce) et Horn (Matt Dillon) affronter l’issue à la fois évidente et longtemps occultée, selon les règles implacables de la tragédie. | Capture d’écran Les Films du Losange

Retrouvant le continent où elle a grandi et où elle avait déjà filmé à plusieurs reprises (Chocolat, Beau Travail, White Material), Claire Denis en fait un territoire mental et pourtant simultanément très concret, très sensoriel. Et après Katia Golubeva dans J’ai pas sommeil (1994), Béatrice Dalle dans Trouble Every Day (2001), Isabelle Huppert dans White Material (2010), Juliette Binoche dans High Life (2018) ou Margaret Qualley dans Stars at Noon (2023), la cinéaste française ajoute une nouvelle figure féminine à la fois puissante et mystérieuse, dangereuse et menacée.

Fidèle au déroulement de l’essentiel d’une pièce mémorable ayant contribué à faire de Bernard-Marie Koltès, de son vivant, un classique contemporain, Le Cri des gardes est aussi entièrement en phase avec le cinéma incomparable de son autrice, l’exploration à fleur de peau, dans la vibration intime des mots et des corps, des forces obscures qui hantent les humains, en ce qui leur est commun comme en ce qui les sépare, voire les oppose mortellement.

Hommes et femme, Blancs et Noirs, sont à la fois agissants et agis, selon des processus avec lesquels interfèrent la lumière et l’ombre, les animaux et les fantômes, la stabilité immémoriale de la rouge poussière de latérite, le métal brutal des clôtures, la masse préhistorique des engins de chantier.

Histoire grave et sensuelle, dérisoire et essentielle, le film de Claire Denis éveille de multiples échos, dans de multiples registres, porté par un souffle aux modulations hantées par le sexe et l’oppression coloniale, par la terreur de ne pas savoir être ce que le monde exige et par d’inépuisables traces d’enfance.

Le Cri des gardes
De Claire Denis
Avec Isaach de Bankolé, Matt Dillon, Mia McKenna-Bruce, Tom Blyth
Durée: 1h49
Sortie le 8 avril 2026

«L’Affaire Abdallah», de Pierre Carles

Ce sera l’histoire d’un crime. Pour ce crime, un homme est allé en prison. Il y est resté plus longtemps qu’aucun autre détenu dans ce pays, la France. Le crime devait donc être particulièrement atroce. Il l’était en effet. Pourtant, le crime, ce n’est pas l’homme emprisonné qui l’avait commis, mais ceux qui l’ont mis en prison. Il s’agit d’un crime perpétré par l’État français.

L’homme, lui, était –est toujours– arabe et révolutionnaire. Donc, on s’en fout. On s’en fout de l’État de droit, de l’indépendance de la justice et de la souveraineté nationale. Puisqu’en l’occurrence, la France a été l’exécutrice des basses œuvres d’un autre pays, qui lui a ordonné de le garder derrière les barreaux bien après qu’il a purgé sa peine, pour un crime qu’il n’avait pas commis.

Georges Ibrahim Abdallah à la porte de sa cellule du centre pénitentiaire de Lannemezan (Hautes-Pyrénées), peu avant sa libération en juillet 2025. | ASC Distribution

Georges Ibrahim Abdallah à la porte de sa cellule, peu avant sa libération en juillet 2025. | ASC Distribution

Plus de quarante ans en taule, c’est sans exemple dans les pires affaires criminelles. Mais si toute cette histoire est bien criminelle, il ne s’agit pas ici d’affaire juridique, mais d’affaire politique. Méthodiquement, le documentariste français Pierre Carles en reconstitue les étapes, les rebondissements, les mécanismes. Il esquisse au passage plusieurs portraits passionnants.

Celui de Georges Ibrahim Abdallah lui-même, militant communiste libanais engagé dans la résistance armée après l’invasion de son pays par Israël –non, pas celle de maintenant, ni celle de…, ni celle de…, ni même celle de 1982, mais celle de 1978, qui n’était pas la première.

L’organisation que cofonde alors Georges Ibrahim Abdallah, les Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL), commet plusieurs attentats en France et assassine deux responsables militaires des armées qui ont alors tué 18.000 personnes dans son pays, un Américain et un Israélien. Pour cela, il devra payer sans fin, dans une sorte de condamnation mythologique. (…)

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