«Mosquito», odyssée sauvage

Le brave soldat Zacarias (João Nunes Monteiro), acteur et victime d’une guerre à laquelle il ne comprend rien. | Alfama Films

En Afrique pendant la Première Guerre mondiale, le film de João Nuno Pinto raconte un voyage à travers la jungle qui se transforme en épopée mentale.

Il y a la guerre. Les jeunes gars veulent y aller. Pour se tirer de chez eux, pour voir du pays, pour se battre, pour l’aventure, pour l’honneur du pays… Leurs raisons proclamées ne sont pas forcément claires; qu’importe, ils y vont.

Où? À la guerre donc, mais pas celle qu’ils croyaient. On est en 1917, le Portugal, leur pays, est impliqué dans le conflit mondial. Ils se voient héros entre Marne et Flandre, ils se retrouvent couverts de moustiques à l’autre bout de la planète. C’est où, le Mozambique?

Sur le territoire des mythes

De cette histoire, locale, partielle, authentique, documentée, le film fait d’entrée de jeu la ressource d’un mélange détonnant. Inscrit dans des faits et des lieux, Mosquito gagne également d’emblée en abstraction, par cette mise en orbite de multiples approches, savoirs, mémoires, illusions.

Et donc oui, c’est bien «la» guerre, comme une généralité qui a à voir en même temps avec la boucherie de Verdun et avec l’horreur coloniale, avec la géopolitique et la boue, avec les grands récits héroïques et les sortilèges venus d’autres côtés du monde, avec d’autres idées de ce que c’est que de vivre, et de mourir.

Jeune troufion aussi plein d’ardeur qu’incompétent, Zacarias se retrouve isolé de la troupe, déjà en mauvais état à peine débarquée sur les rivages africains. Le voilà parti pour retrouver son régiment. La traversée de la savane et de la jungle sera une odyssée sauvage.

Sauvage, car si on est bien sur le territoire des mythes, ces mythes ne sont pas les siens, ni les nôtres. Avec et contre les êtres –humains plus ou moins amis, plus ou moins ennemis, animaux, végétaux, terre et eau–, il va s’agir d’un bricolage constant, à la fois vital et vertigineux –dangereux, parfois grotesque, à l’occasion très émouvant.

Le soldat portugais et le soldat allemand (Sebastian Jehkul), ennemis? | Alfama Films

Les rencontres sont autant de défis, les motivations des un·es et des autres ne sont jamais fixes. Mais elles ne sont de toute façon jamais moins légitimes que sa propre présence sur cette terre, que son pays a envahie et qu’il doit défendre contre une autre puissance coloniale (l’Allemagne a des visées sur la région), elle aussi incarnée par des clampins qui ne savent pas ce qu’ils fichent là.

La fièvre, le délire, les hallucinations montent en densité au cours de ce périple impossible et réel (il fut celui du grand père du réalisateur), tout autant que la conscience de l’aberration meurtrière que fut la domination européenne en Afrique, et ses suites jusqu’à aujourd’hui.

Références réelles et légendaires

En jouant sur des références reconnaissables, issues de tout le patrimoine des grands récits, d’Homère à Coppola, des Amazones au vaudou, de l’Anabase à Jules Verne, João Nuno Pinto transforme l’évocation d’une aventure en Afrique du Sud-Est au début du XXe siècle en cauchemar critique très actuel.

Des hommes blancs armés, juchés sur des hommes noirs qu’ils soumettent par la violence. Toute ressemblance, etc. | Alfama Films

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«Playing Men», «Green Boys», «Sankara n’est pas mort», des garçons et des hommes

En équilibre sur une voie incertaine, le poète de Sankara n’est pas mort ressemble au cheminement des trois films.

Malgré le confinement et la fermeture des salles, les documentaires de Matjaz Ivanisin, Ariane Doublet et Lucie Viver ouvrent sur des espaces inattendus et peuplés de présences impressionnantes.

Ce sont trois films de cinéma, trois documentaires que les circonstances contraignent à «sortir» directement en ligne. Ils se trouvent avoir en outre en commun d’être construits autour de protagonistes masculins (même si deux d’entre eux sont réalisés par des femmes).

Ils sont aussi, de manière chaque fois très singulière, des voyages. Et des manières d’interroger leurs propres outils de cinéma, de les déplacer et de jouer avec eux, pour rendre encore mieux sensible le rapport à des réalités –dans les Balkans, en Normandie, au Sahel, dans la tête des humains– qui participent de notre monde.

«Playing Men» de Matjaz Ivanisin, ou l’inquiétante et attendrissante folie des hommes

D’abord on ne sait pas, mais on est scotché. Ces gestes, rituels mystérieux, affrontements barbares, ces types silencieus qui paraissent se préparer à une improbable joute, ces corps masculins de bonshommes aux airs pas commodes, aux vêtements à l’ancienne ou ces jeunes gens à moitiés nus, ruisselants de sueur et d’épuisement.

Sans explication, Matjaz Ivanisin nous entraîne dans des environnements étranges, aux côtés de pratiques curieuses. Et si on suppose que les scènes de combats à mains nues opposant des adolescents ou des hommes mûrs au corps couvert d’huile proviennent de Turquie (au moins si on a vu le court métrage qu’y avait tourné Maurice Pialat au mitan des années 1960), on ne sait pas forcément quoi faire des visages de foule derrière des grilles, fascinés par ces ébats.

Après… après ce sera de plus en plus déroutant, ce prêtre nigérian, officiant d’une bourgade sicilienne et présentant le grand cérémonial de dévalement d’une roue de fromage à travers les rues, ces costauds et ces ados se défiant avec une violence impressionnante jusqu’à l’épuisement total, avec une version encore plus abstraite de pierre-feuille-ciseaux. Ce ne sont pas des illuminés ni les membres d’une secte, ce sont des paysans, des commerçants, des étudiants, des employés.

La spirale des investissements affectifs, symboliques et physiques qu’en ces endroits manifestement dispersés en Europe déploient des messieurs sérieux et leurs fils ou cousins, cette spirale pourrait ne jamais s’arrêter. Elle s’arrête pourtant, non par épuisement du sujet mais par épuisement du réalisateur, saisi de vertige face à ce qu’il affronte et décrit.

Avec un humour violemment mélancolique, Playing Men devient alors la chronique de ce trouble qui est à la fois affaire de pratiques et de folies très humaines et très banales, et crise du film lui-même et de celui qui le fait.

Lucide, Ivanisin a le bon goût de ne pas s’exclure du panorama qu’il dresse avec amusement, inquiétude et une sorte de bienveillance navrée de ces enfants mâles de tous âges, et de ce qui les hante.

Des amusements au combat, de l’enfance au grand âge, l’affichage d’une énergie virile comme raison d’être ou réponse aux angoisses.

Le film en découvrira la matière à un rebond sans doute le plus effrayant, du moins le plus spectaculaire, avec les scènes de foules en délire ayant accueilli le retour à Split du tennisman local ayant gagné à Wimbledon. Qu’est-ce qui explose ainsi dans cette furie, et qui peut-être se codifiait dans les règles de jeux anciens et curieux –mais en va-t-il autrement de pratiques plus modernes?

Avec une délicatesse tour à tour souriante et abasourdie, et qui accepte de reconnaître que non seulement le réalisateur, mais le film lui-même est contaminé par ce trouble, Playing Men entrouvre sur des abîmes de violence et de solitude, d’infantilisme et de besoin de protection, que viendra magnifiquement synthétiser la balade de Rio Bravo chantée a capella par un vieux gardien de club de tennis désert.

Oui, le cinéma, sans forcément le savoir, aura su approcher cela, la peur des hommes, peur d’eux-mêmes et du monde, qui en font si fréquemment des êtres dignes de pitié comme d’opprobre.

Le film est disponible à partir du 7 mai sur le site de Shellac films, il est également accessible sur plusieurs plateformes VOD.

Le grand conte des «Green Boys» d’Ariane Doublet

Un jeune homme noir de profil, assis dans un car. Il écoute de la musique qu’en toute incompétence on dira «africaine». Derrière lui défile un paysage de campagne assurément européenne, verte et cossue –la Normandie, de fait.

Il rejoint un garçon moitié plus petit que lui, dans une ferme. Ils jouent au foot. Plus tard ils iront se promener, dans les champs et les bois, jusqu’à la mer toute proche en bas des falaises du Pays de Caux. C’est l’été.

Alhassane le grand jeune homme arrivé de Guinée et Louka tout ce qu’il y a de Normand se posent l’un à l’autre des questions, se racontent des bribes de leur vie ou restent silencieux. Bientôt, ils commencent la construction d’une cabane, sur le schéma des cases traditionnelles du pays d’Alhassane.

Ariane Doublet les accompagne. On sait qu’elle est là, avec sa caméra –contrairement à la malhonnêteté de 90% des documentaires, sans s’exhiber ni en faire une affaire, la réalisatrice ne dissimule pas que, pour que l’on voit ce que l’on voit, il a bien fallu au moins une personne (ici deux avec le preneur de son) aux côtés des protagonistes.

Ce n’est qu’une des facettes de la probité attentive de ce cinéma au plus près des êtres, humains et non humains, mais aussi des lumières et des températures, de tout ce qui fait au sens propre un environnement. (…)

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Rouge et noire, voici la grande magie blanche de «Kongo»

Apôtre Médard, praticien des magies qui soignent et qui sauvent, affronte les dragons de la modernité. | via Pyramide Distribution

Tourné au côté d’un féticheur de Brazzaville, le documentaire d’Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav se révèle un film d’aventures fantastiques dont chaque spectateur est le protagoniste.

«Dans la république des ténèbres qu’est notre pays», dit la voix off. La république est celle du Congo-Brazzaville, le pays celui où cohabitent les vivants et les morts, les êtres visibles et les êtres invisibles. Ce pays est en guerre.

Une guerre civile, où ce que nous autres rationalistes appelons le surnaturel fournit les armes d’attaque et de défense, ce qui tue et meurtrit comme ce qui soigne et protège. La guerre se déroule dans les corps, dans les familles, dans les quartiers, dans les villages.

Elle concerne les personnes, les organisations collectives, les terres et les eaux. Elle concerne les jalousie du couple comme la colonisation du pays et son pillage par les puissances étrangères, en particulier la Chine. Elle mobilise des citoyens de tous rangs, des politiques, des savants, des responsables religieux, des juges et des avocats, et bien sûr des féticheurs.

Durant des années, les réalisateurs français Hadrien La Vapeur et Corto Vaclav sont retournés à Brazzaville où ils avaient fait la connaissance de l’un d’eux, connu sous le nom d’Apôtre Médard. Ils ont beaucoup filmé, pour qu’apparaisse à nos yeux cette étrange et importante merveille qu’est Kongo.

Médard appartient à une confrérie qui fut une force de résistance au colonialisme durant des siècles, les Ngunza. Dans un quartier de Brazza, il a fait de son église «un hôpital spirituel où chaque matin les patients atteints de mauvais sorts viennent se faire guérir», comme le résument les réalisateurs[1].

Avec des méthodes issues d’une longue tradition, l’apôtre passe ses journées à prendre en charge les souffrances physiques et psychiques de ses concitoyen·nes, avec autant de réussite (et d’échecs) qu’un médecin de ville.

Sous la dictée des esprits, les «écritures du ciel» aideront peut-être à guérir ou à protéger | via Pyramide Distribution

C’est le début, impressionnant, troublant, exotique assurément, d’un film qui a pris le parti de ne pas savoir d’avance ce qu’il faut comprendre ou croire, mais d’observer et d’écouter.

Officiant dévoué, Médard affublé de ses maillots de clubs de foot s’avère également un performer de premier ordre. Avec lui se produisent des phénomènes qui asurément ne s’inscrivent pas dans le cadre des logiques instituées en Occident. (…)

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Cannes 2019, Ep.3: Croisette des esprits, bien réelle magie du cinéma

Venus du Brésil, du Sénégal, du Congo et de France, quatre films aussi remarquables que différents ont illuminé une journée d’une richesse merveilleuse, à tous les sens du mot.

Ce jeudi 16 mai, les esprits étaient là. Cannes aura accueilli de multiples manières les djinns et les envoûtements, convoqués sur grand écran à des titres divers, fictionnels ou documentaires, ou les deux, bénéfiques ou inquiétants, ou les deux. Et toujours, cela tenait de la magie bien réelle de ce rituel d’invocation connu sous le nom de cinéma.

Bacurau, fresque baroque et libertaire

C’est une fresque lyrique et violente, où passe le souffle de l’épopée, qu’ont concoctée ensemble les Brésiliens Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles.

Bacurau est à la fois le nom du film présenté en compétition officielle et celui de cette bourgade perdue dans le Pernambouc où règne une vie collective attentive au bien commun et à la liberté de chacun.

Cet îlot d’utopie est contraint d’affronter les menaces conjuguées de la sécheresse déclenchée par les puissants qui se sont appropriés les ressources en eau, du gouverneur corrompu, et de yankees pratiquant le shoot ’em up à balles réelles.

Attaqués, les habitants de Bacurau pleurent leurs morts mais se préparent à la résistance.

Mais les habitants de Bacarau ne sont pas que des doux rêveurs préoccupés de bien élever les enfants et de prendre soin de la nature. Ces femmes et ces hommes savent aussi se battre. Et faire appel aux éternels rebelles de l’histoire longue d’un Brésil transgressif, ici incarné par une sorte de voyou trans et illuminé, version millennial des cangaceiros de jadis.

Entre guérilla subtile, massacres des pauvres tout ce qu’il y a de réalistes dans cette région du monde, et figures plus ou moins mythiques, les réalisateurs brésiliens réussissent une fable pleine de bruit et de fureur, mais aussi de magie et de gags.

Bacurau est supposé se passer dans un futur proche. Avec l’arrivée au pouvoir à Brasilia du fasciste Bolsonaro, ce futur est devenu terriblement présent. Si le film, hanté de multiples figures extrêmes, ne prétend à aucun réalisme stricto sensu, il n’en évoque pas moins une réalité qui menace de devenir des plus actuelles, fut-ce sous des formes moins spectaculaires.

Atlantique, les amants de légende, par-delà corruption et noyade

Également en compétition, Atlantique est le premier long-métrage de Mati Diop, déjà remarquée en 2004 pour l’admirable moyen-métrage Mille Soleils.

Si elle repart, littéralement, de la situation de départ du chef-d’œuvre signé par son oncle Djibril Diop Mambety, répétant la grande scène de déclaration d’amour au bord de l’eau du début de Touki Bouki, c’est pour raconter une histoire d’aujourd’hui.

Ada (Mama Sané), l’héroïne amoureuse et combattante.

Une histoire au temps de grands chantiers faisant surgir des tours arrogantes et inutiles dans les métropoles d’Afrique, construites par des ouvriers surexploités et méprisés. Une histoire au temps des pirogues qui s’élancent sur l’océan, chargées d’hommes en quête d’une vie meilleure, et qui trop souvent sont dévorés par les vagues.

Cette histoire, sentimentale et réaliste, violente et tendre, Mati Diop la filme avec une attention sensuelle aux visages et aux corps des jeunes gens qui en sont les principaux protagonistes. (…)

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La deuxième mort d’Idrissa Ouedraogo

Le destin du cinéaste qui vient de disparaitre incarne l’extraordinaire difficulté de faire exister durablement une œuvre de cinéma en Afrique.

Il est mort le 18 février d’une crise cardiaque. Il avait 64 ans.

Il était cinéaste. Il était africain. Il était burkinabé. Il refusait qu’on le définisse comme «cinéaste africain». Il disait: «Je suis cinéaste, c’est tout.» Dans une très ample mesure, ce fut son fardeau.

Il est certainement abusif d’affirmer qu’Idrissa Ouedraogo en est mort. Il n’est pas absurde de supposer que cela n’est pas étranger à ce qui aura été sa double disparition –il y a vingt-cinq ans de la scène mondiale du cinéma dont il fut une figure importante– puis ces jours-ci, de la vie sur Terre.

Physiquement, c’était un géant, et longtemps, ce fut un géant qui riait beaucoup. Un géant colérique aussi. Il faut dire que les raisons de se mettre en colère ne lui ont pas manqué.

Formé à l’école de cinéma de Ouagadougou à la fin des années 1970, il a ensuite étudié à à l’Institut soviétique du cinéma, le VGIK, par où sont passés tant des meilleurs réalisateurs d’Afrique et du monde arabe.

Yaaba (©Les Films de la Plaine)

Son premier long métrage, Le Choix (1986), lui vaut de nombreuses récompenses internationales. Présenté à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs en 1989, le deuxième, Yaaba établit une certitude: l’Afrique noire compte un nouveau réalisateur de première grandeur. Cette formule, il la ressent très vite comme un piège. Il a raison.

C’est une tragédie que de pouvoir, aujourd’hui encore, nommer une «lignée» (Ousmane Sembène, Souleymane Cissé, Idrissa Ouedraogo, Mahamat Saleh Haroun, Abderrahmane Sissako, Alain Gomis) qui à elle seule synthétise l’excellence de soixante ans de cinéma dans un continent immense, immensément divers.

Il y a eu, et il y a d’autres grands artistes de la caméra en Afrique subsaharienne. Mais ils sont trop rares, ceux qui ont pu exister de manière un peu durable comme une référence –pas un modèle ni un leader, mais un point d’appui, une figure de proue qui permet l’émergence d’une quantité et d’une diversité.

Dans le cas d’Idrissa Ouedraogo, ce n’est pas faute d’avoir essayé (tout comme son compatriote Gaston Kaboré, inlassable pédagogue) de susciter un tel environnement. Ce ne sont ni les talents ni les engagements qui manquent, mais les conditions économiques et politiques pour faire vivre des communauté de création et de production. (…)

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«Makala» ou l’héroïsme du quotidien

Documentaire et épique, précis et inspiré, le nouveau film d’Emmanuel Gras transforme le parcours d’un charbonnier africain en chanson de geste.

Un feu dans la nuit. Les reflets du soir sur une peau noire. Le bruit des roues d’un vélo surchargé sur l’asphalte. La poussière étouffante. Ce sont des sensations, d’abord.

Pourtant Makala est un film d’aventure, avec un récit aussi tendu que fertile en rebondissements, et un véritable héros.

Sensuel et aventureux, le film d’Emmanuel Gras l’est d’autant plus qu’il est factuel, précis, attentif aux gestes, aux détails.

Triangle magique d’un cinéma sensoriel, narratif et documentaire, par la grâce d’un regard d’une étonnante disponibilité, et parfois d’une impitoyable fermeté. Plus c’est réaliste, plus c’est romanesque. Plus c’est romanesque, plus c’est sensuel. Plus c’est sensuel, plus c’est réaliste.

Un chant ample et profond

L’Ulysse de cette Odyssée se nomme Kabwita Kasongo. Il est Congolais, fait vivre sa famille en brousse en fabriquant du charbon de bois qu’il va vendre à la ville (Makala veut dire «charbon»).

Nous verrons la famille et le village, le détail de la fabrication du charbon de bois, nous verrons la vente. Nous verrons la femme et les enfants, les amis et les ennemis, les clients et les divinités. Cet homme-là n’est pas  une abstraction, il fait partie d’un monde, un monde très peuplé.

Mais l’essentiel sera d’accompagner le parcours semé de difficultés de Kabwita Kasongo poussant son vélo écrasé par le poids des sacs, à travers forêt, désert, route où rugissent les camions, rackets et épuisement. (…)

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«Lettres de la guerre», rêve d’amour et de mort en Afrique

Du livre d’Antonio Lobo Antunes composé de ses lettres à sa femme pendant qu’il était médecin militaire en Angola, le film fait un songe obsédant et sensuel, saturé par la folie de la guerre, le désir amoureux, l’angoisse de la solitude et la passion d’écrire.

Il écrit: «J’aime tout de toi, mais je ne te dirai pourquoi que lorsque tu me le diras». La lettre date du 12 avril 1971, exactement 46 ans avant la sortie du film en France.

Elle est postée de Chiumi, poste de l’armée portugaise en Angola. Celle à qui elle est destinée s’appelle Maria José Lobo Antunes. Celui qui a écrit cette lettre, comme des centaines d’autres pratiquement une par jour pendant deux ans, est son mari, jeune médecin militaire expédié par une dictature exsangue pour défendre un empire colonial moribond.

 
 

 

Lettres de la guerre était un livre extraordinaire. C’est désormais un film en tous points digne du livre qui l’a inspiré.

Composé uniquement des lettres envoyées par Lobo Antunes à son épouse, l’ouvrage publié dans sa traduction française (Carlos Batista) chez Christian Bourgois est d’une puissance troublante par sa capacité à porter à température de fusion plusieurs enjeux.

Il s’agit en effet à la fois d’une correspondance amoureuse d’une grande sensualité, d’une chronique d’une guerre coloniale atroce, du récit initiatique d’un écrivain en train de se découvrir comme tel, et d’une méditation au contact d’une nature sans commune mesure avec l’échelle humaine.

Il y avait bien des raisons de croire le livre de Lobo Antunes impossible à transposer au cinéma. Avec modestie et élégance, Ivo Ferreira se joue de tous les obstacles, trouve les réponses aux innombrables défis.

Margarida Vila-Nova | Crédit photo: O SOM E A FÚRIA

C’est elle, la femme, qui lit ce qu’on le voit écrire. Le noir et blanc, au-delà de sa splendeur plastique, tient constamment en tension l’aspect documentaire, comme sorti d’impossibles actualités d’époque, et la stylisation qui fait de situations souvent ordinaires des visions chargées de sens et d’émotion, parfois des hallucinations réalistes.

La voix off de la femme devient la matière même de l’absence. Les mots de l’homme tissent l’attente et le désir charnel, le doute face au roman qui ne s’écrit pas et l’horreur et l’ennui et l’imbécillité de la guerre.

Les images n’illustrent pas. Elles nourrissent et répondent, décalent et amplifient. (…)

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