À voir (ou pas) au cinéma: «Disclosure Day», une révélation venue moins de l’espace que du passé

Daniel (Josh O’Connor), spécialiste de cybersécurité poursuivi parce qu’il veut révéler ce qu’il devait dissimuler.

Le nouveau film de Steven Spielberg revisite les thèmes et les manières de filmer qui ont fait le succès du cinéaste américain, dans un contexte dont il ne semble pas mesurer l’actualité inédite.

En fuite, traqué par une agence paragouvernementale surpuissante, l’informaticien Daniel (Josh O’Connor) a une mission à accomplir. Habitée de pouvoirs qu’elle découvre et ne comprend pas, la présentatrice télé Margaret (Emily Blunt) fonce vers une destination inconnue. Deux trajectoires tendues qui, par-delà les dangers et les épreuves, doivent se rencontrer et organisent le 37e long-métrage de Steven Spielberg.

Autour de cette double course, un maelström de technologie, d’effets spéciaux, de sentimentalisme et de scènes choc. C’est rythmé et efficace, avec aussi l’impression d’avoir déjà vu à peu près tout cela… dans des films du même réalisateur américain.

Hollywood n’a pas eu besoin d’attendre l’intelligence artificielle (IA) pour réagencer à l’infini ce qui se trouvait dans ses «bases de données», bien avant l’informatique. Et si les ténors du cinéma américain s’empoignent désormais sur l’IA, Steven Spielberg est une intelligence humaine tout à fait à même de recycler ses propres éléments de récit et manières de filmer sans l’aide d’aucun algorithme.

Margaret (Emily Blunt) se découvre des pouvoirs aussi puissants qu'incompréhensibles. | Universal Pictures International France
Margaret (Emily Blunt) se découvre des pouvoirs aussi puissants qu’incompréhensibles. | Universal Pictures International France

On dit volontiers que les véritables auteurs racontent toujours la même chose. Ce n’est pas toujours vrai, mais cela peut l’être. «Raconter la même chose» signifie alors qu’au cœur de chaque œuvre singulière se trouve un principe actif qui, lui, est permanent. Mais s’il s’agit en effet d’un auteur, ce que Steven Spielberg est assurément, tout se joue précisément dans la singularité féconde de chaque scénario et de chaque mise en scène à partir de ce principe actif.

Disclosure Day, sa nouvelle réalisation, semble à cet égard loin du compte. Tout le film ne cesse de convoquer la mémoire d’autres longs-métrages du même cinéaste, qu’il s’agisse des ressorts dramatiques, des péripéties ou des manières de les filmer. Il y a un fossé entre la cohérence et la répétition, qui est cette fois ce qui domine.

La musique de John Williams, compositeur favori de Steven Spielberg, contribue aussi à cet effet de redite, qui convoque notamment la mémoire de Rencontres du troisième type (1977), mais couvre toute la filmographie, depuis Duel (1971) –avec l’agression sur la route par un gros véhicule devant un passage à niveau–, quand la suite lorgne vers Les Aventuriers de l’arche perdue (1981).

Ces manières de filmer dépendent du savoir-faire du réalisateur pour produire des effets spectaculaires ou émouvants. Rien à dire, ça fonctionne toujours. Poursuite, carambolage, choix cornéliens, effets spéciaux étonnants font le job, sans empêcher un sentiment de surplace, en matière de mise en scène.

L’acteur comme effet spécial

Seul élément vraiment nouveau de tout le film à cet égard, on trouve au sein de cette panoplie la présence pour le coup inédite de ce qu’amène l’acteur britannique Josh O’Connor dans le rôle principal. Il est une sorte d’effet spécial à lui tout seul, en décalage avec la grande machinerie dans laquelle son personnage prend place. Même sans rien dire, même sans rien faire, il apparaît comme la promesse d’autres manières de filmer –mais ça n’arrivera pas.

Il existe bien un «style Spielberg» et celui-ci règne sur les choix formels du film, parmi lesquels le comédien détonne d’une façon qu’on peut trouver réjouissante. Ces choix formels sont, eux, en parfaite adéquation avec les ressorts dramatiques qu’on retrouve également dans un grand nombre des films du signataire de E.T. l’extraterrestre (1982).

Soit, en tête, la famille comme entité fondamentale et indépassable, mais aussi l’évocation d’une imagerie enfantine idéalisée, pour ne pas dire «disneyisée», la convocation du rapport à la fiction et à l’invisible rassurant et simplificateur, la mobilisation des extraterrestres comme altérité salvatrice.

Pourtant, au sein de ce grand entrepôt de déjà-vu surgit ce qui semble un motif relativement neuf, non pas qu’il ait été entièrement absent auparavant chez Steven Spielberg, mais n’ayant pas occupé une place aussi centrale. Il s’agit de la fonction attribuée à la religion, chrétienne en l’occurrence, avec un rôle significatif attribué à la mère supérieure d’un couvent, même si elle est peu présente à l’écran.

Une sorte de révélation

Cette dimension donne une curieuse coloration à ce vers quoi tend la trajectoire du film et que désigne le titre. Le terme «disclosure»paraît pointer vers la nécessité de la transparence, la traduction littérale serait «divulgation», un sujet auquel est loin d’être indifférent l’auteur de Pentagon Papers (2017).

Et en effet, des personnages ne cessent de répéter que sept milliards d’humains ont le droit de savoir ce que leur cache le gouvernement (états-unien), honorable souci démocratique à l’évidence. Mais il est aussi travaillé par une autre approche, qui est la singularité de cette nouvelle réalisation du cinéaste bientôt octogénaire.

Cette approche serait suggérée par une traduction du titre plus proche de ce que construit le film que la traduction littérale (et moche). Au lieu du «jour de la divulgation», ce serait «le jour de la Révélation», avec la majuscule et la dimension religieuse (monothéiste) attachée à ce mot.

Après avoir brièvement mobilisé cette dimension inédite, Steven Spielberg la range prudemment dans un tiroir. Nous voilà bien loin de la médiation autrement plus complexe d’un M. Night Shyamalan sur les effets des croyances sur la vie collective.

L’enjeu le plus singulier de Disclosure Day est ainsi activé par la jeune femme prénommée Jane (Eve Hewson), la compagne du hackeur en cavale, personnage qui s’impose littéralement –et contre toute vraisemblance– dans le cours de ses aventures. Catholique fervente, elle s’angoisse des effets de cette révélation, profane, que Daniel veut mettre en œuvre.

Elle y voit une menace catastrophique par rapport à l’importance de la foi. Pas uniquement sa propre foi chrétienne, mais la croyance dans une transcendance invisible comme ressource pour permettre aux humains de supporter l’existence. Elle ne dit pas que Dieu, le Dieu des chrétiens, existe, même si elle en est sûrement convaincue, elle dit que les humains ont besoin de croire.

Jane (Eve Hewson) doit comprendre ce qu’exige sa foi face à ce que Daniel veut révéler. | Capture d’écran Universal Pictures France

Jane est terrifiée par les effets d’une remise en cause de la perception d’un ordre du monde, d’une cosmogonie, quand le film plaide pour l’hypothèse que l’humanité a tout à y gagner. Plus que tous les autres protagonistes, qui sont chacun et chacune bien calés sur leur ligne d’action, et bien que «personnage secondaire», elle est l’épicentre de ce que le film interroge.

Ou plutôt fait mine d’interroger. (…)

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