Surgissement mystérieux, aux confins du burlesque et de l’inquiétant dans L’Espèce explosive de Sarah Arnold.
Dans Paris vu par un regard africain, dans la forêt des Ardennes ou dans les rues de San José au Costa Rica, les films de Jean-Pierre Bekolo, de Sarah Arnold et de Valentina Maurel déplacent les récits et les définitions, pour le meilleur.
«Le goût du vin de palme» de Jean-Pierre Bekolo
Nul ne décide l’assortiment de films qui sortent chaque semaine sur les écrans français. Il arrive que le hasard des choix de distribution fasse se retrouver au même rendez-vous du mercredi des réalisations qui se font écho. Ainsi en est-il de l’arrivée simultanée du Goût du vin de palme et de Ni vue ni connue de Marc Fitoussi.
Dans ce dernier film, Isabelle Huppert campe une figurante de cinéma se démenant pour obtenir un vrai rôle et conquérir la gloire. Il y a un an, la même Isabelle Huppert tenait le rôle de Liliane Bettencourt dans La Femme la plus riche du monde. Justement, avec le film de Jean-Pierre Bekolo, revoici sur grand écran la patronne de L’Oréal, sous le nom transparent d’Ariane B’Oréal, affrontant à nouveau l’hostilité cupide de son entourage outré de ses frasques en compagnie d’un outsider.

Mais il ne s’agit pas juste de la récurrence d’une figure qui a défrayé la chronique. Il s’agit du contraste entre ce que font le film de Bekolo et le film de Fitoussi.
Le second est une plutôt plaisante comédie dans l’entre-soi confortable d’un cinéma français qui sourit sans risque de ses éventuels travers. Le premier travaille, sur le terrain de ce même cinéma français, les manières dont il tend à invisibiliser des hommes et des femmes, des récits et des manières de filmer venus d’ailleurs, et en particulier des anciennes colonies.
Le film de Fitoussi n’est coupable de rien, mais à l’évidence le contraste fait symptôme. Tout comme Isabelle Huppert se trouve ici au confluent de ces enjeux, elle qui ne se laisse enfermer dans aucune case, et dont les rôles inoubliables chez Hong Sang-soo ou dans White Material de Claire Denis –tourné au Cameroun– offrent des signes particulièrement évidents de la manière dont elle dépasse ces limites.
Il reste que le film de Jean-Pierre Bekolo sortira dans une petite poignée de salles, celui de Marc Fitoussi sur des centaines d’écrans. Et c’est, indirectement, ce qui anime le film du réalisateur camerounais: une «différence» en forme de gouffre, que réfracte à sa manière l’initiative d’un Africain de filmer cette fois une histoire très française, mais selon des codes qui ne tiennent le haut d’aucun pavé –esthétique, économique, sociétal.
Il se trouve, autre hasard riche de sens, que le même jour, 7 octobre, où sortent ces deux films, s’ouvre l’hommage que le Centre Pompidou rend à l’une des principales figures des cinémas contemporains d’Afrique, Alain Gomis, dont le récent Dao reste une des plus belles choses offertes par le septième art depuis longtemps –mais dans une quasi-indifférence.
Gomis, dont toute l’œuvre est un combat contre l’exclusion ou la marginalisation, notamment des systèmes de représentation, incarne à son meilleur le déséquilibre historique auquel s’en prend le film de Bekolo.

Avec son titre en forme de clin d’œil à Yasujiro Ozu, le nouveau film du cinéaste de Quartier Mozart débute dans une grande demeure bourgeoise où s’affrontent une matriarche en qui on reconnait bientôt Madame Bettencourt, et sa fille. Mais si la célèbre affaire est bien la toile de fond du Goût de vin de palme, elle n’en est nullement le ressort.
Celui-ci s’active dans ce qui sera le décor principal du film, la somptueuse limousine où dame B’Oréal est véhiculée par son chauffeur, l’imposant et paisible Aristide. Entre eux deux s’initie un jeu de remise en cause des clichés qui semble d’abord une variation de Miss Daisy et son chauffeur, racontée cette fois depuis une perspective africaine, et moins bien-pensante. Mais le film de Bekolo est bien davantage que cela.
«Bekolo trafique la fable potache et le conte aux apparences naïves, mais c’est pour donner accès à une forme critique très originale, où les sourires entrebâillent bien des portes.»
Faisant de la nécessité financière (c’est-à-dire du manque de financement) une vertu narrative et poétique, la circulation dans Paris de la Jaguar devient une aventure qui relève de plein droit du réalisme magique.
Magiques à bien des titres, bien avant que des féticheurs africains et les effets doucement psychotropes du vin de palme dans un estaminet camerounais de Porte de Clichy ne s’en mêlent, les pérégrinations de cette Ariane qui lâche peu à peu le fil de ses privilèges et de ses certitudes et du brillant Aristide sont réalistes, en ce qu’elles donnent accès à de multiples réalités.

Le bricolage affiché des inscriptions dans des décors décalés et pourtant authentiques lieux de vie, l’effet d’incertitude qui est aussi bien celle de la vieille dame découvrant un monde dont elle ignore tout, donnent une présence à la fois humoristique et rêveuse à ces lieux et à ceux qui y vivent.
La très remarquable interprétation de Caroline Ducroq et Émile Abossolo-Mbo, sur un fil vibrant entre caricature et intériorité, participe de ce jeu entre émotion, ironie distanciée et jonglerie avec les artifices de la réalisation comme chemin vers des vérités plus complexes.
Bekolo trafique la fable potache et le conte aux apparences naïves, mais c’est pour donner accès à une forme critique très originale, où les sourires entrebâillent bien des portes.

Le Goût du vin de palme
De Jean-Pierre Bekolo
Avec Caroline Ducrocq, Émile Abossolo-Mbo, Felix Kama, Prune Essono Tsimi, Binda Ngazolo
Durée: 1h46
Sortie le 7 octobre 2026
«L’Espèce explosive» de Sarah Arnold
On s’en veut un peu d’utiliser à nouveau le film de Fitoussi, qui ne fait de mal à personne, comme repoussoir. Mais il est là aussi impressionnant de comparer ses mécanismes de comédie bien huilée, et qui justement ne dérangent rien, à l’énergie étrange d’une autre comédie, surgie dans la forêt ardennaise grâce à la jeune réalisatrice Sarah Arnold.
Il y a des chasseurs, des gendarmes, des agriculteurs, des sangliers, du rap. Ça tire et ça débloque, un type tue et disparaît. Un inspecteur de la gendarmerie débarque. On ne comprend pas tout, les repères prévisibles ne collent pas.

C’est la belle énergie qui propulse d’emblée L’Espèce explosive, découvert au printemps dernier à la Quinzaine des cinéastes du Festival de Cannes. Avec en outre l’irruption d’une psychologue envoyée par la hiérarchie, et le mystère d’un fantomatique perturbateur qui fait régner la terreur dans les sous-bois et les plantations, se concocte un cocktail de polar fantastique, de fable écologiste radicalement hors des clous et de drame sentimental bien barré.
C’est vivant, surprenant, truffé de chausse-trappes pour toutes les bien-pensances. C’est, ô combien, incarné, au sens strict de la présence de la chair, quand bien même les esprits (qui battent la campagne) sont aussi de la partie.
Trafics et légendes, désirs et trauma, la cinéaste joue des ressorts narratifs en les déplaçant avec une liberté à la fois goguenarde et inquiète qui évoque certains des meilleurs films de Jean-Pierre Mocky.

Confirmant film après film la place qu’il occupe dans le cinéma français actuel, Alexis Manenti donne au gendarme Fulda Orsini une opacité trouble et pourtant attachante, quand Ella Rumpf confère à son personnage une dimension ambivalente, à la fois féminine et en rupture avec les codes dominants sur la figuration des femmes à l’écran. (…)