Sur le toit d’un immeuble de Tel Aviv, Yuval Abraham (à droite) et l’un de ceux qu’il interviewe.
Le documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor est un événement sur le plan de l’information, du cinéma et de la stratégie politique.
Le documentaire-événement composé de témoignages de membres des forces armées et des services secrets d’Israël sur les procédures employées à Gaza depuis le 7 octobre 2023 sort dans 500 salles françaises durant deux jours, les 12 et 13 octobre. Il sera mis en ligne en accès libre sur la chaine YouTube du Guardian à partir de fin novembre.
L’ovation hors norme qui a suivi sa projection au Festival de Venise, et les réactions hystériques du gouvernement et des médias d’extrême droite en Israël, ont souligné le caractère exceptionnel du film de Yuval Abraham et Rachel Szor. Depuis, le tapis de bombes sur YouTube et les réseaux sociaux des proxy sionistes atteste, par son ampleur, de la déstabilisation que permet le film.
Mais exceptionnel en quoi? Qui prête attention à ce qui se passe à Gaza, et plus largement en Palestine et dans la région soumise aux bombardements et tueries perpétrées par les Israéliens depuis trois ans, sait pratiquement tout de ce qui concerne les faits résultants de ce qui est raconté par Naza, dont le titre désigne ce qu’ailleurs on nomme «victimes collatérales».
Pourtant, le film des deux cinéastes israéliens, connus depuis qu’ils avaient cosigné avec deux Palestiniens, Basel Adra et Hamdan Ballal, No Other Land, notamment primé à la Berlinale et consacré par un Oscar, est riche d’un triple apport, qui en fait la considérable valeur: apport en informations, apport grâce au cinéma, apport lié à son effet médiatico-politique.
La valeur informative du film ne porte pas principalement sur l’ampleur des crimes de masse commis à Gaza, même si quelques éléments particulièrement atroces avaient pu passer inaperçus, comme la mise en place d’un dispositif permettant à des tueurs en uniforme d’abattre des civils dès lors qu’ils dépassent des limites dont on a pris soin de ne pas les informer.
Cette valeur informative porte essentiellement sur la manière dont ces horreurs sont mises en œuvre, les moyens employés avec une attention particulière à l’utilisation de l’intelligence artificielle. Celle-ci joue en effet un rôle terrifiant, mais au moment de la réception du film, l’attention sur cette technologie risque de cacher le plus important: ce sont des humains qui les conçoivent et les utilisent. Ce n’est pas l‘IA qui tue à Gaza.
L’arrogance cool des maîtres absolus
Bien plus décisif est le fait que le film documente l’état d’esprit des personnes, assez différentes entre elles, même si surtout des jeunes hommes, qui commettent ces meurtres collectifs ou les rendent possibles –une seule femme parmi les vingt-quatre témoins interviewés par Yuval Abraham, tandis que Rachel Szor reste derrière la caméra pour les filmer.
Le degré de contrôle et de surveillance, la terreur quotidienne imposée depuis des décennies aux Palestiniens par l’occupant, la capacité à interférer dans l’intimité des familles, l’accès à tous les détails du quotidien de tous les habitants sont décrits avec une précision renforcée par la grande fierté de ces maîtres ravis de tenir à ce point en leur pouvoir celles et ceux qu’ils dominent.
Ce qui rappelle aussi de quelle interminable oppression est né le 7 octobre, contrairement au narratif de la propagande qui voudrait en faire une tragédie sortie du néant.
Percevoir cette fierté, le plus souvent décontractée, cool, évoquant des champions de jeux vidéo se félicitant de leur score et de leur habileté, fait partie de ce que le cinéma, et seulement le cinéma, permet.
L’arrogance de beaucoup de ces assassins bien dans leurs sneakers de geek ou leurs rangers de troufions «d’élite», le malaise relatif de quelques-uns aussi, font percevoir autrement le récit du massacre d’une famille parce que la gamine dit dans son téléphone que papa rentre à la maison, ou l’organisation méthodique de la famine.
C’est beau, une ville la nuit?
La totalité des entretiens a été tournée sur le toit d’un immeuble de Tel Aviv, la nuit, le visage de l’interviewer seul étant reconnaissable quand celui de ses interlocuteurs reste dans l’ombre.
Minimal, et évidemment dû aux raisons de sécurité pour des témoignages anonymes qui vaudraient à leurs auteurs de graves ennuis si leur identité était révélée, cette organisation visuelle s’avère d’une grande richesse. Sa simplicité même rend plus sensible ce qu’on perçoit du langage corporel, de l’inflexion des voix, de l’importance des silences.

Le dispositif de tournage rend également sensible l’inscription de ces pratiques de meurtre de masse, avec les choix de tuer des familles entières dans le but, loin d’être toujours atteint, de tuer un combattant du Hamas, dans le quotidien d’une grande ville contemporaine, scintillant de ses feux publicitaires et vibrant de la vie quotidienne plutôt festive de ses habitants. (…)