À voir au cinéma: «L’Aventure rêvée» et «Comète»


Veska (Yana Radeva), héroïne d’une fresque contemporaine inscrite dans une histoire au long cours.

Dans des registres incomparables, l’épopée européenne et féministe de Valeska Grisebach et la comédie parisienne et chorale d’Élie Wajeman enchantent les grands écrans.

«L’Aventure rêvée», de Valeska Grisebach

C’est comme une jungle. Non pas une jungle végétale, puisque ce qui pousse dans cette zone à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie, aux marches de l’Europe, est plutôt maigre. Mais une jungle d’histoires, de relations formulées ou pas, de trafics, de rancœurs, de menaces, d’allégeances.

Le dénommé Saïd, dont on apprendra qu’il appartient à la minorité Pomak, débarque à Svilengrad (sud de la Bulgarie), comme Clint Eastwood arrivait dans un village de l’Ouest américain. Mais d’une part, il ne débarque pas réellement, il revient. Et surtout, malgré sa présence magnétique, il n’est pas le héros du film.

Le héros est une héroïne, Veska, femme puissante que tous respectent et beaucoup désirent, fille du pays revenue elle aussi d’on ne sait où. Archéologue, elle dirige un chantier de fouilles, sur cette frontière qui a été un carrefour de civilisations depuis la haute Antiquité. Mais ses activités sont loin de se limiter à cela, ce qui a son importance. Saïd retrouve Veska, sans qu’on sache bien ce qui les lie ou les a liés. Il entreprend une négociation douteuse, se fait voler, rend quelques visites, passe des appels. Et puis il disparaît.

Saïd (Syuleyman Alilov Letifov), celui qui revient au carrefour des trafics, des intrigues et des souvenirs. | Capture d'écran Haut et Court via YouTube
Saïd (Syuleyman Alilov Letifov), celui qui revient au carrefour des trafics, des intrigues et des souvenirs. | Capture d’écran Haut et Court via YouTube

Le film reste avec Veska, qui circule entre de multiples groupes, bandits, paysans, femmes d’affaires, ouvrières polonaises immigrées, anciens et anciennes des mines de l’ère socialiste, prostituées… Tout le monde raconte des histoires, vraies ou fausses, à double ou triple sens, des blagues, des intimidations, des déclarations d’affection, des souvenirs. On boit beaucoup, on rit beaucoup, on crie et on murmure. Les silences aussi sont éloquents.

Uniquement avec ces matériaux de bric et de broc, si peu spectaculaires, la réalisatrice et scénariste Valeska Grisebach construit un monde complexe, menaçant, saturé de récits et de présences. Bourgade perdue aux confins de l’Europe et poste-frontière le plus fréquenté du continent, Svilengrad est un espace très significatif du monde où nous vivons, de ce qui le fait fonctionner comme de ce qui le rend dangereux et injuste.

D’une lucidité sans guère de comparaison dans ce que proposent les cinémas d’Europe quant à l’état de cette partie du monde, L’Aventure rêvée est le film féministe le plus intelligent qu’on a vu depuis longtemps.

Le quatrième long-métrage de la trop rare cinéaste allemande, notamment signataire des passionnants Désir(s)(2006) et Western(2017), est un assez sidérant film d’aventure. Une arme à feu venue du passé et des règlements de comptes, certains verbaux, certains très physiques, contribuent à dresser un portrait complexe et inquiétant, mais formidablement incarné, d’une certaine Europe. Celle que l’Occident prend grand soin de ne pas voir et à laquelle il ne comprend rien. Celle qui pourtant participe activement de tout ce qui advient sur le Vieux Continent.

S’inspirant du cinéma de genre hollywoodien pour mieux raconter un espace-temps actuel, cette version contemporaine et archaïque de Pour une poignée de dollars (Sergio Leone, 1964) ou de L’Homme des hautes plaines (Clint Eastwood, 1973) est d’une lucidité implacable, au milieu des éclats de rire et des petits verres de rakia. Elle est magnifiée par la présence, impressionnante et mystérieuse, que donne à Veska l’actrice Yana Radeva.

Veska est au centre d’une recomposition des codes de narration et de représentation qui se confronte aux codes de domination et de prédation masculine, dans la réalité de la société évoquée et dans les formes de spectacle devenues «universelles». D’une lucidité sans guère de comparaison dans ce que proposent les cinémas d’Europe quant à l’état de cette partie du monde, L’Aventure rêvée est aussi le film féministe le plus intelligent qu’on a vu depuis longtemps.

Veska (Yana Radeva) et la conquérante Maria (Denislava Yordanova), une des nombreuses autres figures féminines qui font vivre le film. | Haut et Court
Veska (Yana Radeva) et la conquérante Maria (Denislava Yordanova), une des nombreuses autres figures féminines qui font vivre le film. | Haut et Court

Difficile, dès lors, de ne pas avoir un pincement au cœur qu’un tel film, si important à tant d’égards, si puissant artistiquement et affûté politiquement, sorte à une date où il a fort peu de chances d’attirer l’attention qu’il mérite.

Présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, mais le dernier jour, dépourvu de noms de vedettes (toutes les actrices et tous les acteurs sont des non professionnels), il est signé d’une cinéaste dont aucun des trois précédents films n’a réussi à lui conférer la place qu’elle mérite. Et le prix du jury au palmarès risque de ne pas suffire pour mettre fin à cette marginalité.

Mais nul doute que, comme Veska, qui sait pourquoi elle fait ce qu’elle fait et comment le faire, y compris affronter des obstacles apparemment insurmontables, elle saura poursuivre l’impressionnant et ambitieux parcours qui est le sien. Il est l’un des plus précieux apports existants à cette utopie nécessaire que serait un cinéma européen.

L’Aventure rêvée

De Valeska Grisebach

Avec Yana Radeva, Syuleyman Alilov Letifov, Stoicho Kostadinov, Nikolay Shekerdjiev, Denislava Yordanova, Tiana Georgieva

Séances

Durée: 2h44

Sortie le 15 juillet 2026

«Comète», d’Élie Wajeman

Au début, un doute et une certitude. La certitude tient à la première scène, un dialogue loufoque entre deux types pas vraiment en bon état, lors de retrouvailles puériles et chaleureuses. Que l’un d’eux soit joué par Vincent Macaigne et l’autre par un acteur qu’on ne reconnaît pas forcément (l’excellent Samuel Achache, surtout artiste de théâtre) participe du jeu instable qu’instaure cette situation à la fois survoltée et dépressive, dans une voiture qui semble devoir se crasher au premier virage.

C’est drôle et triste, bancal et tonique. Et puis il y a ce doute. Elle a vraiment existé, cette comète au-dessus de Paris? (…)

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