Gainsbourg et le courage de la fiction

Etrange tribulation : Gainsbourg – vie héroïque de Joann Sfar invente un beau personnage qui s’appellerait Serge Gainsbourg, et le sacrifie aux besoins du succès.

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On dirait presque qu’il y a deux films, chacun contaminant un peu l’autre. Le premier de ces deux films, qui constitue le début, est une véritable réussite. L’enfance et la jeunesse de Lucien Ginsburg donnent lieu à un rare accomplissement : la capacité de Joann Sfar de conserver au cinéma les qualités de son travail d’auteur de bandes dessinées[1]. Liberté de trait, entrechats entre réalisme et onirisme, sens de la touche qui rehausse avec justesse, humour ou émotion, goût des mots comme éléments de l’image et puissance d’incarnation. Singulièrement réussi est la façon de passer à l’énergie par-dessus le double obstacle qu’est la présence de l’enfant, piège à sentimentalisme et à faux réalisme, et la reconstitution d’époque, celle de l’Occupation plus que toute autre. Une véritable grâce habite alors le film, de Kacey Mottet (qui joue Gainsbourg enfant) à Eric Elmosnino (irréprochable dans le rôle, du jeune homme à l’épave volontaire de la fin) : quelque chose qui tient alors davantage de la comédie musicale, avec ses conventions et son immense espace de possibles, que de ce fameux biopic devenu l’envahissante définition du film, et qui le plombe sévèrement lorsque ce genre-là prend ses droits. L’amusant étant que l’esprit de la comédie musicale règne lorsqu’il est peu, ou pas question de chansons.

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Cet esprit de finesse plane encore sur le début des années 50, sans doute parce que malgré l’entrée en scène de célèbrités – Boris Vian, Les Frères Jacques, Juliette Greco – l’époque appartient davantage désormais à la légende qu’à la mémoire, comme Frehel auparavant. Parce que le personnage est passionnant, parce que Joann Sfar est à l’évidence doué, Gainsbourg (Vie héroïque) devient le terrain d’affrontement entre deux hypothèses de cinéma, que résument avec une lourdeur inattendue un carton à la fin du film. Le réalisateur y déclare en substance qu’il a trop aimé Gainsbourg pour vouloir le ramener à la réalité, et qu’il a choisi de préférer ses mensonges à ses vérités. Comme si c’était le problème (sauf pour des notaires procéduriers – mais peut-être est-ce à eux que l’excipit est destiné, cette espèce ayant proliféré dans la période récente).

Le problème n’est pas, n’est jamais entre vérité et mensonge, encore moins entre «réel» et «imaginaire». Et si la deuxième partie du film (la plus longue) perd la grâce de la première, c’est bien sous l’effet d’un double principe de réalité qui ruine l’élan cinématographique. D’une part en imposant de pénibles exercices de comparaison entre ce que chacun sait ou croit savoir de la carrière de Gainsbourg, de ses amours et autres péripéties plus ou moins scandaleuses. D’autant que les actrices requises de figurer des célébrités (Laetitia Casta en Bardot,  Lucy Gordon en Birkin, Sara Forestier en France Gall, Mylène Jampanoï en Bambou) se tirent avec les honneurs de ce défi absurde, mais qui relève du Musée Grévin et pas de la mise en scène. D’autre part en jouant sans beaucoup de scrupules avec les refrains connus, appâts utilisés n’importe comment pour susciter chez le spectateur un plaisir un peu nostalgique (pourquoi pas ?) mais qui, capitalisant sur ce procédé, achève de perdre la tension qui hantait le film.

C’est toute la gravité (au sens physique, celui du poids des êtres et de choses) du monde construit par Sfar qui est alors modifiée, rendant incroyablement pesant ce qui semblait au contraire marque de légèreté, du personnage fantasmagorique de « la gueule » qui accompagne Gainsbourg à la figuration littérale de l’homme à la tête de chou, ou les complexes exercices d’Elmosnino sir la torsion du visage et du corps, quête d’une beauté dans la difformité qui devient un gimmick. Le véritable Gainsbourg, lui, savait ce risque, il a cherché à y échapper par des excès ou des ruptures, suscitant un inconfort qui ne sera aboli qu’à sa mort, lorsque les funérailles vaudront absolution de ses péchés sur l’autel d’un star-system réconciliateur et profitable. Cet inconfort, cette tension, ce gouffre, le film se montrait d’abord prêt à les affronter, avant de les combler sous les anecdotes. Ils ne reviendront qu’une seule fois, lors de la séquence véritablement étrange où Serge Elmosnino, le  poing levé, soudain chante La Marseillaise dans sa cadence « classique » face à un public mélangé de paras ivres de rage et de fans enamourés. Instant de déséquilibre, point opaque où quelque chose vibre à nouveau.

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Quelque chose… Quoi ? On ne sait pas, il n’y a pas de réponse à cette question. Mais que le film la pose ou non trace une ligne de partage décisive – qui, encore une fois, n’a rien à voir avec la séparation entre vérité et mensonge. Il suffit pour s’en assurer de se remémorer quelques grands films consacrés à des personnages réels, disons des cas aussi différents que Vers sa destinée (Young Mr Lincoln) de John Ford, Patton de Frank Schaffner ou Van Gogh de Maurice Pialat. L’essentiel dans chaque cas est ce qu’on pourrait appeler le courage de la fiction. La capacité du film de choisir le personnage contre la reconstitution – ce que Ford, encore lui, appelait «imprimer la légende», et qui n’est pas du tout la même chose que choisir les mensonges plutôt que la vérité, puisqu’il s’agit précisément d’approcher une vérité, la seule à laquelle puisse prétendre le cinéma : celle des jeux infinis, mais ô combien efficaces dans nos vies, où ne se séparent jamais «réel» et «imaginaire». Quelque chose que l’artiste Serge Gainsbourg avait pourtant, dans les aventures renouvelées avec les fantasmes et avec les imageries, éprouvé plus intensément que quiconque.


[1] Il est réjouissant de retrouver dans un petit rôle de Gainsbourg Riad Satouf, qui a réussi un comparable tour de force, par des voies différentes, en réalisant Les Beaux Gosses, découvert au printemps dernier.

3 réflexions au sujet de « Gainsbourg et le courage de la fiction »

  1. Il chantait « la beauté cachée » de cet « homme à tête de chou » qu’il était. Il aimait le beau et, n’en déplaise aux pisse-froids, il était tout sauf vulgaire, plutôt « classieux ». Comme le dit son copain Dutronc : »il a toujours évité d’être sa caricature… même si parfois, ce n’est pas passé loin ». « Ecorché Juif », Lucien Ginzburg voulait être peintre. Ne se trouvant pas à la hauteur d’un art qu’il considérait comme majeur, il s’est « contenté « de composer des « chansonnettes » dont il disait qu’elles étaient un art mineur. On aimerait tous oeuvrer dans le « mineur » comme il l’a fait. Acteur second couteau à la gueule de truand, écrivain à la solde d’un pétomane nommé Euvgenie Sokolov, metteur en scène improbable de Lady Jane, pourfendeur avant l’heure (et avant tous les cons et leur requiem!), de l’identité nationale (Aux armes, etcetera !), il a tout tenté. Aimant les femmes, certaines femmes, qui le lui rendaient bien (des renoncules par derrière et des conifères par devant), il les a, pour un certain nombre, propulsé sur le devant de la scène. Il a su utiliser son image à travers la folie médiatique des années 70-80, et renvoyer souvent à ce système ses propres images en boomerang violent. C’est donc un petit tour (un conte, parait-il), dans la vie de cet « aquaboniste » flambeur et travailleur, iconoclaste et orfèvre, que tout le monde croit connaitre et que beaucoup ignorent, que nous propose Joann Sfar avec son film « Gainsbourg (vie héroïque) », qui sort en salle ce mercredi 20 janvier… « Dans son regard absent et son iris absinthe (…) je lis le vice et je pense à Carol Lewis (…). Pas dégueu, p’tit gars !
    http://philippe-meoule.elunet.fr

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  2. J’ai aimé ce film, parce que j’aime la patte de J. Sfar, et parce que Dieu merci il se détache d’une tendance au pathos au pompeux,et au mélodrame excessif du cinéma français (la môme …au secours !). A part ça, il faut reconnaitre que l’article si-dessus tape juste; le film, peut-être, perd de sa tension à cause de certains choix. Mais c’est aussi ce qui me l’a fait aimer ; lui donnant une légèreté singulière (trop ?), qui fait du bien à ce cinéma français qui n’en peu plus de s’admirer dans la glace. Il faut qu’un auteur de BD s’y colle pour ça. Merci. Enfin ! il était temps!

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  3. Si on apprécie le travail de Joan Sfar, le film est extra. Peut-être que ceux qui méconnaissent son oeuvre seront rebutés par son univers. Ou bien ils seront tout de même envoutés. La magie a fonctionné sur ma personne. Le Gainsbourg de Joan Sfar est « classieux ». Merci pour ce film monsieur Sfar.

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