L’Appolonide, la maison-monde de Bertrand Bonello


 

L’Apollonide, souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello, avec Hafsia Herzi, Céline Sallette, Jasmine Trinca, Adèle Haenel, Alice Barnole, Iliana Zabeth, Noémie Lvovsky.

Quatre mois après l’avoir découvert au Festival de Cannes, l’envoûtement suscité par le film de Bertrand Bonello est peut-être encore plus puissant que sur le moment. Il est possible d’en énoncer les composants : la beauté hypnotique des plans de la chef opératrice Josée Deshaies, l’élégance généreuse avec laquelle sont montrés les visages et les corps des jeunes femmes (il est ici question à la fois des personnages de prostituées et des actrices qui les interprètent), l’extraordinaire alliage de douceur et de violence qui se tresse au cours du film, avec des puissances extrêmes marquées de signes contradictoires, ou encore les ressorts d’un récit qui, en racontant la vie d’un bordel au tournant des 19e et 20e siècle, donc aussi au moment de la naissance du cinéma, vibre des terreurs de l’ère qui commence plus encore que de l’oppression datée du Paris bourgeois de l’époque.

Mais cette énumération échoue à dire ce qu’est L’Apollonide, souvenirs de la maison close. A la fois visionnaire et méticuleux, prêt à d’inattendus décalages – dont la splendide musique entre blues et jazz, si étrangement appropriée – le film se construit dans une singulière relation au très connu (l’immense littérature et iconographie de la prostitution, également dotée d’une filmographie bien nourrie) pour donner naissance à un être de cinéma à nul autre comparable. Etre de lumières et d’ombres, de mouvements et de contrastes, de vibration des chairs et des regards.

Quelque chose d’essentiel se joue dans la convergence de deux choix techniques, l’usage du film analogique plutôt que du numérique et la décision de tout tourner à l’intérieur d’une véritable et unique maison entièrement décorée comme un bordel Belle Epoque, y compris les parties privées. L’effet de présence devenu désormais rare que permettent les images enregistrées sur pellicule, notamment dans le filmage des infinies nuances de la peau humaine, et la composition des circulations, contiguïtés et oppositions, dans l’espace et le temps, qu’autorise cette unité de lieu, engendrent une relation au film qui excède les enjeux et sujets de ses séquences prises une par une. Comme pour toute grande œuvre, ces choix font de l’ensemble bien davantage que la somme de ses parties, aussi belle soit chacune d’elles.

Huis clos dont les effets sont renforcés par l’unique échappée dans l’écoulement du film, L’Apollonide se construit de manière comparable à la musique composée, comme toujours, par Bertrand Bonello pour son film : un jeu de nappes (sonores, visuelles) glissant doucement les unes sur les autres, une construction étonnamment solide dont les composants sont d’une ferme beauté et parfois d’une puissance tragique, mais dont le mortier qui les joint serait de nuage et de vent. Depuis 1998 et Quelque chose d’organique, son premier film injustement méconnu, et avec Le Pornographe, Tirésias et De la guerre, mais aussi les courts My New Picture et Cindy the Doll is Mine, Bonello construit une œuvre de cinéaste a certains égards comparable à celle d’Ingmar Bergman : l’exploration des zones les moins visitées de l’âme humaine grâce à des outils de cinéma parmi lesquels le romanesque, la métaphore et la présence des acteurs occupent une place de choix. Mais à la différence de Bergman, entièrement nourri de littérature et de théâtre, c’est à des modèles plastiques venus de la musique et de la peinture que s’alimente l’invention de sa mise en scène.

Se défiant du discours, de l’énonciation, le cinéma de Bonello, et exemplairement L’Apollonide compte sur une véritable architecture des sensations que distille le film. Ici cette quête exigeante est nourrie par ce phénomène que devient la présence des femmes. Combien sont elles ? Six personnages principaux parmi les prostituées, et puis six autres avec elles, et puis la patronne du bordel, donc 26 puisque les interprètes existent comme femmes tout autant que les personnages. Vertige à nouveau, nuée magnifiée par la beauté et la singularité de chacune, la complexité des relations construites entre elles et avec elles, la rigueur respectueuse dans la manière de les filmer, y compris dans l’exercice de leur profession ou dans l’humiliation des visites médicales ou des mauvais traitements infligés par les clients.

La brutalité presqu’insoutenable d’un geste accompli très tôt dans le film établit sans retour la menace criminelle qui rôde dans ce monde policé et qui ne manque pas non plus de côtés ludiques et charmants. Elle valide le choix fécond de privilégier toujours le visage et le corps des femmes à l’écran, les hommes apparaissant souvent de dos, ou dans l’ombre, ou à moitié coupés par le cadre.

Ces choix de mise en scène, dont fait aussi partie l’organisation des situations, leur manière de s’enchainer et de s’opposer selon des liens mystérieux, produit un effet très inhabituel. L’Apollonide est un cas rare de film en relief, véritablement en relief. Non pas le relief optique de la 3D, mais le relief mental d’un espace à la fois réel et imaginaire en trois dimensions : un volume qui aurait la taille de la maison qui lui donne son titre, parcourue des combles aux salons par ses occupantes, par ses visiteurs, par les rapports sociaux comme par les pulsions et fantasmes qui l’ont construite. Un film-monde à échelle humaine, dans toute la beauté et l’horreur de l’humanité.

4 réflexions au sujet de « L’Appolonide, la maison-monde de Bertrand Bonello »

  1. ça faisait longtemps que je n’avais pas vu un film aussi mauvais.
    D’une vacuité totale….
    Les scènes, les corps, c’est glauquissime au possible.
    Les applaudissements de la salle étaient d’ailleurs très peu fournis lors de l’avant première
    A déconseiller de toute urgence

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    1. Nous sommes de toute évidence en complet désaccord. De fait, toute oeuvre vraiment nouvelle crée de la désorientation, et la radicale beauté de « L’Apollonide » n’est pas de nature à séduire tout le monde immédiatement. En vous lisant, je me suis reproché de ne pas l’avoir indiqué clairement dans ma critique. Le film de Bonello, que je suis entre-temps retourné voir avec un bonheur encore accru par rapport à la première vision, n’est pas consensuel. C’est, pour moi, une qualité supplémentaire.

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  2. Tout est somptueux: la lumière, les décors, l’intensité de la photo, le jeu des comédiennes. Pourtant, j’ai été très gênée en voyant “l’ Apollonide”. J’ai eu continuellement en tête le prodigieux article de Nancy Huston, publié dans la page Rebonds de “Libération” le 22 septembre, mémorial à Nelly Arcan, jeune prostituée morte volontairement à 30 ans. L’auteur canadienne y décrit la petite mort toujours en marche dans le corps de cette femme, alors que, sans plaisir, elle recueille la jouissance de ses clients, seule, étant femme, à pouvoir porter des enfants. Mais qu’en est-il de son ventre, ravagé par Thanatos?
    Devant les corps ornés pour les hommes, où les robes provocantes cachent ou laissent entrevoir le corset (le corps sait ?), ou nus pour l’inspection de la maquerelle, pour l’homme ou pour la toilette, on rêve que cala s’arrête. On rêve du vivant pour ces femmes, alors que, même le temps d’un repas entre elles – ne parlons même pas de la violence inouie perpétrée sur la “juive” – on veut le dehors.
    On le voit deux fois. D’abord, dans une scène “tranquille”, où les filles, à la campagne, marchent dans l’herbe, puis se baignent dans la rivière au soleil, tel un baptême faisant tout oublier. Mais, surtout, là où le film se clôt, une jeune prostituée d’aujourd’hui, minijupe et bottes provocantes, interprétée par une comédienne du bordel 1900, reprend, frigorifiée, sa place sur un boulevard non loin de la République, là où d’autres comme elles attendent le client.
    Par cette scène finale terriblement réductrice, est-ce la préférence de Bonello pour les maisons closes, malgré leurs vices et leurs vertus filmés par lui magnifiquement, qui transparaît ?

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    1. Chacun, et chacune voit le film avec son regard, et en tire ses propres interprétations. Pour ma part j’ai vu dans « L’Apollonide » une violente dénonciation du sort des prostituées, sans aucune complaisance pour le décorum qui faisait partie du dispositif des maisons closes. Soumission aux fantasmes des autres, pouvoir de l’argent et du statut social, maladies, illusions, fichage, mépris, misère et parfois violence extrême sont clairement la réalité que sertit cet écrin de velours et de satin. Je trouve beau que Bonello ait toutefois choisi de montrer les femmes toujours le plus possible à leur avantage, cela rend le film moins misérabiliste mais renforce l’impression d’injustice fatale. La première « sortie » m’a semblé une manière de rendre encore plus oppressante la sensation d’enfermement, malgré sa grâce elle souligne l’oppression, bien différemment de « La maison Tellier » auquel la séquence est clairement une réponse. Quant à la deuxième « sortie », à la fin, il était clair pour moi en le voyant (et c’est ce que Bonello a confirmé dans plusieurs entretiens), il ne s’agit ni d’un mieux ni d’un pire, seulement de la suite sous d’autres formes, qui sertà ne pas renvoyer dans un passé révolu ce qu’a montré le film.

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