«La femme qui s’est enfuie», trois pas vers la perfection

Gan-hee (Kim Min-hee) chez son amie Su-Young (Song Seon-mi), avec pas mal d’alcool et beaucoup à se dire, et à ne pas se dire. | Capricci Films

Entièrement construit autour de personnages féminins, le nouveau film de Hong Sang-soo invente une nouvelle tonalité à son exploration délicate, parfois cruelle et souvent drôle, des mille brins d’émotion qui tissent l’existence quotidienne.

Hong Sang-soo a une façon bien à lui d’entrer, et de nous faire entrer, dans ses films. Par une sorte de politesse attentive et modeste, voici qu’apparaissent des fragments de situations quotidiennes, des figures parmi lesquelles on ne repère pas d’emblée qui seront les protagonistes principaux. Principales, en l’occurrence.

Cette manière de faire est en harmonie avec un cinéma qui se tisse fil à fil d’éléments de l’existence, que la mise en scène agence selon des motifs qui s’avèreront comiques, sentimentaux, dramatiques, sans qu’en apparence rien de décisif ou de spectaculaire se soit joué.

Avec ce vingt-quatrième film (un par an depuis bientôt un quart de siècle), le cinéaste coréen approche, à petites touches, d’une manière de perfection. Petites touches? Il y a en effet quelques raisons de songer à la manière des peintres impressionnistes en regardant, cette fois, les trois rencontres de la jeune femme nommée Gan-hee avec trois amies perdues de vue depuis un certain temps, sans doute depuis qu’elle s’est mariée.

Qui connaît le cinéma de Hong Sang-soo identifie immédiatement l’interprète de celle qui est assurément le personnage permanent, pas nécessairement le personnage principal de La femme qui s’est enfuie, Kim Min-hee, pour la septième fois de suite actrice au cœur des films de Hong. Elle a un peu changé son apparence (les cheveux) et sa manière de jouer (plus intérieure, moins ado), elle est toujours magnétique.

Qui s’est enfui?

Serait-ce elle, la femme dont parle le titre? Il semble d’abord que non, la fuite concerne un autre personnage, secondaire dans le récit. Où est-ce la situation de toutes ces femmes –Gan-hee, chacune de ses trois interlocutrices, et les autres alentours? Ou le titre dit-il quelque chose à l’histoire de Gan-hee et de sa situation affective et conjugale qui ne sera jamais explicité dans le cours du film? Les réponses sont ouvertes et non exclusives les unes des autres. C’est qu’il y a plus d’un dessin dans les tapis de Hong Sang-soo. Comme dans la vie.

Une part importante de l’humour et de la finesse de ce cinéma tient à ce que si les situations, les rapports entre personnages, les enjeux affectifs sont évoqués de biais, c’est par une manière de filmer frontale, très cash. Celle-ci est soulignée par l’usage singulier que fait le réalisateur d’une figure de style dont il est devenu un grand artiste: le zoom –avant ou arrière.

Nul sans doute ne l’utilise de manière à la fois si visible et si subtile. Ces mouvements optiques, artifices revendiqués, soulignent de préférence des détails, des moments en creux, des interstices dans le déroulement des petites intrigues qui parsèment le film et le font avancer. Comme un pianiste qui jouerait forte les notes secondaires de la mélodie, ou un peintre qui donnerait plus de matière aux éléments les moins apparemment centraux de son tableau.

Nulle affèterie ou goût du paradoxe dans cette manière de filmer et de raconter, manière dont le zoom est l’outil le plus aisément repérable, mais la possibilité pour le cinéaste d’inscrire sa ou ses fictions dans le tissu même de l’existence, dans le courant des élans et des blocages du quotidien –pas uniquement celui des personnages isolés par leur situation mais peu ou prou celui de tout un chacun.

Femmes (presque) entre elles

Et surtout ici de toute une chacune, les figures féminines étant au cœur de cette composition en trois temps, rythmé avec élégance par un décalage de durée –une demi-heure pour chacune des deux premières rencontres, 16 minutes pour la troisième, pas moins intense. Hong Sang-soo est un cinéaste de jazz. (…)

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«Sofia» et «Whitney», deux femmes à l’épreuve de la pourriture du monde

Le film de fiction marocain et le documentaire américain se font écho par leur manière de mettre en évidence des mécanismes inhumains, au premier rang desquels l’ordre familial.

L’une est une parfaite inconnue, l’autre une star de renommée mondiale; l’une est au cœur d’un film de fiction, l’autre d’un documentaire; l’une est vivante, l’autre morte. Il est surprenant combien les deux réalisations qui leur sont consacrées, et qui portent chacune leur prénom, obéissent au même principe et produisent des effets comparables.

Sofia, premier film de la réalisatrice marocaine Meryem Benm’Barek, et Whitney, du réalisateur britannique chevronné Kevin Macdonald, fonctionnent de manière identique. Ils s’ouvrent en appliquant les recettes les plus prévisibles et en dévient progressivement, non pas par des artifices mais du fait même des forces intérieures qui animent leur récit.

«Sofia» par-delà la victimisation

Dans un pays où il est illégal –et puni de prison– d’avoir un enfant sans être mariée, la jeune femme issue d’une famille de la classe moyenne de Casablanca a caché a tout le monde sa grossesse, y compris plus ou moins à elle-même, jusqu’au moment décisif.

Les ennuis –et le film– commencent: tentative d’obtenir un accouchement hors-la-loi, opprobe familiale, recherche du géniteur en forme de traque.

Situés dans des sociétés conservatrices et misogynes comme cette planète en compte tant, on en a vu beaucoup, des films fondés sur ce ressort dramatique qui révèle les blocages, les hypocrisies, la souffrance des femmes –et indirectement la souffrance des enfants, et finalement des hommes.

On en a vu beaucoup, des films qui, comme celui-ci, réunissent des personnages représentatifs des différentes catégories sociales d’une société définie par l’inégalité matérielle, d’éducation, et de tout ce qui s’ensuit.

Sofia fait cela, raconte cela. Mais à l’intérieur de son mécanisme romanesque, grâce en particulier au personnage central, puis à un jeune homme qui débarquera bien malgré lui dans le récit, le film gagne peu à peu en épaisseur, en instabilité, en trouble. (…)

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«L’Atelier», «Numéro Une», deux femmes et le monde

Le film de Laurent Cantet et celui de Tonie Marshall mettent en scène deux héroïnes du quotidien contemporain, dans des situations exceptionnelles et pourtant riches d’échos très actuels.

Le même jour sortent en salles deux films français qui malgré leurs considérables différences se répondent à distance. Deux aventures contemporaines réalistes, deux personnages féminins, deux actrices au meilleur de leur art (Marina Fois et Emmanuelle Devos), deux fractures profondes de notre société.

Salué dès sa découverte au Festival de Cannes, L’Atelier de Laurent Cantet met en scène une «femme écrivain reconnue», qui anime un atelier littéraire avec des «jeunes issus de milieux défavorisés» sur la Côte d’Azur.

Les guillemets sont là pour pointer l’aspect cadenassé du pitch, verrouillage qui ne concerne pas que le scénario, mais une conception dominante de la société. On pourrait dire que l’enjeu du film est de faire sauter les guillemets.

À travers le processus d’écriture se retrouvent et se confrontent Olivia et les jeunes gens, puis plus particulièrement Olivia et Antoine, hostile, attirant, difficile à cerner.

Échappée par la complexité

La dynamique du film sera dans capacité à tenir ses présupposés –le gouffre culturel entre deux générations et deux milieux sociaux, les ressources de la pratique artistique pas forcément pour le dépasser mais pour en faire quelque chose– tout en les laissant contaminer par une complexité du monde bien moins binaire.

Avec quoi? Avec le soleil, la mer, les sons de la ville et ceux de la pinède. Avec la solitude et la séduction. Avec les rythmes des mots et le langage des corps. Avec la fascination de la virilité et les offres sensuelles du fascisme actif de l’extrême droite qui prospère dans cette région. Avec la mémoire sociale de la région et la présence envahissante des smartphones et des jeux vidéo. Avec Olivia et Antoine, Marina et Matthieu. (…)

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«Split», «Certaines femmes», «De sas en sas»: vertiges et labyrinthes du multiple

Le film d’horreur de Shyamalan, la chronique de Kelly Reichardt, le huis clos carcéral de Rachida Brakni sont autant de manière de confronter le cinéma à la multiplicité des êtres et des situations, de refuser les simplifications pour faire récit et intelligence du monde.

Ce devrait être une bonne nouvelle, preuve de santé et de diversité du cinéma. C’est un crève-cœur. Au moins six nouveaux films sortant sur les écrans français ce mercredi 22 février mériteraient chacun une critique en bonne et due forme. Faute de pouvoir leur consacrer à chacun un texte, on se résout à les réunir en deux articles publiés ce mardi et ce mercredi, selon un assemblage au nom d’échos qu’il est possible d’identifier pour les rapprocher, tout en étant conscient de ce que cette «mise dans le même sac» a d’abusif.

Encore est-ce faire l’impasse sur d’autres qui ne sont pas sans intérêt (Fences, Les Fleurs bleues), et sur deux œuvres majeures de l’histoire du cinéma, l’admirable documentaire politique de Chris Marker sur Israël Description d’un combat et le chef-d’œuvre de Mizoguchi Une femme dont on parle.

1.Split ou l’explosion du personnage

On avait un peu fini par désespérer de M. Night Shyamalan, qui semblait se perdre de demi-échecs (After Earth, The Visit) en ratage complet (Le Dernier Maître de l’air), après la réception glaciale de deux œuvres passionnantes d’audace et d’originalité, La Jeune Fille de l’eau et surtout le magnifique Phénomènes.

Propulsé «wonderboy» par Hollywood et ces médias qui croient que c’est le box-office qui décident de la réussite d’une œuvre suite au triomphe du –très beau– Le Sixième Sens, celui qui avec Incasable et Le Village confirmait la singularité de son inspiration et la puissance de sa mise en scène avait été peu à peu acculé à une impasse par le système au sein duquel il a toujours voulu travailler. Il trouve cette fois, en parfaite cohérence avec sa démarche de cinéaste, une voie de sortie exemplaire.

Split raconte la confrontation entre deux protagonistes, une jeune fille, Casey, et l’homme qui l’a kidnappée, Kevin. Split met en scène la face-à-face entre 25 personnages: Casey et les 24 individualités entre lesquelles se partagent l’esprit et aussi le corps de celui qui est connu sous le nom de Kevin –offrant à l’acteur écossais James McAvoy l’occasion d’une interprétation d’autant plus étonnante que totalement dépourvue d’histrionisme. (…)

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