«Sofia» et «Whitney», deux femmes à l’épreuve de la pourriture du monde

Le film de fiction marocain et le documentaire américain se font écho par leur manière de mettre en évidence des mécanismes inhumains, au premier rang desquels l’ordre familial.

L’une est une parfaite inconnue, l’autre une star de renommée mondiale; l’une est au cœur d’un film de fiction, l’autre d’un documentaire; l’une est vivante, l’autre morte. Il est surprenant combien les deux réalisations qui leur sont consacrées, et qui portent chacune leur prénom, obéissent au même principe et produisent des effets comparables.

Sofia, premier film de la réalisatrice marocaine Meryem Benm’Barek, et Whitney, du réalisateur britannique chevronné Kevin Macdonald, fonctionnent de manière identique. Ils s’ouvrent en appliquant les recettes les plus prévisibles et en dévient progressivement, non pas par des artifices mais du fait même des forces intérieures qui animent leur récit.

«Sofia» par-delà la victimisation

Dans un pays où il est illégal –et puni de prison– d’avoir un enfant sans être mariée, la jeune femme issue d’une famille de la classe moyenne de Casablanca a caché a tout le monde sa grossesse, y compris plus ou moins à elle-même, jusqu’au moment décisif.

Les ennuis –et le film– commencent: tentative d’obtenir un accouchement hors-la-loi, opprobe familiale, recherche du géniteur en forme de traque.

Situés dans des sociétés conservatrices et misogynes comme cette planète en compte tant, on en a vu beaucoup, des films fondés sur ce ressort dramatique qui révèle les blocages, les hypocrisies, la souffrance des femmes –et indirectement la souffrance des enfants, et finalement des hommes.

On en a vu beaucoup, des films qui, comme celui-ci, réunissent des personnages représentatifs des différentes catégories sociales d’une société définie par l’inégalité matérielle, d’éducation, et de tout ce qui s’ensuit.

Sofia fait cela, raconte cela. Mais à l’intérieur de son mécanisme romanesque, grâce en particulier au personnage central, puis à un jeune homme qui débarquera bien malgré lui dans le récit, le film gagne peu à peu en épaisseur, en instabilité, en trouble. (…)

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«L’Atelier», «Numéro Une», deux femmes et le monde

Le film de Laurent Cantet et celui de Tonie Marshall mettent en scène deux héroïnes du quotidien contemporain, dans des situations exceptionnelles et pourtant riches d’échos très actuels.

Le même jour sortent en salles deux films français qui malgré leurs considérables différences se répondent à distance. Deux aventures contemporaines réalistes, deux personnages féminins, deux actrices au meilleur de leur art (Marina Fois et Emmanuelle Devos), deux fractures profondes de notre société.

Salué dès sa découverte au Festival de Cannes, L’Atelier de Laurent Cantet met en scène une «femme écrivain reconnue», qui anime un atelier littéraire avec des «jeunes issus de milieux défavorisés» sur la Côte d’Azur.

Les guillemets sont là pour pointer l’aspect cadenassé du pitch, verrouillage qui ne concerne pas que le scénario, mais une conception dominante de la société. On pourrait dire que l’enjeu du film est de faire sauter les guillemets.

À travers le processus d’écriture se retrouvent et se confrontent Olivia et les jeunes gens, puis plus particulièrement Olivia et Antoine, hostile, attirant, difficile à cerner.

Échappée par la complexité

La dynamique du film sera dans capacité à tenir ses présupposés –le gouffre culturel entre deux générations et deux milieux sociaux, les ressources de la pratique artistique pas forcément pour le dépasser mais pour en faire quelque chose– tout en les laissant contaminer par une complexité du monde bien moins binaire.

Avec quoi? Avec le soleil, la mer, les sons de la ville et ceux de la pinède. Avec la solitude et la séduction. Avec les rythmes des mots et le langage des corps. Avec la fascination de la virilité et les offres sensuelles du fascisme actif de l’extrême droite qui prospère dans cette région. Avec la mémoire sociale de la région et la présence envahissante des smartphones et des jeux vidéo. Avec Olivia et Antoine, Marina et Matthieu. (…)

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«Split», «Certaines femmes», «De sas en sas»: vertiges et labyrinthes du multiple

Le film d’horreur de Shyamalan, la chronique de Kelly Reichardt, le huis clos carcéral de Rachida Brakni sont autant de manière de confronter le cinéma à la multiplicité des êtres et des situations, de refuser les simplifications pour faire récit et intelligence du monde.

Ce devrait être une bonne nouvelle, preuve de santé et de diversité du cinéma. C’est un crève-cœur. Au moins six nouveaux films sortant sur les écrans français ce mercredi 22 février mériteraient chacun une critique en bonne et due forme. Faute de pouvoir leur consacrer à chacun un texte, on se résout à les réunir en deux articles publiés ce mardi et ce mercredi, selon un assemblage au nom d’échos qu’il est possible d’identifier pour les rapprocher, tout en étant conscient de ce que cette «mise dans le même sac» a d’abusif.

Encore est-ce faire l’impasse sur d’autres qui ne sont pas sans intérêt (Fences, Les Fleurs bleues), et sur deux œuvres majeures de l’histoire du cinéma, l’admirable documentaire politique de Chris Marker sur Israël Description d’un combat et le chef-d’œuvre de Mizoguchi Une femme dont on parle.

1.Split ou l’explosion du personnage

On avait un peu fini par désespérer de M. Night Shyamalan, qui semblait se perdre de demi-échecs (After Earth, The Visit) en ratage complet (Le Dernier Maître de l’air), après la réception glaciale de deux œuvres passionnantes d’audace et d’originalité, La Jeune Fille de l’eau et surtout le magnifique Phénomènes.

Propulsé «wonderboy» par Hollywood et ces médias qui croient que c’est le box-office qui décident de la réussite d’une œuvre suite au triomphe du –très beau– Le Sixième Sens, celui qui avec Incasable et Le Village confirmait la singularité de son inspiration et la puissance de sa mise en scène avait été peu à peu acculé à une impasse par le système au sein duquel il a toujours voulu travailler. Il trouve cette fois, en parfaite cohérence avec sa démarche de cinéaste, une voie de sortie exemplaire.

Split raconte la confrontation entre deux protagonistes, une jeune fille, Casey, et l’homme qui l’a kidnappée, Kevin. Split met en scène la face-à-face entre 25 personnages: Casey et les 24 individualités entre lesquelles se partagent l’esprit et aussi le corps de celui qui est connu sous le nom de Kevin –offrant à l’acteur écossais James McAvoy l’occasion d’une interprétation d’autant plus étonnante que totalement dépourvue d’histrionisme. (…)

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