Venise 70- 2e (30/08) Le film et le non-film

Les deux films de la compétition vus aujourd’hui offrent un cas d’école de ce qu’on croit pouvoir espérer d’une rencontre de cinéma. Le premier, Tracks de l’Australien John Curran, raconte l’histoire vraie d’une jeune fille qui, dans les années 1970, a traversé à pied plus de la moitié de l’Australie. Il est interprété par Mia Wasikowska, jeune actrice en pleine ascension. Pas un plan qui n’intime immédiatement ce qu’il faut comprendre et comment réagir, par un cadre ni une lumière qui ne cherche la séduction formatée des spots touristiques. Pas une séquence sans un envahissant accompagnement musical qui vient tripler ce que l’image et le dialogue ont déjà asséné – comme la demoiselle est assez souvent seule, ce « dialogue » est fréquemment sa voix off, qui s’assure qu’on comprend bien ce qu’il faut comprendre, et rien d’autre. Madame Wasikowska est charmante, et les quatre dromadaires (n’écoutez pas, Guillaume A et Chris M) sont pas mal eux aussi, le désert est photogénique à souhait, les Aborigènes pénétrés de sagesse ancienne, enfin ça baigne, ça roule, ça marche. C’est de la télé, de la déco, de la pub, tout ce que vous voulez sauf ce qui, voudrait-on ici réaffirmer, mérite de se parer du nom de film de cinéma. Tracks est promis à un beau succès.

Le deuxième film, La Femme du policier, de l’Allemand Philip Gröning, est tout le contraire. Découpé en 59 très brefs chapitres, il met en place en près de trois heures l’histoire morcelée du quotidien d’une famille (papa, maman et leur fille de 5 ans) dans une petite ville perdue entre champs et forêt. Papa est policier, maman est à la maison et s’occupe de la gamine. La fragmentation, les ruptures de ton, l’irruption de la violence, les moments anodins, les bouffées de fantastique construisent petit à petit un monde à la fois étroit et vertigineux, un monde terrifiant de banalité, de risques, de perte de soi à chaque instant possible pour chacun des trois protagonistes.

Multipliant les stratégies de filmage, cherchant et ne trouvant pas toujours – ou trouvant ce qu’on peut parfois considérer comme inabouti ou artificiel ou forcé – Gröning est en tout cas en permanence dans la construction de moyens singuliers, propres à son mode d’expression, le cinéma, pour partager avec ses spectateurs une intelligence à la fois terrifiée et compatissante du monde.

La Femme du policier, qui évoque souvent les premiers films de Michael Haneke, n’est pas un film aimable. C’est un film qui réussit le paradoxe d’être à la fois oppressant et ouvert, ouvert aux possibilités pour chacun de l’investir de ses propres ressentis et expériences – ce pour quoi il n’est nul besoin d’être Allemand rural ni d’avoir épousé un flic.  Traversant sans nullement le minimiser ce qui pourrait être son « sujet », la violence domestique, le film ne cesse de réinscrire dans une multiplicité de perspectives le petit bouquet de faits patiemment assemblés et précisément décrits. Nul ne se soucie ici de chantage à l’ « histoire vraie », il s’agit d’autre chose de bien plus important, d’une forme, à la fois âpre et très concertée, de vérité du cinéma.

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