À la Mostra de Venise, vices et vertus du mélange des genres

Lady Gaga arrive à la projection de «A Star is Born», le 31 août 2018 à Venise

Du 29 août au 8 septembre, le 75e Festival de cinéma de Venise réunit aux lidos des approches très diverses, voire contradictoires, du cinéma.

Le directeur de la Mostra, Alberto Barbera, a gagné son pari. Pour la 75e édition du plus ancien festival international de cinéma, grâce à une stratégie méthodiquement appliquée, il a rétabli la manifestation à une place éminente qu’elle avait semblé perdre inexorablement durant la première décennie des années 2000.

Les causes de cette désaffection sont multiples, aux premiers rangs desquelles figure l’état médiocre du cinéma italien et de la presse culturelle dans ce qui fut le pays de Fellini et de Pasolini et est devenu celui de Berlusconi –un effondrement moral et esthétique dont on continue de voir les calamiteuses conséquences politiques.

Mais la Mostra a aussi beaucoup souffert de la concurrence ravageuse du Festival de Toronto, devenu rendez-vous mondial quasiment aux mêmes dates, et jusqu’à une période récente de celui de Rome, en train de complètement se désintégrer.

Pour rétablir la place de Venise, distancée non seulement par Cannes et Berlin en Europe, par Toronto en Amérique du Nord et Busan en Asie, mais aussi étrillée par des prétendants traditionnellement plus modestes comme Locarno et Saint-Sébastien, Barbera a mis le paquet sur une alliance avec Hollywood.

Il a réussi, grâce également à une position favorable sur le calendrier de la «Film Awards Season» culminant avec les Oscars, à attirer depuis quelques années la plupart des grosses productions de prestige américaines, y compris en acceptant toutes les exigences de Netflix –la nouvelle puissance industrielle devant laquelle Cannes a très judicieusement refusé de mettre un genou en terre.

Deux jours et trois films

Le parachèvement de cette opération s’est joué cette année, durant les deux premiers jours du festival.

Il a suffi de trois films tirés en rafale: le film d’ouverture First Man de Damien Chazelle, qui avait déjà commencé à Venise l’ascension triomphale de son précédent film, Lala Land, Roma d’Alfonso Cuaron, qui avait fait de même deux ans auparavant avec Gravity, et la nouvelle version (quatrième du nom) de A Star Is Born, avec la méga-vedette Lady Gaga.

Cette passe de trois a permis à la manifestation de conquérir une place de choix là où une part importante de sa crédibilité se joue, dans les médias et sur les réseaux sociaux américains et italiens.

Après quoi le Festival pouvait faire son véritable travail: donner place à l’étonnante diversité et fécondité du cinéma actuel, que les médias et les marchands négligent –voire méprisent ouvertement– mais auxquelles de grandes manifestations donnent accès, et des chances de circuler.

Lady Gaga ne sait pas qui est Yervant Gianikian ou Pema Tseden, et s’en fiche comme de son premier string en strass. Mais si sa présence d’un soir permet à des artistes inspirés, audacieux, tenaces de poursuivre leur travaille, alors un dispositif comme la Mostra fonctionne.

C’est ce qui s’est passé au bord de la lagune cette année, et c’est tant mieux. On aura ainsi pu y découvrir l’infinie irisation de ce qui active, au présent, le cinéma.

Une offre pléthorique comportant aussi d’épouvantables estouffades et des déceptions, y compris de la part d’auteurs que l’on a connus plus inspirés, par exemple l’Argentin Pablo Trapero, le Mexicain Carlos Reygadas, le Hongrois László Nemes ou le Britannique Mike Leigh, pour citer quelques enfants chéris du circuit festivalier.

Heureusement, même en quelques jours, il aura été possible de croiser assez de pépites pour combler les envies de cinéma les plus exigeantes, et couvrant une variété de tons presqu’illimitée.

non-fiction

Juliette Binoche et Guillaume Canet dans « Doubles Vies » d’Olivier Assayas

Parmi les réalisateurs français, on notera en particulier deux grands noms se distinguant par des propositions dans des films de genre loin de leurs habitudes: une comédie d’Olivier Assayas, Doubles vies, et un western de Jacques Audiard, Les Frères Sisters.

Surprenant parce que semblant promis à la redite et à l’académisme et s’en affranchissant absolument, on notera également le énième et tout à fait émouvant film consacré à Vincent van Gogh, At Eternity’s Gate du cinéaste et plasticien Julian Schnabel, avec un impressionnant Willem Dafoe.

Willem Dafoe en homme à l’oreille coupée pour Julian Schnabel

Un monde en feu

Il faudra plus que quelques lignes pour rendre justice au travail politique et esthétique accompli par Amos Gitaï avec le long métrage Un tramway à Jérusalem et le court métrage Lettre à un ami de Gaza, judicieusement présentés ensemble. Soit une comédie en fragments de miroir aux bords coupants et, dans l’esprit d’Albert Camus et de Mahmoud Darwich, un dialogue poétique et tragique pour appréhender un monde au bord de l’abîme. Tout ce qui les sépare autant que tout ce qui s’y répond à distance résonne avec la réalité la plus brûlante. (…)

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Festival de Venise 2017: des pépites dans le bric-à-brac de la lagune

Inégale et disparate, la sélection de la Mostra recèle pourtant quelques belles découvertes où, sans grande surprise, le documentaire et l’Asie se taillent les meilleures parts.

Année après année se confirme le statut compliqué du plus ancien festival du monde, la Mostra de Venise, dont la 74e édition se tient du 30 août au 9 septembre. Deux phénomènes négatifs aggravent sa situation vis-à-vis des manifestations qui lui sont traditionnellement comparées, Cannes et Berlin.

L’une est la concurrence des deux grands festivals nord-américains, Telluride, juste avant, et surtout Toronto qui commence pendant que Venise a lieu. L’autre tient à l’état de médiocrité du cinéma du pays hôte, médiocrité à laquelle l’Italie ne s’est pas résignée –alors que la Berlinale, par exemple, ne se pose pas la question de l’état du cinéma allemand et ne prétend pas s’en faire à toute force une vitrine.

La conséquence est qu’il est quasi-impossible d’émettre une opinion sur l’ensemble de la programmation, extraordinairement hétérogène et inégale. À mi-parcours de son déroulement, on ne peut que pointer quelques objets singuliers ayant émergé de ce bric-à-brac.

Deux documentaires d’exception

Le plus mémorable se tient en deux titres, qui malgré leurs différences considérables, relèvent du documentaire. Le premier est une pure merveille de cinéma politique au plus beau sens du mot.

Vue d’ensemble du bâtiment principal de la New York Public Library

Avec EX LIBRIS, Frederick Wiseman fait bien plus que décrire cette extraordinaire lieu voué à l’accueil des lecteurs à Manhattan qu’est la Bibliothèque publique de New York.

Séquence après séquence, chacune prenant le temps de rendre sensible une situation, le film déploie un gigantesque réseau d’action publique dont les quelque 80 implantations relevant de la bibliothèque dans tous les quartiers de New York sont les instruments. On reviendra à sa sortie, prévue le 1er novembre, sur cette fresque émouvante et précise de ce que pourrait, devrait être le travail d’une institution de la démocratie.

Les frères Sagawa dans Caniba de Lucien Castaing Taylor et Verena Paravel

De sortie, il n’est pas sûr qu’il y en ait une pour Caniba, le nouveau film de Verena Paravel et Lucien Castaing Taylor. Les auteurs du mémorable Leviathan, invention d’un cinéma cosmique, poursuivent leur recherche avec les moyens du cinéma.

 

Ils s’intéressent cette fois à Issei Sagawa, ce Japonais devenu célèbre en 1981 après avoir tué et en partie mangé une condisciple de son université parisienne. Trente-cinq ans plus tard, vieil homme malade toujours habité des plus sombres instincts, il devient un des deux protagonistes d’une étude aussi savante que troublante. Un des protagonistes puisque cette figure déjà si complexe se dédouble avec le présence d’un frère tout aussi travaillé par les pulsions morbides, mais de manière différente.

Caniba n’est pas, et ne prétend en rien être un spectacle, encore moins un divertissement. C’est l’utilisation des moyens propres du cinéma, le gros plan, la durée, l’écoute et l’observation attentive, le travail sur la relation image/son comme procédures d’approches de mystères de l’humain.

Des mystères dont ces deux messieurs, au demeurant très conscients de ce qu’ils font, sont des sortes de miroirs à la fois grossissants et déformants, révélateurs de parts d’ombre dont, dans des proportions bien moindres, nul n’est exempt.

Dans des eaux cinématographiques bien plus tempérées, et faute d’avoir pu voir les nouveaux films d’Abel Ferrara, Abdellatif Kechiche et Takeshi Kitano, on retiendra encore une poignée d’offres d’origines très diverses. (…)

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