«Le Concours», dans les méandres de la sélection républicaine

Derrière des grilles imposantes, quelques jeunes gens attendent dans la rue. Les portes s’ouvrent, et c’est une marée humaine qui s’engouffre. Ce sont les quelque mille candidats au concours d’admission à la Fémis, la grande école» de cinéma. Parmi eux, seuls 60 seront reçus, au terme du parcours qu’accompagne le film de Claire Simon.

La réalisatrice a longtemps enseigné à La fémis. Elle connaît bien ces lieux, ces situations, les responsables de l’école et les intervenants (il n’y a pas de professeurs à La fémis, tous les enseignements sont assurés par des professionnels en activité)., la

On pourrait croire alors que Le Concours sera un film «maison», entre film d’entreprise et home movie, même en créditant l’auteure de Coute que coute, Sinon Oui ou Gare du Nord de toute l’indépendance d’esprit souhaitable. Il s’agit de bien autre chose, de bien davantage.

La proximité de Claire Simon avec son sujet n’a au fond qu’une raison d’être, mais décisive: elle a eu accès, grâce à l’approbation sans réserve du directeur de l’école d’alors, le regretté Marc Nicolas, et de l’ensemble des protagonistes, à un ensemble de situations d’ordinaires soigneusement dissimulées.

Des situations codées, plusieurs fois biaisées

Non qu’on assiste à des révélations bouleversantes. Ce qui se dévoile peu à peu, au fil de scènes où le drame et le burlesque se côtoient, où beaucoup de gens tentent de donner le meilleur d’eux-mêmes tout en décryptant des situations codées, surcodées, plusieurs fois biaisées, c’est un aspect majeur du fonctionnement de la société française contemporaine.

Les règles du concours d’admission à la Fémis sont conçues pour être au plus près de l’idéal républicain d’égalité des chances et de promotion des personnes pénalisées par leurs origines sociales, territoriales ou nationales. Cet idéal est unanimement partagé par les organisateurs et les correcteurs, reste à savoir comment le mettre en œuvre.

Elles se déroulent simultanément dans un contexte d’extrême compétitivité. Un contexte où des mots, des actes, des idées, des gestes, des rêves, des manières de se comporter  doivent à un moment être traduits par un unique système d’évaluation chiffrée.

Un tel dispositif est plus ou moins commun à tous les systèmes d’admission aux grandes écoles, qui sont eux-mêmes un modèle (au sens de modélisation) du fonctionnement social. La singularité de la Fémis tient à ce que vont faire ces jeunes gens: du cinéma.

Ils aspirent à suivre les formations aux différents métiers (réalisation, scénario, image, son, montage, décor, costumes, script, production, distribution-exploitation) de ce secteur, avec à chaque fois un assemblage de nécessaire savoir, de talent ne répondant à aucune unité de mesure, de capacité à appartenir à un groupe et d’originalité créative.

Pour les examinateurs, c’est «Minority Report»

Pour les examinateurs, ce n’est même plus jouer les Sherlock Holmes découvrant les indices cachés dans une dissertation, une esquissée de décor ou le silence face à une question, c’est Minority Report: il faut reconnaitre ce qui n’a pas encore eu lieu, l’avenir comme scénariste, chef opérateur ou producteur de ce grand tatoué en dreadlocks, de cette jeune fille timide. Entendre l’incroyable profondeur du désir de cinéma chez tellement de jeunes gens, et ne pas se laisser distraire par lui.

Et il s’agit aussi, en même temps, de donner naissance à une collectivité, la «promo» qui figurera sur la photo de groupe prise au terme des trois mois et demi de sélection, collectivité appelée à vivre et à travailler ensemble durant quatre ans.

Pour les candidats, c’est encore plus difficile, il faut des trésors de sincérité et de rouerie, d’assurance et de capacité à s’exposer. Ceux qui les choisissent et qui, oui, forcément, les jugent, n’ont guère de repères fixes.

Ils ont des connaissances professionnelles, des idées politiques, des convictions morales, des expériences d’enseignement et de travail collectif. Rien de cela ne contient les réponses aux situations individuelles auxquelles ils sont confrontés. Et nulle part n’existe la langue commune qui assurerait qu’entre eux, au moins, on est sûr de parler de la même chose, de respecter des critères établis, ou simplement repérables.

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