Avec «Le Daim», à délirant, délirante et demie

Mais qui est le héros? Georges (Jean Dujardin), ou son costume?

Le nouveau film de Quentin Dupieux fabrique une fable absurde autour d’un serial killer obsessionnel et givré, invention nourrie d’une autre folie moins improbable, la pulsion créatrice.

Jaillissant comme d’un fourré, voici l’imprévisible Daim, propulsé par Quentin Dupieux. Celui qui fut d’abord le musicien Mr. Oizo avant de se révéler réalisateur avec le mémorable Steak en 2007, est devenu un habitué des festivals. Il n’y avait donc rien d’inattendu à le retrouver à la Quinzaine des réalisateurs du dernier Festival de Cannes.

La surprise tient à la nature du film qu’il y a présenté en ouverture de cette section parallèle. Ce qui s’annonçait comme une autre de ses pochades loufoques, souvent construites autour d’une idée fixe, qui sont devenues sa spécialité, a heureusement déjoué les pronostics, du moins au-dela du cercle de ses fans de toute manière acquis à sa cause.

Dans les précédents films de Dupieux, l’argument délirant et ses développements, malgré une virtuosité de réalisation et un sens du non-sens plus qu’honorables, donnaient en effet souvent le sentiment de ne pas justifier la durée d’un long-métrage. Il n’en va pas de même avec ce Daim, la plus grande réussite de son auteur depuis dix ans.

C’est qu’à l’idée ouvertement zarbi de la passion monomaniaque d’un quidam pour les vêtements en daim, passion qui le transforme en serial killer dans une petite ville de montagne, s’ajoutent cette fois de multiples enrichissements, qui relancent le film sans le faire dévier de sa ligne implacablement absurde.

Le quidam en question, Georges, est campé avec une dinguerie pince-sans-rire et inquiétante par un Jean Dujardin qui manifestement jubile de ce rôle mi-figue mi-déraison. Il trouve un ton étrange, cocasse et vaguement attachant, en en faisant le moins possible, mais avec une imparable justesse.

Fasciné par sa propre image, comme un appel du gouffre.

Georges s’en vient donc dans ce coin perdu afin d’acquérir d’abord une veste à franges en peau pour laquelle il a sacrifié sa vie familiale et professionnelle ainsi que quelques autres détails ayant notamment à voir avec la morale et avec la loi.

L’habit ne fait pas le héros, il est le héros

Ce n’est que le début de l’acquisition compulsive de cette panoplie régressive à la Kit Carson, obsession qui a littéralement pris le pouvoir sur l’esprit égaré du bonhomme. Jusqu’à faire du costume un personnage à part entière, costume qui ne fait pas le moine, ou le héros, mais tend à se substituer à lui dans le rôle principal, avec un projet du genre «je vais devenir le maître du monde classiquement mégalo-nase».

Les multiples interprétations métaphoriques quant au délire de possession et à la domination des apparences sont aussi recevables qu’heureusement laissées en suspens par le film et par son double protagoniste, Georges et son costume –ou plutôt, par ordre d’importance, son costume et Georges. Voilà qui ne devrait pas dérouter outre mesure les foules innombrables biberonnées aux comics Marvel.

Face au délire de Georges, Denise (Adèle Haenel) prête à investir une passion toute aussi dévorante, ou les vertiges du contrechamp.

Oui mais voilà, son costume et Georges ne sont pas seuls. Ils ont besoin, pour accomplir leurs objectifs, d’une alliée. Le film aussi, et tout ce beau monde la trouve en la personne d’Adèle Haenel, qui habitait fort à propos dans ces parages où on ne l’attendait pas forcément. (…)

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Les puissances occultes et lumineuses de «Zombi Child»

Fanny (Louise Labeque), possédée par un diable qui n’a rien d’exotique

Entre Haïti jadis et la France actuelle, le nouveau film de Bertrand Bonello invoque les magies blanche et noire du cinéma pour faire se répondre tragédie historique et drame sentimental.

Il y a un cérémonial, des funérailles, à Haïti. Et puis quelque chose d’anormal advient. C’est là-bas, c’est jadis.

Ce sont des manifestations de forces qui ne sont pas «rationnelles» –mais la passion amoureuse ou la fureur vengeresse ou la volonté de pouvoir sont-elles rationnelles? Les pulsions humaines sont-elles rationnelles?

D’où ça sort, ça? Des jeunes filles vêtues de costumes étranges, obéissant à des rituels bizarres.

Ce n’est pas du vaudou haïtien, c’est un héritage de la Révolution française et de l’administration napoléonienne. Ce culte-là porte le nom de Demoiselles de la Légion d’honneur. Ce rituel se nomme Éducation nationale. Cette épreuve initiatique, adolescence. C’est en France aujourd’hui.

Le film se passe ici et maintenant, mais aussi là-bas et jadis. Le voyage entre le monde des vivants et celui des morts est aussi un voyage dans l’espace, entre France et Haïti, et un voyage dans le temps, entre présent, époque de la traite et ère de la dictature Duvalier.

On entre dans le film de Bertrand Bonello sans comprendre où il nous emmène. Tant mieux! Il y aura ce film fantastique, fantomatique et cruel, là-bas aux Antilles et ce film d’adolescentes, ici dans cette institution en banlieue parisienne.

Il y aura une histoire d’amour enflammé d’une jeune fille, Fanny, un cours d’histoire de Patrick Boucheron. Il parle de Jules Michelet qui parle du peuple, c’est bien de cela qu’il s’agit –et on peut se souvenir qu’il a aussi parlé de celles qu’on appela sorcières, qu’ailleurs on nomme mambo.

Mambo Kathy (Katiana Millfort) en action

D’étranges chemins de désir et de chagrin mèneront de la classe du prof à l’autel de la prêtresse. Il faudra avoir affaire au zombi, et peut-être au redoutable Baron Samedi.

Captain Zombi et l’ombre des morts

Les zombis (sans «e»), ces êtres entre la vie et la mort qui font partie de la culture haïtienne, n’ont pas grand-chose à voir avec les zombies de la pop culture hollywoodisée d’aujourd’hui même s’il y a eu une filiation passée par le sublime Vaudou de Jacques Tourneur et, plus tard, La Nuit des morts-vivants et ses suites de George Romero.

Ce sont plutôt des âmes en peine, mais des âmes qui ont encore un corps, un corps qui peut être exploité.

Clairvius (Mackenson Bijou), qui fut zombifié

Il y aura la jeune fille haïtienne, Mélissa, qui se lie au groupe d’élèves, les jeux, les défis, les rivalités, les amitiés de jeunes filles d‘aujourd’hui, le lycée, le rap. Mais Melissa est aussi fille de résistante à l’oppression macoute et, peut-être, descendante de zombi.

En filigrane, la présence subliminale de ça:

Je sais où sont enterrés

Nos millions de cadavres

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Cannes 2019, Ep.5: La sorcière et la sainte, par les chemins de traverse

Jeanne (Lise Leplat Prudhomme) intraitable face à ses juges, et à ses spectateurs.

«Zombi Child» de Bertrand Bonello, à La Quinzaine des réalisateurs, et «Jeanne» de Bruno Dumont, à Un certain regard, inventent des évocations sidérantes et très émouvantes de jeunes personnages féminins.

Ce sont deux des grands réalisateurs français, figures majeures de la génération apparue à la fin des années 90. Ils présentent chacun un film dans une sélection parallèle, film qui aurait pu sans difficulté figurer en compétition. Centré l’un sur deux adolescentes, l’autre sur une petite fille dans un rôle apparemment seulement plus grand qu’elle, chacun des deux se distingue par une invention de mise en scène impressionnante.

Zombi Child de Bertrand Bonello

On a consacré une précédente chronique cannoise à la forte présence dans les films de cette année d’esprits inspirés et inspirants. La nouvelle réalisation de Bertrand Bonello aurait dû y figurer, et même en tête de liste, tant les présences en contact avec ce qu’on appelle «l’autre monde», ou d’autres dimensions de notre monde, y tient une place décisive.

En revanche, ses zombies n’ont rien à voir avec les morts-vivants du film de Jarmusch en ouverture. Il s’agit ici des êtres qui participent d’un vaste champ culturel d’origine africaine, qu’on englobe sous le nom de vaudou, et plus singulièrement de la manière dont on les considère en Haïti.

Le film se passe ici et maintenant, là-bas et maintenant, là-bas et jadis. Le voyage entre le monde des vivants et celui des morts est aussi un voyage dans l’espace, entre France et Haïti, et un voyage dans le temps, entre présent, époque de la traite et ère de la dictature Duvalier.

Ces circulations concernent aussi notre histoire, un cours par nul autre que le professeur Patrick Boucheron le souligne en évoquant la Révolution française racontée par Michelet à ses élèves. Des élèves dans un cadre très particulier, et lui aussi saturé de mémoire (et d’oubli) historique, puisqu’il s’agit de Demoiselles de la Légion d’honneur, cette institution napoléonienne à la fois républicaine et aristocratique.

Rituel de la République française, rituel vaudou, rituel d’adolescentes se mêlent autour de Fanny (Louise Labèque), de Melissa (Wislanda Louimat), à droite sur l’image, et de leurs amies.

C’est dans ce cadre chargé d’histoire (l’histoire de France, dont on sait combien elle a du mal à commercer avec ses propres fantômes) et autour d’un groupe de jeunes filles que Bonello déploie la toile de ses charmes et maléfices.

L’amour fou d’une adolescente y est un feu dévorant, la mémoire des tragédies haïtiennes, jusqu’au tremblement de terre, y est un tapis de braises.

Il y a, comme dans tous les films de l’auteur de L’Apollonide, de Saint Laurent et de Nocturama, une grâce immédiate dans la manière de filmer, de composer les plans, de laisser circuler de l’air et du sens autour du moindre geste, d’une zone vide, d’une parole chuchotée.

Il y a aussi, dans ce film-là, un mystère bien singulier. Comme dans les formules d’invocation, on ne comprend pas d’abord ce qui se trame. Cela viendra, avec une force et une émotion poignantes, mais c’est surtout le chemin étrange d’ombres non-naturelles et de pulsions secrètes, de désirs et d’affection qu’il importe de parcourir.

Dans le cimetière de Port au Prince, dans la salle d’arts plastiques de l’institution fondée par Napoléon, dans les champs de canne à sucre où souffrent les demi-morts, se développe un récit comme un réseau, dont la plupart des fils convergent vers l’élève haïtienne Melissa, et vers sa tante prêtresse vaudou. Ici, les envoutements sont bien réels: cela s’appelle du cinéma. Cela s’appelle la beauté.

Jeanne de Bruno Dumont

Il y a deux ans, Bruno Dumont présentait à Cannes une expérimentation intrigante, même si pas vraiment convaincante, Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc. Cette évocation, sur des chansons pop d’aujourd’hui, de l’enfance puis de l’adolescence de la Pucelle était une sorte de musical historico-légendaire, incarné par des habitants de cette région du Nord de la France où Dumont réalise tous ses films.

Il retrouve la plus jeune interprète de sa Jeanne d’alors, l’étonnante Lise Leplat Prudhomme, désormais âgée de 10 ans, et qui incarne cette fois la Jeanne des batailles et des prisons, comme aurait dit Jacques Rivette, jusqu’au procès de Rouen et au bûcher.

Monseigneur Cauchon (Jean-François Causeret) et Jeanne, deux idées de la prière.

Ce récit, tourné dans les dunes des Hauts de France et dans la cathédrale d’Amiens, est à nouveau scandé par des chants, mais cette fois écrits et admirablement interprétés par Christophe.

L’artifice est encore plus évident, l’écart entre la stylisation du jeu des interprètes, rehaussée par la présence des chansons, le réalisme des lieux, et la fidélité à la véritable histoire, ouvre un gouffre d’où surgit la plus émouvante des évocations. (…)

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Trop de films en France, oui, mais lesquels ?

Désormais relayée par les grands médias, l’idée se répand que trop de films seraient produits en France. Sous cette affirmation se dessinent d’inquiétantes stratégies.

Elle l’a dit au détour d’une phrase, mais Le Monde a cru bon d’en faire le titre de l’entretien, et de mettre la citation à la Une de son édition du 24 avril. Relayant ce qui se répète désormais fréquemment dans la profession, Catherine Deneuve accompagnant la sortie de L’Adieu à la nuit d’André Téchiné énonce un constat de bon sens : « On tourne trop de films en France ».

Mais sous cette affirmation d’ensemble, les hommes d’affaires du cinéma français ont entrepris d’inquiétantes grandes manœuvres.

Le phénomène à présent dénoncé ne date pas d’hier. C’est au cours des années 1990 que le volume moyen de production de longs métrages dits « d’initiative française » (production complètement ou majoritairement française) a doublé, passant d’une moyenne quasi stable depuis des décennie d’une centaine de titres par an à toujours plus de 200 à partir de 2010 – ils sont 237 en 2018.

Ce « boom », à nombre d’écrans pratiquement constant, et avec une bien réelle augmentation du public mais dans des proportions nettement plus faibles, s’explique principalement par des possibilités de financements accrus.

Politiques publiques quantitatives

Ces augmentations de ressources, qui vont se poursuivre, sont dues aux politiques publiques, avec notamment l’ajout aux anciennes sources du compte de soutien géré par le Centre national du cinéma (CNC) (taxe sur les billets, sur les télévisions et sur la vidéo) de la taxation des fournisseurs d’accès à internet, les apports des nouveaux services télévisuels (chaînes de la TNT, Orange), l’ajout de financements régionaux, le crédit d’impôt.

Ardemment soutenus, sinon suggérés par la profession, ces changements ont pratiquement tout misé sur le quantitatif. Selon la doxa gestionnaire, les statistiques disaient la santé du cinéma national: ça augmentait donc c’était bon.

Le ventre mou de comédies et de polars fabriqués à la chaîne a gonflé, encombrant écrans et dispositifs de soutien.

À l’époque, et l’auteur de ces lignes en a fait à plusieurs reprises la cuisante expérience pour l’avoir affirmé il y a plus de dix ans (en particulier en 2006 et 2007), il ne faisait pas bon dire qu’on produisait trop de films en France: les porte-parole de la profession ne manquaient pas de se draper dans l’étendard de la liberté d’expression (mieux cotée dans ces milieux que la liberté d’entreprendre) et de dénoncer la censure qui voulait empêcher de s’exprimer les grand·es artistes du présent et du futur.

Il en résulte que le nombre de films où peut se déceler une ambition artistique n’a pas bougé et que le ventre mou de comédies et de polars fabriqués à la chaîne a gonflé, faisant de l’ombre aux précédents, encombrant les écrans et les dispositifs de soutien.

Le cinéma d’auteur en France, qui est –il faut apparemment le rappeler– la raison d’être des dispositifs publics relevant d’un ministère de la Culture, s’en est moins bien porté, la situation des meilleur·es cinéastes français·es est plus difficile aujourd’hui qu’il y a quinze ans et on a du mal à voir émerger de nouveaux cinéastes dignes de ce nom. (…)

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«L’Adieu à la nuit» chevauche au bord du gouffre

Grâce aux ressources de la fiction, le nouveau film d’André Téchiné fait du combat d’une femme pour empêcher son petit-fils de partir en Syrie une vertigineuse aventure intérieure.

Tout semblait si simple d’abord. Si aisément reconnaissable. On connaît Catherine Deneuve. On connaît ces paysages, cerisiers d’une ruralité gracieuse, chevaux et grands espaces aux fragrances mythologiques. On connaît ce jeune homme, Alex, en rupture d’attaches affectives et de perspectives.

On connaît l’horizon noir d’une rupture radicale, du côté du djihad, et la tentation qu’il peut exercer sur des esprits déboussolés. On devine ce que sera le ressort dramatique du film, le combat de cette grand-mère active et déterminée pour empêcher son Alex de rejoindre Daech en Syrie avec deux autres jeunes gens.

Ce sont comme les cases préremplies d’un formulaire. Et c’est de ce caractère prévisible qu’André Téchiné fait le matériau même de ce film audacieux et dérangeant. Dérangeant parce qu’il ne cessera de faire trembler tous ces repères. Pas les détruire ni en nier l’existence ou la possibilité, mais se rendre attentif à ce qui s’y joue de plus complexe, de plus trouble.

Comme une réponse à la navrante bêtise démagogique de ces pseudo-politiques qui disent que vouloir comprendre c’est déjà accepter. Dans la dernière partie du film, un nouveau protagooniste, Fouad, viendra incarner exactement le contraire.

L’enquête et l’abîme

Accompagnant en parallèle le cheminement intérieur d’Alex, et ses préparatifs, et les efforts de Muriel pour tenter de l’en empêcher, L’Adieu à la nuit est une véritable enquête. Pas une enquête journalistique, même si beaucoup d’informations la nourrissent et qu’il est clair que le récit repose sur une documentation précise –les recruteurs du djihad, les méthodes de la police, le recours aux repenti·es… Plutôt une enquête mentale.

Mentale et pas «psychologique», au sens où il s’agirait de dérouler un fil d’explications à partir d’une histoire individuelle. Il n’y aura pas d’explication au bout de cette nuit, il y aura la cartographie, lacunaire mais déjà étonnamment riche d’affects, d’angoisses et de pulsions qui travaillent les humains et qui trouvent, aujourd’hui, certaines traductions parmi les plus terrifiantes qu’on ait connues.

Au grand soleil du Sud-Ouest, André Téchiné s’approche pas à pas de gouffres obscurs. Il fait… ce que fait tout bon cinéaste: il rapproche des éléments qui ne se ressemblent pas et dont il n’affirme rien. Il observe ainsi, de manière exemplaire, l’importance des codes qui déterminent des liens dont les individus ont besoin.

La grand-mère adore son petit-fils, elle est prête à fermer les yeux sur des frasques et des erreurs. Son attachement, viscéral, impensé, a dans ce cas sans doute été renforcé par l’absence des parents d’Alex. L’essentiel est dans la puissance opaque de cet investissement. Le jeune homme n’y est pas du tout insensible, il aime beaucoup Muriel, mais là n’est pas du tout la question. Ce dont il manque n’est pas, ne peut pas être trouvé dans cette exploitation rurale à la fois traditionnelle et d’un charme comme d’un confort très modernes.

Lila (Oulaya Amamra) et Alex, l’amour au temps de la peste intégriste.

Et l’amour, incontestable, entre lui et Lila, la jeune fille avec qui il veut partir, attend plus que l’avenir d’un jeune couple conventionnel. Qu’est-ce que c’est, un désir d’absolu, dans la réalité d’aujourd’hui?

Une géométrie complexe

Il faudrait pouvoir dessiner la complexe géométrie des attachements et des ruptures qui donnent au film sa forme compliquée et hérissée de pointes, selon les verticales et les horizontales de la famille, du groupe générationnel, du rapport à la terre, au passé, de l’usage des mots et des idées. (…)

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Agnès Varda, la grande vie

©JM Frodon

«Dernier amour», au risque d’une danse

Casanova (Vincent Lindon) et la Charpillon (Stacey Martin) dans le clair-obscur de la séduction

Le nouveau film de Benoît Jacquot s’inspire des «Mémoires» de Casanova pour laisser éclore un très beau portrait de jeune femme.

Il est des films comme des plantes. On en connaît la graine, et la terre où on la sème. Mais en poussant, sans échapper à son origine, elle prend une tournure et une couleur inattendues.

Dernier Amour adapte un passage des Mémoires de Casanova, désormais connues sous le titre Histoire de ma vie. Casanova vieillissant est interprété par Vincent Lindon, selon un jeu très réglé entre le personnage historique et l’acteur vedette qui lui prête ses traits.

Le Vénitien est à Londres, où sa réputation le précède. Avec beaucoup de subtilité, Benoît Jacquot compose une évocation de l’aristocratie anglaise libertine du milieu du XVIIIe siècle, le mélange de sophistication emberlificotée et d’extrême brutalité d’un monde étrange, quasi somnambulique.

Bateleur virtuose, à la fois rusé, cynique et véritablement curieux du monde, Casanova y évolue, tout comme dans les bas-fonds de la capitale, avec une aisance conquérante qui n’exclue pas les échecs parfois cinglants.

Transgressions stylistiques

Les premières séquences malmènent les conventions de la reconstitution d’époque, grâce à un mélange de réalisme très cru, de transgression des codes actuellement en vigueur dans la représentation du corps féminin et d’un peu de stylisation crépusculaire, à laquelle les images denses et belles du chef opérateur Christophe Beaucarne donnent une matière sigulière.

L’aventurier vénitien et la haute société londonienne en pleine action.

Soirées luxueuses chez les nobles, jeux d’argent délirants, détours par les bordels sordides, codes sociaux hypocrites et ridicules, activités sexuelles compulsives et ostentatoires des hommes et des femmes qui en ont le pouvoir tissent une trame serrée qui se déploie autour du personnage central de cette sombre tapisserie aux multiples reflets.

En proie à l’exil et à des difficultés matérielles, Casanova déploie un arsenal de ruses et de séduction, d’opportunisme et d’ironie sur ce monde où il débarque.

Passe, repasse cette figure d’une demoiselle, prostituée affublée d’un nom atroce, la Charpillon, et d’un physique avenant. Elle est différente. Une délicatesse, une énergie.

La femme par qui le scandale de l’amour arrive.

Multipliant les ébats fort peu intimes et les gestes d’éclat en société, Casanova est attiré par celle couchant avec tout le monde et se refusant à lui, qui n’a guère l’habitude de pareil échec.

Érotiquement, politiquement

Tactiquement, si l’on peut dire, Dernier Amour reste une aventure de Casanova, racontée par lui –avec cette honnêteté étonnante qui est un signe distinctif de ses Mémoires. Mais stratégiquement, sensuellement, érotiquement, politiquement, c’est elle qui peu à peu occupe le territoire du film. (…)

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«L’Amour debout» et «Ulysse et Mona», vertes saisons d’un cinéma vivant

Léa (Adèle Csech) et Mona (Manal Issa), vaillantes héroïnes

Les films de Michaël Dacheux et Sébastien Betbeder offrent des bonheurs d’invention, de vitalité et d’innocence joyeuse.

Dans la routinière et toujours aussi calamiteuse déferlante de films qui submergent les écrans ce mercredi 30 janvier, deux pépites risquent de ne pas attirer l’attention qu’elles méritent.

Premier long métrage du réalisateur Michaël Dacheux dans le cas de L’Amour debout, sixième film de Sébastien Betbeder intitulé Ulysse et Mona (après notamment les mémorables 2 automnes 3 hivers et Marie et les naufragés), ces deux productions françaises racontent des histoires différentes et usent de procédés narratifs dissemblables. Ici, à Paris, un récit d’initiation, d’entrée dans la vie de quelques jeunes gens venus de province. Là, à la campagne, un récit de transmission, le partage du sens de l’existence entre deux générations.

Pourtant ils ont en commun une légèreté, une joie de filmer, une manière de laisser venir chaque plan, chaque séquence comme si c’était une aventure, un jeu, une proposition à mi-chemin entre blague et déclaration d’amour. Amour de la fiction, amour des personnages et des acteurs, amour des spectateurs aussi. Il n’est pas si fréquent d’avoir le sentiment, tout au long d’une projection, de recevoir sans cesse des cadeaux –des petits cadeaux, comme des cailloux sur un chemin qui peut à l’occasion passer par des terrains sombres ou escarpés.

Le précédent film de Sébastien Betbeder, Marie et les naufragés, mettait en scène un personnage somnambule, ce qui est aussi le cas de Martin, un des principaux protagonistes de L’Amour debout de Michaël Dacheux. Le somnambulisme est un état incertain, où le sommeil et le rêve n’empêchent pas le mouvement, avec un certain trouble qui n’est pas sans danger. Vulnérable et déterminé, songeur et sans contrainte, ainsi avance ce film-ci, et ce film-là.

«L’Amour debout», Léa, Martin, JC, Théo…

Ils portent les prénoms d’un beau film très léger et profond d’Alain Cavalier, Martin et Léa, qui fut lui aussi une hirondelle printannière du cinéma français, il y a quarante ans. Une jeune fille a quitté ses études et Toulouse, elle vivote à Paris en faisant visiter des quartiers de la capitale.

Léa est vive, cultivée, curieuse, pas très heureuse. Elle ne sait pas bien où elle va, mais ce ne sera pas avec Martin, son ancien copain à la fac, lui aussi «monté» à Paris, où il rêve de devenir réalisateur de film.

Passeront le fantôme de Jean Eustache, et la présence pas du tout fantomatique de Françoise Lebrun, mais l’écho vient plus des Petites Amoureuses que de La Maman et la putain. Au fond peu importe, nul besoin de références cinéphiles même si elles occupent beaucoup l’esprit de Martin, en tout cas quand il est éveillé.

Léa et JC (Jean-Christophe Marti) à l’orée d’une histoire | Epicentre Films

Dans L’Amour debout, il s’agit d’amour et de chanson. D’ouverture à la vie et de rencontres. D’un compositeur timide sur sa péniche et d’une vieille dame près de la maison de Ravel. D’un garçon accueillant et d’un canapé à transporter. Il s’agit de s’inventer, dans le mouvement de l’existence, ce qui en fera, au présent, au futur un peu aussi, l’élan et les modulations. Cette invention-invitation passe aussi par la présence d’acteurs peu ou pas connus, très jeunes pour la plupart. Et c’est, là aussi, une bouffée d’air frais.

Paul Delbreil et Samuel Fasse, deux des jeunes acteurs révélés par le film

Le cinéma tel que le pratique Michaël Dacheux ne se nourrit que de cela, de cette sensibilité aux variations de lumière, à l’esprit des mieux, à la musique des mots, aux vibrations des corps. Ça a l’air tout simple, comme s’il découvrait tout dans l’instant –alors qu’il sait très bien d’où il vient, à défaut de savoir où il va. Et c’est étonnamment joyeux.

«Ulysse et Mona», hiver et printemps

L’Amour debout est organisé en quatre saisons, ce qui là aussi rappelle la construction d’un précédent film de Betbeder, 2 automnes 3 hivers. Ulysse et Mona aurait pu s’appeler «Hiver et printemps en même temps».

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«Doubles Vies», comédie de mots pour le temps présent

Servi par un quartet de très bons acteurs, le nouveau film d’Olivier Assayas joue avec virtuosité des inquiétudes et des clichés contemporains.

Il faut, dans ce cas, faire confiance à l’affiche. Les personnages du nouveau film d’Olivier Assayas sont en effet proches de ces figures stylisées, graphiques, venues moins de la bande dessinée que du dessin d’humour.

Assayas s’aventure pour la première fois du côté de la comédie revendiquée comme genre –nombre de réalisations de ce cinéaste, de Fin août début septembre à Irma Vep, ne manquaient pas de dimensions comiques, mais sans que cela définisse alors ces films.

Il le fait en revendiquant une définition des protagonistes –un éditeur parisien, un écrivain narcissique, une actrice de série télé compagne de l’éditeur, l’assistante parlementaire «motivée», compagne de l’écrivain– non pas tant caricaturale que volontairement simplifiée à quelques traits dominants.

Les désirs, les idées et les mots

Il le fait, aussi, en faisant des dialogues le cœur même de l’action, selon une méthode qui peut à bon droit faire penser à Woody Allen et qui déploie un jeu construit à la fois sur les désirs, les idées et les mots.

Les désirs (pulsion de domination, besoin de séduire, peur de grandir, attachement à des modèles, égoïsme) sont de toujours, les mots sont ceux d’aujourd’hui. Les idées sont à la croisée de ces deux flux.

Traversé de multiples enjeux actuels –les effets de la révolution numérique dans le monde de la culture, la représentativité des politiques, la place des séries, le rôle des réseaux sociaux– le récit à rebondissements apparemment feutrés et souvent cruels de Doubles Vies se nourrit d’un carburant très particulier.

Perte des repères

Les dialogues sont en effet composés à partir du répertoire des idées reçues et des formules toutes faites qui sont la manière dont chacun se rassure devant la perte des repères affectifs, politiques, culturels, etc.

C’est par là que la mécanique narrative se rapproche d’un genre de dessins de réflexion sur le contemporain à partir des clichés, des phrases-réflexes et des décalages burlesques mais significatifs entre ce qu’on dit et les conditions où on le dit dont Sempé ou Claire Bretecher furent de grandes figures.

Au cinéma, il faut une sorte de virtuosité particulière, faite de vitesse et de contrepied, de changements de rythme et d’élipses, pour faire vivre cette aventure presqu’uniquement mentale. Ou plutôt qui serait mentale si elle ne passait pas par la ressource principale que sont les interprètes.

Jeu de défi et d’esquive au sein du couple que forment l’actrice Selena (Juliette Binoche) et l’éditeur Alain (Guillaume Canet)

Pour incarner ces quatre «figures» dont chacune a sa face cachée et ses failles, le quatuor réuni par Olivier Assayas est à cet égard impeccable. (…)

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Mieux vaut tard que jamais: voici la liste des films sortis en 2018 à rattraper

Distribués sur les écrans français, mais trop souvent maintenus dans les marges du marketing et de la notoriété médiatique, de nombreux films ont marqué l’année et restent à découvrir.

Que s’est-il passé d’important dans le cinéma cette année? La réponse n°1 concerne un film qui n’est pas sorti et ne sortira pas (en France), Roma d’Alfonso Cuarón, devenu le cheval de Troie de Netflix pour détruire les systèmes de soutien au cinéma en sabotant la place essentielle des salles, et asseoir la domination des nouvelles majors.

Ceux qui croient que, sur la durée, cela se fera au service d’une diversité ou d’une qualité dont témoigneraient les films d’auteur aujourd’hui produits à grands frais sont… disons… très optimistes.

Reprenons autrement: que s’est-il passé de mémorable en ce qui concerne les films sortis dans les salles françaises? De quoi se souviendra-t-on? C’est-à-dire: de quoi me semble-t-il qu’on devrait se souvenir?

Un grand absent, deux grands présents. Le grand absent, c’est le cinéma américain, d’une singulière indigence.

Surnagent, côté films dotés d’un budget important, Phantom Thread de Paul Thomas Anderson, et côté indépendant, The Rider de Chloé Zhao –sans oublier, malgré les parasites plus ou moins justifiés, que le cru 2018 de Woody Allen, Wonder Wheel, est tout simplement un bon film. Mais au total, c’est dérisoire.

Un puissant vent d’est

Les deux «grands présents» sont d’une part un continent, d’autre part un type de films. Le continent, c’est l’Asie.

La judicieuse Palme d’or 2018 pour Une affaire de famille du Japonais Kore-Eda avait aussi le mérite de le souligner –même si le film le plus important de la remarquable compétition officielle cannoise était chinois, Les Éternels de Jia Zhang-ke, qui sort le 27 février prochain.

Et l’Iranien Jafar Panahi a offert un de ses meilleurs moments au festival avec Trois Visages, tandis que le Philippin Lav Diaz confirmait sa place parmi les plus grands auteurs et autrices actuelles en présentant le film le plus remarquable montré à la Berlinale cette année, La Saison du diable.

Quant au prolifique Coréen Hong Sang-soo, il a mis en orbite trois films sur nos écrans cette année: Seule sur la plage la nuit, La Caméra de Claire et Grass, tout en dominant Locarno avec The Hotel by the River.

Il faut encore mentionner La Tendre Indifférence du monde du Kazakh Adilkhan Yerzhanov, Daikini de la réalisatrice bhoutanaise Dechen Roder, Une pluie sans fin du Chinois Dong Yue, Voyage à Yoshino de la Japonaise Naomi Kawase, Les anges portent du blanc de la Chinoise Vivian Qu, Centaure du Kirghize Aktan Arym Kubat, Les Femmes de la rivière qui pleurent de la cinéaste philippine Sheron Deroc…

Des bars de Séoul aux plaines d’Asie centrale et des zones industrielles chinoises aux jungles du sud-est asiatique, malgré les immenses différences de tons et de sujets, un grand vent de réinvention des puissances et des beautés du cinéma souffle à travers tout ce continent.

Bien sûr ces films sont minoritaires, souvent encore plus marginaux dans leurs pays d’origine qu’en France, qui demeure une terre d’accueil sans équivalent pour les œuvres du monde. Mais ces films sont vus, en festivals, en ligne, dans des circuits alternatifs. Leurs auteurs et autrices travaillent, créent, suscitent des émules, inventent des styles, font partie des vastes ressources de ce langage que beaucoup (qui ne vont guère au cinéma) disent à bout de souffle –un langage conçu pour les grands écrans et les salles obscures, quel que soit le lieu réel où chacun les rencontre.

Les autres continents n’auront guère brillé cette année –ni l’Afrique, ni le monde arabe, ni l’Amérique latine (hormis Zama de l’Argentine Lucrecia Martel, Les Bonnes Manières des Brésiliens Marco Dutra et Juliana Rojas et Les Versets de l’oubli réalisé au Chili par Alireza Khatami) ne se seront distingués. Du moins a-t-on pu découvrir le puissant et intrigant Foxtrot de l’Israélien Samuel Maoz, The Last of Us du Tunisien Ala Eddine Slim, Mon tissu préféré de la Syrienne Gaya Jiji. Précieuse mais maigre récolte.

L’Europe et la France

Cette année, l’Europe du Nord et de l’Est aura fait quelques propositions mémorables, qu’il s’agisse de The House that Jack Built dû à un Lars von Trier inspiré, de Frost de Sharunas Bartas, du rugueux Winter Brothers du débutant Hlynur Palmason, de l’inattendu Leto de Kirill Serebrennikov ainsi que, également de la Fédération de Russie, la découverte de Tesnota de Kantemir Balagov. Plus discrètement, mais avec pas moins de mérite, on a aussi pu découvrir Pororoca du Roumain Constantin Popescu, et Quiet People du Croate Ognjen Svilicic.

Au sud du vieux continent, pas grand-chose de nouveau hormis le vibrant Heureux comme Lazzaro d’Alice Rohrwacher. Et du nord au midi, on attend encore la «sortie» du Livre d’image de Jean-Luc Godard, qui cherche des lieux alternatifs à la salle pour son œuvre si singulière.

Et La France? Elle fait globalement plutôt pâle figure comparé à d’habitude, avec par exemple une inhabituelle faiblesse parmi les premiers films.

Elle a pourtant offert ce qui est peut-être le plus beau film de l’année, le magnifique et troublant High Life de Claire Denis. Et à côté du sombre et subtil Eva de Benoît Jacquot, ou de la justesse fragile de Milla de Valérie Massadian, on aura eu droit à trois confirmations vraiment significatives, et à trois belles surprises. (…)

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