Bouquet d’histoires et floraison de présence – sur Prénoms de Nurith Aviv

Avec son nouveau film, et nouvelle composante d’une recherche au long cours sur les puissances des mots par les moyens du cinéma, Nurith Aviv explore les multiples échos qu’éveillent les prénoms, entre eux, et chez celles et ceux qui les portent. L’ambitieuse créativité de la réalisation sous les apparences d’une extrême modestie convoque la grande histoire du monde, en même temps que les trames de l’intimité.

inéaste et cheffe opératrice, Nurith Aviv a tourné vingt films dont douze, tous ceux qu’elle a réalisés depuis D’une langue à l’autre en 2004, sont explicitement en relation avec la langue, les langues, les mots… Cette aventure au long cours, qui mène à travers l’Europe et le Moyen-Orient, à travers les mémoires individuelles et les séismes de l’Histoire, des mythes et de l’actualité, trouve avec Prénoms une nouvelle manifestation, particulièrement féconde. Cette fécondité, cette munificence même, tient en partie à la mise en œuvre d’un paradoxe bien connu, mais pas plus aisé pour autant à activer.

Il s’agit de s’appuyer sur les vertus d’un dispositif aussi simple et lisible que possible, quelques règles rigoureusement observées, et qui semblent rigides, pour faire surgir des singularités vives. Le film est ainsi composé de douze épisodes, douze portes qui s’ouvrent devant la réalisatrice et sa caméra, douze bouquets de fleurs offerts : douze rencontres avec douze personnes amies, chez elles. Dans l’intimité de leur logis, elles parlent de cela qui est toujours si personnel, leur prénom. Les séquences sont organisées par ordre alphabétique, Chowra, Edouard, Gulya… jusqu’à Zeynep.

La rigueur du dispositif peut être source de quelque chose de mécanique. Ici c’est le contraire, et la fermeté du rituel, avec cette parole enregistrée, image et son, en un plan séquence avec une caméra fixe, s’avère offrir les meilleures conditions pour que s’épanouissent des récits riches d’émotion, d’humour, de complexité chaque fois différente, dans des registres très variés. Les grandes ombres du XXe siècle, les grands élans d’espoir aussi, se sont traduits dans la manière dont des parents ont choisi de nommer leur fille ou leur fils, parfois dont les circonstances, les exils, des erreurs bureaucratiques ou des ruses affectives ont modifié ces « noms choisis », comme on dit parfois en anglais.

La cinéaste de Traduire (2011) sait de longtemps les sens multiples que suscite le fait de se mettre à parler d’un mot, a fortiori celui qui nous est le plus familier, son propre prénom – qu’on l’aime ou qu’on le déteste, ou encore qu’on ait changé d’avis à son sujet. Tandis que les récits en effet s’épanouissent, des plans en insert des fleurs apportées au début de la rencontre surgissent, comme des marques de respect aux puissances de la métaphore. Oui, la parole fleurit, et cela fait image.

Faire vibrer la notion d’identité

Chaque histoire ici narrée est mémorable, mais il faut savoir filmer celle ou celui qui la raconte pour qu’elle devienne partageable. C’est cette justesse qui permet par exemple de guetter ce qui relève de l’amour pour son père, le grand intellectuel arabe Abdelwahab Meddeb, sur le visage de sa fille Hind lui reprochant de l’avoir affublée de ce prénom qui fut celui d’une figure des temps fondateurs de l’islam, mais qu’autour d’elle personne ne savait prononcer. Il faut capter comment, en racontant cette héroïne poétesse et guerrière, violente et philosophe, la jeune femme se réapproprie sa mémoire en même temps que celle de cette autre Hind, la sublime et sulfureuse héroïne de Gare centrale de Youssef Chahine, Hind Rostom, dont le prénom ouvrira à Hind Meddeb les possibilités de tourner en Égypte et au Liban les documentaires qui ont marqué les débuts de son parcours de journaliste et de réalisatrice.   

De toutes les rencontres, la plus exemplaire est peut-être celle de cette jeune personne, Judith, à la fois attachée à une appartenance communautaire juive qu’elle s’est construite et pour laquelle son prénom a joué un rôle, activiste antiraciste d’extrême gauche et interrogeant de manière critique les assignations de genre. Avec elle de manière explicite, mais en fait tout au long du film, c’est la notion même d’identité qui vibre, résonne, vacille, questionne. Voire qui se cristallise parfois dans la graphie même du prénom, ce « w miraculeux » dont la présence ou l’absence se charge de sens, de révolte ou de joie, pour Tewfik que d’autres orthographièrent autrement, en un processus véridique et qui pourtant semble inventé par Georges Perec. La joie aussi, autrement, surgit : c’est le sens du prénom, Yue, de la professeure chinoise de français, grâce à sa mère qui a changé le caractère correspondant au même mot, mais qui à l’origine signifiait « dominant ». C’était en pleine Révolution culturelle, à Shanghai…

Le cinéma, qui n’est pas une langue

L’amitié qui lie Nurith Aviv à chacun et chacune, amitié très perceptible, volontairement rendue visible, permet que ces récits et ces explications baignent dans une lumière chaleureuse, respectueuse, attentive aux singularités de chacune et chacun. Et permet d’en sourire, voire d’en rire franchement, d’une manière communicative qui invite à rejoindre les cheminements de ces personnalités particulières, aux métiers variés même si plutôt dans le monde de la culture et de l’enseignement – mais avec aussi une ingénieure, un rabbin, un psychanalyste. Le cadre fixe de l’image devient l’écrin de mouvements, chaque fois différents par leurs rythmes, leur ampleur, leur musicalité, mouvements qui sont ceux de la parole et, à travers elle, d’univers entiers qui se devinent, d’imaginaires qui émettent leur longueur d’onde spécifique.

Une des belles caractéristiques de Prénoms tient à ce que ce qui semble n’être composé que des mots des femmes et des hommes rencontrés ne pourrait être ni de la radio, ni de l’écrit. Il faut ces corps et ces visages, il faut ces postures pas toujours contrôlées et ces mimiques infimes qui naissent sur un visage, qui animent un déplacement de la main, il faut ces éléments de mobiliers plus ou moins discrets, bien sûr choisis et bien sûr authentiques, pour que se déploie la richesse des significations, perçues ou pas par qui parle et par qui filme. (…)

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