Empires, génocide et moments de bonheur – sur la 83e Mostra de Venise

La 83e édition du Festival de Venise a amplifié une tendance actuelle à la dispersion des choix, où la prolifération des films et des approches tend à aggraver la confusion. Pourtant, au moins un axe contemporain s’y est dessiné, en relation avec la tragédie en cours en Palestine. Et quelques œuvres y ont malgré tout frayé leur chemin.

l’heure de publier ces lignes, le 83e Festival de Venise, est toujours en cours – jusqu’au 12 septembre. Pas question donc d’un bilan en bonne et due forme, encore moins de commenter un palmarès toujours dans les limbes. Cet exercice habituel serait en l’occurrence de toute façon bien hasardeux, tant cette édition du plus ancien festival de cinéma du monde se caractérise, si on peut dire, par l’hétérogénéité de ses choix. La tendance n’est pas nouvelle, ni spécifique à la Mostra, mais elle a été cette année encore plus marquée que les années précédentes, ou que ce qui s’est vu dans les autres grandes manifestations internationales.publicité

Pour ne mentionner que les longs métrages inédits, pas moins de 117 titres étaient présentés sur le Lido, répartis dans cinq sections officielles et deux sections parallèles, selon des logiques difficiles à identifier – hormis le besoin de vedettes, de préférence étatsuniennes ou italiennes – sur le tapis rouge, mais cet aspect-là est banal, à Venise comme ailleurs. Au-delà, on constate un effet « attrape-tout » qu’il est possible de relier à l’importance toujours grandissante des réseaux sociaux. Avec cette conséquence, ici comme ailleurs, que la prolifération en surface tend à produire une focalisation sur quelques titres sur-médiatisés, et puissamment relayés par les algorithmes, les grosses machines de marketing et la valorisation d’une « fan attitude » régressive.

Au sein de cette accumulation, à Venise comme ailleurs, deux problématiques ont focalisé ce qui est considéré comme la présence de la politique, à savoir le rapport numérique entre présences féminines et masculines aux génériques, et la visibilité accordée ou pas au génocide en cours en Palestine. Enjeux de première importance assurément, mais qui tendent aussi à invisibiliser d’autres questions, notamment concernant les catastrophes environnementales en cours et à venir, et les politiques publiques meurtrières contre les exilés, où le gouvernement Melloni est en pointe en termes de violence et de désinformation. Il ne s’agit pas seulement du constat général de la concurrence des souffrances, et de la manière dont certains dossiers acquièrent ou pas de la visibilité. Il s’agit très exactement de ce qu’un grand festival devrait aider à penser et à mettre en pratique : la cohérence des questionnements, et de leurs traductions formelles, dans les films, comme discursives, dans les prises de position. On en est loin.

Déséquilibre genré

Restent, donc, les deux dossiers plus principalement mis en lumière. Côté absence de parité, la présidente du jury Maggie Gyllenhaal ne s’est pas privée, lors de la conférence de presse d’ouverture, de dénoncer le puissant signal rétrograde que constitue  la présence d’une seule femme parmi les signataires des vingt films de la compétition officielle. Ledit film, Woman Unknown,signé de la réalisatrice danoise May el-Toukhy, est d’ailleurs un drame puissant et oppressant construit autour du sort d’une femme, servante devenant épouse d’un patron à la Libération, sur fond de violences infligées aux « tondues » qu’a aussi connu ce pays scandinave à la fin de son Occupation. Délibérément oppressante, la mise en scène bénéficie de la présence d’une actrice, Mathilde Arcel, qui, physiquement comme par son jeu, déjoue tous les stéréotypes.

Elle-même actrice et réalisatrice, Maggie Gyllenhaal a présenté à Venise un beau court métrage en hommage à Marylin Monroe, Flesh Impact (Section Venise Open). On pourra sans malice noter que c’est dans ce format court que nombre des propositions cinématographiques signées par des femmes ont trouvé place sur les écrans vénitiens. Ainsi de l’impressionnante chronique de la résistance citoyenne opposée par une partie des habitants de Minneapolis aux exactions de ICE, avec They’re Here de Laura Poitras et Rachel Lauren Mueller. Ou, dans le cadre de la série « Women Tales » produite par la patronne de la firme de mode Miu Miu, la belle ballade de Suzanne Lindon dans Paris vers Kim Gordon dont la musique occupe déjà la bande son, dans For Kim de Claire Denis (section Giornate degli Autori). On y rattachera, dans la même section, l’inattendu Les Indes, premier long métrage cosigné par Pauline Julier et Nicolas Chapoulier, méditation poétique et spectaculaire sur le poids politique de la circulation des images depuis la préhistoire de cet enjeu, quand un portrait de l’Infante d’Espagne devait voyager des semaines pour atteindre la Cour de Louis XIV.

La Palestine sur la lagune, obstinément

Clairement pris en défaut sur la question de la tendance à la parité, le directeur artistique de la Mostra, Alberto Barbera, a en revanche à l’évidence fait un effort pour ne pas laisser la manifestation muette en ce qui concerne le sort de la Palestine. Ce qui s’est traduit pas la présence de deux films palestiniens, dont la première qualité tient à leur différence d’approche. Le documentaire Citizen Osama de Ahmed Hassouna (Hors compétition) est un drame poignant consacré à un journaliste palestinien de Gaza survivant sous les bombes israéliennes avec sa femme et son bébé tout en continuant son travail. Conversation With The Sea de Muayad Alayan (en section Venice Spotlight) est une fiction autour d’un vieil homme enquêtant dans Jérusalem sur les circonstances de la mort de son fils vingt ans plus tôt, qui documente de manière fine la réalité de l’oppression coloniale subie par les Arabes en Israël au quotidien, en même temps qu’ont lieu les violences extrêmes perpétrées par Tsahal et les colons dans les territoires.

On se souvient de la polémique, agressivement montée en épingle par la propagande sioniste, lors de l’opposition d’une partie des réalisateurs palestiniens et de leurs soutiens à la présence du cinéaste israélien antisioniste Nadav Lapid au FID Marseille cet été. La principale raison de ce boycott était le refus que soit systématiquement programmés des réalisateurs israéliens « en contrepartie » de la présence de réalisateurs palestiniens, alors que l’inverse n’a jamais été vrai. Il importe donc de se garder de tout effet de mise en symétrie, et la projection du nouveau film d’Amos Gitaï aggravait ce qui serait la fausseté d’une semblable mise en miroir, The Road to Jericho (section Venice Open) apparaissant comme un bricolage paresseux et d’une inconséquence difficile à supporter, où le réalisateur recycle d’anciennes images de ses précédents films sans aucune sensibilité à la réalité en cours. C’est tout le contraire avec Naza des deux co-auteurs israéliens de No Other Land qui avait marqué le Festival de Berlin 2025 et obtenu l’Oscar du meilleur documentaire, en étant cosigné avec les deux Palestiniens Basel Adra et Hamdan Ballal. Le nouveau film de Yuval Abraham et Rachel Szor, rajouté en dernière minute à la compétition (ce qui fait donc finalement une réalisatrice « et demie » dans la sélection la plus en vue) est un document exceptionnel. Moins, pour l’essentiel de ce qu’on y apprend, l’extermination méthodique de la population civile de Gaza par l’armée israélienne, déjà largement documentée, que par la manière dont celle-ci est racontée. Ce sont en effet vingt-trois membres des services secrets et des forces militaires d’Israël qui témoignent des décisions méthodiques de meurtres de masse, des procédures et des outils employés. L’un des aspects les plus impressionnants de cette suite de récits, précis et souvent accompagnés de croquis, sur un toit de Tel Aviv la nuit, est la comparaison avec les jeux vidéo, et la revendication de l’absence totale d’interrogation, voir l’affirmation du grand plaisir éprouvé à assassiner. Alentour, la vie se déroule paisiblement dans la cité, à 60km du territoire écrasé sous les ruines et noyé dans le sang et la souffrance.

Dans une tonalité évidemment très différente, il faut aussi faire mention du très beau Halayon de l’Israélien en exil Avi Mograbi, visite d’une terre aujourd’hui annexée que visite un Palestinien qui y a grandi, et qui le fait découvrir à partir des plantes cueillies sur le chemin dont il parle à son ami le réalisateur. Ce court métrage, qui pourrait s’appeler « Herbier de la Nakba », a aussi le mérite de souligner la multiplicité des formes cinématographiques pouvant être mobilisées pour garder vive la relation à la catastrophe de la colonisation de la Palestine. Mograbi aura d’ailleurs été doublement présent à Venise cette année, puisque de l’autre côté de la lagune, à la Biennale d’art, on pouvait voir une installation également conçue à partir de la réalisation de son film Dans un jardin je suis entré, matrice des images de Halayon. Comme il a été souligné ici même, la Palestine est présente comme un motif récurrent dans l’admirable proposition curatoriale conçue aux Giardini et à L’Arsenal par Koyo Kouoh. Plus indirecte, la présence dans ce second lieu d’artistes et cinéastes tels que Kader Attia ou Joana Hadjithomas et Khalil Joreige participent de ces chambres d’écho aux résonnances multiples, et pourtant cohérentes – typiquement le genre d’intelligence curatoriale devenue introuvable dans les grands festivals. Mais à la Mostra aussi, la Palestine aura trouvé moyen d’imprégner diverses situations, au-delà de ce qui avait été planifié. Tandis que, six mois après sa déclaration indigne alors qu’il présidait le jury de la Berlinale, Wim Wenders en était toujours à se justifier, en marge de la présentation de son nouveau documentaire consacré à l’architecte Peter Zumthor, le Festival a par ailleurs servi de cadre au lancement de la Gaza Cinema Academy, organisme destiné à la formation de réalisateurs palestiniens et au soutien de leurs projets. Et le collectif Venice4Palestine, après avoir fait signer un appel relayé par nombre de personnalités, a tenu un débat sous l’intitulé « And yet Gaza keeps burning » dans le cadre des Giornate degli Autori, l’équivalent vénitien de la Quinzaine des cinéastes cannoise.

Grands maîtres et jeune pousse asiatiques

Un autre cinéaste a eu les honneurs des deux côtés de la lagune, Tsai Ming-liang, avec deux déambulations du moine en robe rouge, de sa collection d’œuvres Walking. D’une puissance intacte et en rupture avec les canons dominants, l’une et l’autre se révélaient aussi suggestives sous forme d’installation vidéo devant le bassin de l’Arsenale qu’en projection dans une salle, section Venise Open, tout en aidant à percevoir la singularité des effets produits par chaque dispositif. Le cinéaste taïwanais, lion d’or à la Mostra en 1994 avec son deuxième long métrage, Vive l’amour, fait aujourd’hui figure de maître parmi les cinéastes d’Extrême Orient que Venise a longtemps aidé à découvrir. Un autre habitué du Lido, le toujours passionnant Lav Diaz, lui aussi récipiendaire d’un Lion d’or (pour La femme qui est partie, en 2016) y présentait une nouvelle variation au sein de son œuvre au long cours à propos des formes successives d’oppression coloniale et néocoloniales des Philippines, l’admirable Let Us Through, Dear Ancestors (Hors compétition). Autres « grands maîtres » désormais consacrés, le Coréen Lee Chang-dong, de retour après huit ans sans filmer grâce au très inspiré Possible Love (Compétition) et le Japonais Hirokazu Kore Eda, qui a lui enchainé quelques mois après Sheep in the Box à Cannes, avec une fiction autour du manga. Pour cette région du monde, la relève venait du bien moins capé Phuttiphong Aroonpheng découvert en 2018 grâce à son premier long, le très beau Manta Ray, déjà aux confins du thriller politique et du fantastique : son Burning Giants (Orizzonti) est un film d’aventure dans la jungle, un conte mythologique, une histoire d’amour par temps de dictature et de catastrophe écologique, d’une grande puissance visuelle. (…)

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Jean-Luc Godard vs ChatGPT

L’immense majorité des commentaires concernant les effets, souvent à bon droit perçus comme inquiétants, de l’Intelligence artificielle dans la production d’images, et en particulier dans le cinéma, néglige la nature même du processus à la base de l’IA : l’omniprésence d’outils linguistiques très particuliers, définis par une langue spécifique. Sans s’être directement confronté à l’IA ou l’avoir mentionnée, un artiste et penseur a anticipé cette problématique dans ses enjeux fondamentaux : Jean-Luc Godard.

Jean-Luc Godard est mort le 13 septembre 2022. La première version publique de ChatGPT a été lancée le 30 novembre 2022, point de départ de l’essor foudroyant à la fois des développements techniques et industriels de l’Intelligence artificielle, des usages qui en sont faits et des débats qu’elle suscite.

Godard n’a jamais eu à parler de l’IA, à supposer qu’il l’aurait fait s’il en avait été le contemporain. Pourtant, au cœur de toute la dernière partie du travail du cinéaste franco-suisse se trouve une problématique qui recèle un commentaire très pertinent quant au fonctionnement et aux effets de l’ensemble de ce qu’on désigne comme Intelligence artificielle, et qui pour l’essentiel concerne l’IA générative. Cette problématique concerne le langage, et ses différentes modalités.

Lorsque Godard intitule son avant-dernier long métrage Adieu au langage en 2014, il pointe explicitement vers cette question, tout en la formulant d’une manière qui comporte un biais. À quoi s’agit-il de dire adieu ? Certainement pas aux mots, compagnons compliqués, joueurs, paradoxaux et omniprésents de tout son parcours. Jean-Luc Godard est même sans doute le cinéaste qui a le plus travaillé avec les mots dans la matière même de ses films, y compris sur le plan graphique comme l’a si bien analysé Paule Palacios-Dalens avec l’exposition « Jean-Luc Godard, le typographe à la caméra » et le livre Vox JLG, du plomb au film[1]. Et les mots, les siens ou ceux d’innombrables citations de multiples origines assemblées par lui, écrits ou proférés par lui, ne vont certes pas être supprimés. Alors quoi ? Le langage ? Oui, mais pas « en général ». Le logos ? Sans doute, mais la formulation devient trop en décalage avec les expériences vécues, les émotions ressenties, les combats réels, alors qu’il ne s’agit en aucun cas de s’éloigner dans l’abstraction, tout au contraire.

La puissance mystérieuse de celle qui se tait

Chez Godard, cette question vient de loin. Il avait réalisé successivement deux courts métrages intitulés Puissance de la parole et Le Dernier Mot, tous deux en 1988, puis cet étrange diptyque qu’ont formé en 1993 Les enfants jouent à la Russie (où il faisait de la Russie la patrie imaginaire du romanesque, devenue hors d’atteinte) et Hélas pour moi (où la puissance du récit mythologique grec était réduite à une médiocrité elle aussi impuissante). À ce moment, il a commencé à travailler sur ce grand œuvre qu’est Histoire(s) du cinéma, à propos duquel il mentionne à plusieurs reprises son souhait d’opposer à l’histoire, au travail historien pour lequel il crédite le cinéma de puissances propres, les constructions narratives classiques, y compris celles des livres d’histoire dès lors qu’ils racontent des histoires.

Histoire(s) du cinéma, qui n’est pas une histoire du cinéma mais une histoire du XXe siècle tel que le cinéma a permis de la comprendre, permet de déplacer dans le champ historiographique l’affirmation des pratiques non narratives qui lui sont reprochées dans le champ de la fiction cinématographique.

Il dira à plusieurs reprises : « quand j’étais petit, on me disait : ne raconte pas d’histoires. Et maintenant, on exige que j’en raconte. Pourquoi[2] ? » . En 1995, il prononce un discours à Francfort-sur-le-Main lors de la réception du prix Adorno, discours intitulé « À propos de cinéma et d’histoire[3] » où il commence à formaliser cette opposition politique entre le formatage par la langue et les possibilités instables, ouvertes, de l’image – ce que Marie-José Mondzain a appelé exactement au même moment L’Image naturelle[4], là où « la langue, les mots, n’ont pas pris le dessus » comme dit Godard dans son discours de Francfort.

Au même moment, il filme le cheminement impuissant des jeunes gens qui veulent jouer un texte classique à Sarajevo sous les bombes (Forever Mozart, 1996). Dès lors, dans la considérable diversité des enjeux qu’il a travaillés par ses films et ses autres réalisations, notamment des expositions, il n’a cessé de pilonner le même ennemi, un ennemi qui reste difficile à désigner, y compris par lui. Mais dont on peut du moins identifier en faveur de quoi il l’attaque, par exemple, lorsqu’il dit « j’ai un fort sentiment que l’image permet de moins parler et de mieux dire[5] ». « L’image », donc, une certaine idée de l’image.

Progressivement dans la dernière phase de son cheminement, Jean-Luc Godard fera non seulement des histoires, des constructions narratives, mais de la langue elle-même un ennemi aussi sournois que dangereux, dans les rapports au monde qu’elle construit, dans les effets qu’elle engendre, alors même qu’il ne s’agit pas pour autant de se passer des mots. Il s’agit de percevoir les mécanismes produits par la langue, et d’y répondre par d’autres agencements sensibles, qui relèvent d’autres interactions de signes eux-mêmes différents, les images, interactions activées par le processus vital du cinéma, le montage. C’est le cœur des deux derniers longs métrages, comme l’indiquent plus ou moins leurs titres, Adieu au langage et Le Livre d’image.

Lorsque Godard travaille par ses assemblages de signes multiples dont aussi des mots et des musiques, mais selon la logique formelle du montage d’images, il revendique très clairement qu’il ne joue pas avec une hypothèse théorique ou un jouet esthétique, mais veut répondre de tragédies concrètes, passées et présentes, qui ont à voir avec la terreur qui a traversé le XXe siècle et le début du XXIe siècle, les guerres, les crimes coloniaux, la Shoah, les effets meurtriers de l’appropriation de la nature pour le profit, la marchandisation des choses, des vivants et des imaginaires, l’écrasement sans fin des humiliés et offensés, jusqu’au génocide palestinien. Le recours à la fable Une ambition dans le désert dans la dernière partie du dernier long métrage convoque la responsabilité de la zone géographique qui a donné naissance aux trois religions du Livre comme aux modèles de pensée grecs, cette « région centrale » berceau des formes de pensée occidentales qui ont contaminé, par la force, par l’argent, par les arts, la planète entière.

Les civilisations du verbe (filles de la Bible et du Coran comme de Platon et d’Aristote, et jusqu’à Marx et Freud), civilisations qui désormais dominent l’ordre du monde, ont dans les limites de leurs multiples langues échoué à produire le langage capable de prendre en charge la complexité du monde, et ont pour cela engendré une suite sans fin de catastrophes. Apologue dans l’ombre de la tour de Babel, Le Livre d’image s’ouvre et se clôt avec l’image de Bécassine, « dont les maîtres du monde devraient se méfier parce qu’elle se tait ». Toute la fin de l’œuvre de Godard est hantée par l’idée que le logos est au principe d’un rapport au monde porteur d’asservissement, et que la résistance exige d’autres modalités d’approche et de partage des réalités de tous ordres.

Le cinéma, langue ou langage

Cette affaire a aussi, même si assez oubliée désormais, une histoire longue, et qui est, elle, théorique – trop restée du côté de la théorie sans doute. Elle vient de l’ère lointaine du croisement de la sémiologie et des études cinématographiques, dont la grande figure a été l’auteur dans les années 1970 des Essais sur la signification au cinéma, de Langage et Cinéma et du Signifiant imaginaire, Christian Metz[6]. Celui-ci avait dès 1964 formulé cette fois la question en termes clarificateurs, avec l’article « Cinéma, langue ou langage » dans la revue Communications créée trois ans plus tôt par Georges Friedmann, Roland Barthes et Edgar Morin.

Le travail de Christian Metz, d’une grande ampleur et ayant alimenté de nombreuses recherches dans le sillage de ses propositions ou pour les critiquer, sera évidemment réduite à l’extrême, mais pas trahie en résumant de manière lapidaire sa réflexion par : oui, le cinéma est un langage, il répond à des structures que peut repérer un travail sur les systèmes de signes (la sémiologie), mais non, le cinéma n’est pas une langue. Le système de signes dont il relève est profondément différent des nombreux systèmes définis par l’usage de mots, de phrases, de textes, de binômes signifiant/signifiés décrits et analysés par la linguistique.

Jean-Luc Godard a dès ses débuts exploré des formes cinématographiques ne relevant pas, ou pas seulement, des processus linguistiques dont la mise en œuvre la plus évidente et la plus fréquente est ce qu’on appelle la narration. Le cinéma classique, narratif, reconduisait dans l’organisation des images et des plans des continuités d’actions, et aussi dans le mode de définition des personnages, des schémas pour l’essentiel élaborés par le roman. La modernité cinématographique que Godard incarne dès À bout de souffle et de manière de plus en plus transgressive, et de plus en plus solitaire, par rapport aux canons narratifs se poursuit durant les différentes périodes de son long et très fécond parcours créatif. Ce parcours explore les potentialités illimitées du langage cinématographique, en se défiant de la domination de ce qui relève des langues, en cherchant à y échapper, voir à le combattre. Au terme de ce long cheminement, Adieu au langage aurait ainsi à meilleur droit dû s’intituler « Adieu aux langues », ou « à la langue ».

Cette question de l’emprise du logos sur les modes d’existence est vieille comme Babel, mais elle acquiert aujourd’hui une nouvelle actualité[7], avec l’événement massif, et encore plus massivement exposé sur la scène publique, qu’est le rôle de l’intelligence artificielle, ensemble de processus qui repose de manière décisive sur des processus linguistiques.

Une langue très particulière

Les IA, toutes les IA dont bien sûr les IA génératives d’images, fonctionnent uniquement avec des éléments linguistiques. L’IA est ainsi une épure de formatage linguistique de toutes les dimensions de l’être-au-monde. Et, pour la quasi-totalité des IA auxquelles nous avons affaire, elles fonctionnent sous le régime monopolistique d’une langue spécifique, langue qui n’est pas l’anglais mais l’étatsunien. C’est ce qu’a fort bien synthétisé Antonio Somaini, professeur de théorie du cinéma, des médias et de la culture et commissaire de la remarquable exposition « Le Monde selon l’IA » qui s’est tenue au Jeu de Paume en 2025 et qui circule désormais dans le monde entier, avec un texte qui fait autorité, « Le visible et l’énonçable. L’IA et les nouveaux liens algorithmiques entre images et mots[8] ». Somaini y analyse l’impact de l’IA sur la culture visuelle comme une profonde réorganisation des relations entre images et mots, entre ce qui peut être vu et ce qui peut être dit – réorganisation qui vaut d’ailleurs pour l’ensemble du sensible vis-à-vis du dicible.

Il décrit comment « les liens entre images et mots, entre images et dénomination, sont essentiels dans la phase d’entraînement des algorithmes. » À partir de la compréhension cruciale des « espaces latents », ces zones multidimensionnelles de données à partir desquelles toutes les IA génèrent tout ce qu’elles sont susceptibles de générer, Antonio Somaini souligne l’importance de la nature purement linguistique des processus qui permettent ces processus génératifs. Et il insiste sur les dangers qui en résultent, lorsqu’il écrit : « Contrôler les espaces latents est une manière de contrôler l’imagination et les possibilités de visualisation. Cela signifie avoir la maîtrise sur le visible, sur la ligne de démarcation qui sépare ce qui peut être vu de ce qui ne peut pas l’être. Cela implique aussi la possibilité d’imposer des styles et des iconographies dominants, rendant difficile pour les utilisateurs de s’y soustraire. »

Les images générées par l’intelligence artificielle sont des sous-produits de textes, toujours. Et ces textes sont écrits en une certaine langue, l’étatsunien tel qu’il est produit et utilisé par les maîtres de la Tech. Du point de vue des processus d’engendrement d’images, cela constitue une mutation majeure. Parler cette langue-là, écrire les programmes, y compris ensuite codés, à partir de cette langue-là, a de considérables effets sur les choix dominants, les biais, les mises en avant ou non de ce qui finit, même en dehors de tout projet idéologique (par ailleurs très présent), par définir l’ensemble des processus.

Depuis l’avènement du numérique, l’essentiel des images auxquelles nous avons affaire étaient issues d’un codage, elles avaient cessé d’être analogiques comme elles l’ont été à partir de l’invention de la photographie, tout en ressemblant aux images analogiques. Ce codage était une abstraction chiffrée, un langage mais pas une langue, alors que les processus de l’IA sont modélisés par la langue, et par une langue très particulière. Toute langue, dans l’immense diversité des idiomes humains existants, est un langage, mais tous les langages ne sont pas des langues, ne relèvent pas de la structure linguistique, a fortiori des affinements successifs du champ lexical et mental indo-européen puis, par réductions associées aux mutations géopolitiques, à l’étatsunien.

Il se joue ici, visible du moins depuis un point de vue de cette extrémité de l’Europe au poids international en déclin qu’on appelle la France, plus exactement de sa langue, une distinction qui disparaît dans l’idiome dominant qu’est l’étatsunien. En anglais, « langage » et « langue » se disent de la même façon, « language ». À lui seul, ce petit « u » unifie ce qui méritait de rester distinct, avec des effets vertigineux, encore plus difficiles à identifier pour qui pense et agit en ne connaissant que le language.

La langue dans un rapport inédit aux images

André Gunthert avait raison de souligner récemment dans ces mêmes colonnes qu’il y a un aveuglement dans la manière actuelle de dénoncer la non-conformité des images « réalistes » au réel. Jusqu’à l’avènement des technologies analogiques avec la photographie puis le cinéma, personne ne croyait que les images reproduisaient fidèlement les réalités qu’elles montraient. (…)

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Cannes 2026 : vraies et fausses symétries

Du 12 au 23 mai, le 79e Festival de Cannes a une nouvelle fois tenu son rang de grand rendez-vous mondial, malgré une ouverture à l’international encore marquée par certains déséquilibres, tout en révélant des œuvres marquantes, en attribuant une Palme d’or contestable et en devenant le théâtre d’un affrontement légitime qui n’est toutefois pas parvenu à trouver une forme pleinement convaincante.

Il y a trois façons de revenir sur la 79e édition du Festival de Cannes. La première est d’accorder une place centrale à ce qui a le plus agité une partie des festivaliers et plus encore les médias français, toujours prompts à oublier que le rendez-vous sur la Croisette est un événement international.

On parle ici des remous déclenchés par la tribune « Zapper Bolloré » et la réaction du patron de Canal + Maxime Saada annonçant vouloir ne plus financer les signataires. La deuxième consiste à mettre au centre le palmarès, et en particulier l’attribution de la Palme d’or à Fjord de Cristian Mungiu. La troisième, qu’on privilégiera ici sans occulter les deux autres, sera d’essayer d’avoir une vue d’ensemble de ce qu’a montré le festival, de ce qu’il a raconté à travers l’ensemble des films qu’il a présentés.

Avec l’hypothèse, confortée par l’histoire longue de la plus grande manifestation mondiale de cinéma, que ce qui est présenté sur ses écrans dit quelque chose de bien plus ample, concernant et l’état du cinéma et l’état du monde. Une capacité à révéler des tendances de fond qui, a posteriori, s’avère plus significative que les palmarès, ou que les polémiques qui occupent un temps le devant de la scène.

Jeunesse du cinéma, domination du vieux continent

Cette année, l’ensemble des sélections, officielles et parallèles, réunissait 122 longs métrages inédits, dont 22 dans la compétition officielle. On peut y repérer trois caractéristiques majeures. D’abord, cette programmation aura largement fait place à des nouveaux et nouvelles venu(e)s, ou à des réalisateurs et réalisatrices qui, sans être des débutant(e)s, n’étaient pas des habitués de la Croisette, encore moins de la compétition officielle. Ce qui renforce l’incongruité de la Palme d’or, deuxième trophée (après celui, ô combien plus légitime, pour Quatre mois, trois semaines, deux jours en 2007), décerné au cinéaste roumain, et pour son film formellement le moins inventif. Si Fjord est pourtant typique de l’offre cannoise 2026, c’est toutefois à deux titres, dont il n’y a pas nécessairement à se réjouir.

La dimension très significative de ce qui a été présenté par le Festival – c’est vrai de toutes les sélections et particulièrement de l’officielle –, a été son caractère européen. Avec ce corollaire récurrent à Cannes désormais (cela n’a pas toujours été le cas à ce point) d’une écrasante domination française, a fortiori si, aux films français stricto sensu, s’ajoutent les innombrables coproductions, devenues quasiment une condition pour avoir une chance d’atteindre la Croisette.

Mais les films d’autres pays étaient pour la plupart eux aussi originaires d’Europe – l’ironie pas drôle dans le cas de Fjord étant qu’il s’agit d’un film contre l’Europe (au sens de la construction européenne), à travers sa charge contre les réglementations mises en œuvre pour protéger les enfants des violences familiales en Norvège, où le film est situé, même si celui-ci n’est pas formellement membre de l’UE. Si les deux pays asiatiques les plus amarrés à l’Occident, le Japon et la Corée du Sud, étaient très bien représentés, la quasi-totalité du reste du monde était soit entièrement oublié (à commencer par le géant indien), soit réduite à portion congrue. Un seul film chinois, à la Semaine de la critique, le par ailleurs très intéressant La Deuxième Fille, premier long métrage de la jeune réalisatrice Zhou Jing, un seul film du Moyen-Orient, un seul du Maghreb. Sur 122 ! Et la Caméra d’or, bienvenue, au film rwandais Ben’imana de Marie-Clémentine Dusabejambo à propos des tribunaux populaires Gacaca à la suite du génocide des Tutsis, tout comme le beau Congo Boy de Rafiki Fariala, l’un et l’autre dans la sélection Un certain regard, ne sauraient faire oublier la sous-représentation chronique de l’Afrique subsaharienne, où se tournent pourtant de nombreux films dignes d’intérêt.

Guerres européennes et chassés-croisés

Si ces deux films évoquent des conflits passés (la guerre civile en Centrafrique pour le second), les tragédies en cours au Soudan et au Congo n’apparaissaient nulle part – pas plus que le génocide palestinien et l’écrasement du Liban, totalement hors champ cette année.

Les guerres qui ont occupé une place bien visible ont été elles aussi les guerres d’Europe, depuis celle de 14-18 (dans Coward du réalisateur belge Lukas Dhont) jusqu’à la guerre de la Russie contre l’Ukraine, évoquée indirectement par Minotaure du Russe en exil Andreï Zviagintsev et très explicitement par le premier film de l’Ukrainien Rostislav Kirpičenko, Vesna. Si la Guerre d’Espagne est explicitement citée dans La bola negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi, la deuxième guerre mondiale a été présente sans sa dimension militaire, avec deux films en total contraste politique et esthétique, l’évocation pompière, à la limite de l’obscénité, du martyre de Jean Moulin torturé par Klaus Barbie dans Moulin de Laszlo Nemes, et la subtile et incisive approche d’Emmanuel Marre avec sa chronique de l’occupation aux côtés d’un fonctionnaire arriviste admirablement incarné par Swann Arlaud dans Notre salut. On y ajoutera une belle proposition de Pawel Pawlikovski accompagnant dans Fatherland Thomas Mann et sa fille dans les deux Allemagnes en 1949, film où la rigidité même des choix de réalisation travaille des enjeux historiques loin de n’appartenir qu’au passé.

Pawlikowski est un Polonais qui a filmé en Allemagne, Mungiu un Roumain qui a filmé en Norvège, l’Iranien Asghar Farhadi et le Japonais Rysusuke Hamaguchi ont, eux, filmé en France. Là ne s’arrête pas le rapprochement entre les deux, ils ont en commun la même actrice en tête d’affiche, Virginie Efira. On ne saurait pourtant imaginer des idées du cinéma plus opposées, l’auteur d’Une séparation poussant plus loin encore que d’habitude le caractère mécanique et manipulateur de ses constructions scénaristiques avec Histoires Parallèles, le cinéaste de Drive My Car déployant avec Soudain un art généreux envers ses personnages et ses spectateurs, où l’idée si nécessaire mais souvent soit trop abstraite, soit réduite à des cas trop spécifiques de soin, de care, trouve ici toute sa beauté et son intelligence.

Pour en rester à cette omniprésence européenne, il faut enfin souligner un curieux chassé-croisé, avec l’absence totale du seul pays, avec la France et les États-Unis, à avoir été toujours très bien représenté à Cannes, l’Italie. En contrepoint, on notait une représentation inhabituelle de l’Espagne, dont trois films en compétition officielle, ce qui n’était jamais arrivé. Si le kitsch racoleur de Los Javis a pris l’avantage avec le demi-prix de la mise en scène pour La bola negra, on garde regret que Pedro Almodovar, venu présenter l’étourdissant et très fin Autofiction, soit reparti une fois de plus bredouille.

Mais le grand film européen, au sens d’une prise en charge de l’état de cette partie du monde avec les moyens du cinéma, reste à l’évidence L’Aventure rêvée de Valeska Grisebach, cinéaste allemande partie, elle, tourner en Bulgarie. Plus exactement à la frontière de l’Europe, pour narrer une épopée flamboyante et minable racontée en réinventant les codes d’un genre venu d’ailleurs, le western. Aux côtés de sa formidable héroïne, archéologue de combat dans un village où circulent les histoires, les mensonges, les illusions, les trafics et les rapports de force, la trop rare cinéaste de Désirs (trois films en vingt ans) donne accès à un état du monde contemporain plus pertinent et singulier qu’aucun(e) de ses collègues.  

Enfin, pour compléter ce très rapide survol de la géographie mondiale racontée par Cannes, en s’appuyant surtout sur la compétition officielle (mais rien ne vient radicalement la contredire ailleurs), il faut rappeler la quasi-absence de l’Amérique du Nord, a fortiori de ce qu’on définit par Hollywood. Des deux titres étatsuniens en compétition, celui qui laissera le souvenir le plus marquant a été le moins remarqué (absence de star, réalisateur mal repéré), le sensuel et émouvant The Man I Love d’Ira Sachs, quand James Gray, chouchou de la Croisette et d’une partie de la critique, accompagné de Scarlett Johansson et d’Adam Driver, aura offert une variation aussi honorable qu’oubliable de ses précédents films avec le bien nommé Tiger Paper.

Plombante obsession familialiste

L’autre caractéristique écrasante de la sélection cannoise aura été l’omniprésence des enjeux liés à la famille. C’est important, la famille, nul ne dit le contraire. Mais par temps de guerres qui prolifèrent, de catastrophes environnementales, de pandémie, d’un génocide en cours en Palestine, de montée du fascisme un peu partout dans le monde, disons que le fait qu’elle occupe une place si centrale dans une bonne quarantaine des films montrés à Cannes dessine un horizon pas très ouvert sur le monde. Loin d’être spécifique à ce seul festival, il est certain que cette obsession familialiste sature les récits contemporains (films, livres, séries), mais la Croisette aura joué là comme ailleurs son rôle de miroir grossissant. Et il n’est pas interdit de relier cette omniprésence à la montée des communautarismes, nationalismes et autres régressions excluantes et mortifères.

Où on retrouve le palmé Fjord, dans lequel la famille devient ce qui s’oppose au monde, en l’occurrence à la prétention de la collectivité d’intervenir sur ce qui se passe dans l’espace domestique. Le papa roumain et la maman norvégienne avec leurs cinq enfants auxquels ils inculquent une rigoureuse observance religieuse seront méthodiquement présentés comme victimes d’une machine glaciale et impersonnelle, l’administration en charge de la souffrance des enfants. Complètement asymétrique, le film de Mungiu est de fait un plaidoyer libertarien, qui surjoue les très réels excès et dérives possibles d’une action publique pour en condamner le principe. Dans l’impossibilité d’opposer sa bonne foi à la bureaucratie (la même, à n’en pas douter, qui proscrit les pesticides et pourrit la vie des amateurs de bonnes graisses saturées), la famille dont le film de Mungiu conte l’histoire réussira son évasion libératrice vers la Roumanie – là où le président vient d’être renversé par une coalition menée par l’extrême droite et instrumentalisée par Poutine, bon voyage !

Qu’un tel film reçoive la récompense suprême raconte surtout quelque chose de l’aveuglement ou de la confusion des « libéraux », des « démocrates », parmi lesquels se rangent à n’en pas douter le réalisateur lui-même, les membres du jury qui l’ont récompensé, et les commentateurs qui ne voient pas de problème à ce que produit cette manière de montrer et de raconter. Il s’y joue une fausse idée de la complexité, quand la narration repose sur un mécanisme simpliste, opposant l’univers à plusieurs facettes de la famille – tradi mais chaleureuse – à l’uniformité répressive des tenants de la réglementation. Ce ne serait pas les mêmes, des fois, qui imposent de donner de l’argent à des films qui ne pensent pas comme l’actionnaire principal du financeur ?

Pour une poignée de très belles œuvres

Qu’un jury trouve que c’est ce film-là, ayant par ailleurs une mise en scène assez plate, loin des virtuosités dont a fait preuve naguère le signataire d’Au-delà des collines et de RMN, laisse d’autant plus perplexe que les grands films de cinéma étaient loin d’être absents. Parmi ceux de la compétition, on citera outre les titres déjà cités de l’admirable Soudain de Hamaguchi, de L’Aventure rêvée de Grisebach et d’Autofiction d’Almodovar, au moins deux grands moments. Ce fut, toujours en compétition, l’incroyable proposition qu’est le troisième long métrage d’Arthur Harari, L’Inconnue. En voilà un qui, lui, met en question les enjeux d’identité, d’appartenance, de possibilité d’exister dans son propre regard et dans celui des autres avec une singularité de chaque instant, et ce qu’apporte de jamais vu Léa Seydoux. (…)

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Alain Gomis : « Le sentiment d’être exclu des images est d’une grande violence »

La sortie le 29 avril de Dao, le nouveau film du cinéaste franco-sénégalais, est un événement par l’ampleur des enjeux qu’il prend en charge comme par l’inventivité des formes qu’il mobilise. Durant trois heures, un puissant mouvement emporte dans la circulation des émotions, des souvenirs et des manières d’être, pour soi et face aux autres, au sein d’une communauté nombreuse assemblée autour d’une famille d’Afrique de l’Ouest, en France et en Guinée-Bissau. Gloria (Cathy Correa), mère de la jeune femme qui se marie en région parisienne et fille de l’homme en l’honneur de qui a lieu une cérémonie de deuil dans un village africain, rayonne d’une luminosité exceptionnelle. À l’alternance des séquences tournées sur l’un et l’autre continent, dans deux situations – le cérémonial en mémoire du défunt et la fête du mariage –, qui chacune suscite des comportements collectifs où se distinguent des personnes filmées dans leur singularité et leur énergie propre, s’ajoute l’insertion de plans réalisés au cours d’un casting devenu une composante à part entière du film.

Sous le signe toujours à interroger de la transmission, l’attention aux femmes, aux hommes, aux enfants, aux morts, aux pratiques rituelles ou quotidiennes fait de Dao une profonde méditation nourrie de rires et de frayeurs, de mémoire politique et de chants, de mystique et de règlements de compte familiaux, générationnels, dans les couples, entre les hommes et les femmes. Le cinéaste de L’Afrance et de Félicité signe ainsi un film qui trouve les réponses de cinéma à la complexité des rapports au monde postcoloniaux de celles et ceux qui en héritent dans leur chair, dans leurs rêves, dans leurs désirs, dans leur révolte et leurs angoisses. Enjeux immenses, et qui concernent tous et chacun(e). J-M. F.

Au début du film figure un carton où est inscrit « Dao : mouvement perpétuel et circulaire qui coule en toute chose et unit le monde ». D’où vient cette citation ?
C’est juste la définition canonique du Tao, qui s’écrit aussi parfois Dao. Cela doit être ce qui est écrit sur Wikipédia pour le taoïsme. Cette référence sans prétention à l’idée un peu basique qu’on peut avoir du Tao vient de ce que, quand j’ai commencé à écrire le film, j’ai su tout de suite que c’était une sorte de mosaïque et que c’était le lien entre les éléments multiples qui serait essentiel. Que la narration du film serait construite de ce lien et de ce voyage de petites choses en petites choses.

Quand avez-vous commencé à écrire le scénario ?
Le premier texte date de près de dix ans. J’ai commencé à le rédiger après la cérémonie rituelle pour mon père, à la suite de son décès. Cette cérémonie est un événement codifié, même s’il comporte toujours des variantes et des improvisations, qui a lieu après les obsèques, et qui consacre le défunt en ancêtre, si c’est la bonne formulation. Il s’agit d’un rituel qui a cours chez les Manjaques, l’ethnie dont ma famille est originaire, et dont le territoire s’étend sur une partie du Sénégal, de la Guinée-Bissau et de la Zambie. Selon les usages de cette communauté, un mort doit toujours revenir dans le village d’où il est issu, que ce soit physiquement ou symboliquement. Même élevés loin de cet endroit, y compris en France, les enfants sont éduqués dans l’idée qu’ils devront faire cette cérémonie-là pour leurs parents dans ce village.

Et vous avez-vous vous-même accompli ce rituel ?
Oui, avec mes frères et sœurs et tous les membres de la famille élargie. Je trouve que c’est la plus belle façon de porter et de finir le deuil. Le cérémonial a une dimension très concrète, qui permet au mort de prendre une place chez les vivants, dans la vie de tous les jours. Et c’est à cette occasion que j’ai compris quelque chose d’important concernant la tradition. Ce qu’on appelle ainsi qui passe généralement pour un ensemble de règles figées venues du passé, mais elle n’existe que de ce que des gens sont capables d’en faire au présent. Ce n’est pas un objet du passé, c’est une façon de s’approprier une histoire, d’activer ou de réactiver des relations, et finalement on choisit de transmettre ou pas quelque chose à ses propres enfants.

Évidemment la tradition est héritée du passé, mais tout peut y être discuté, remis en question. Et il y a en effet beaucoup de débats, de variations, de déplacements. Quand on a perdu quelqu’un, pouvoir lui parler est une situation très forte, qui pose la question : est-ce que j’y crois ? Est-ce que je choisis d’y croire ? C’est aussi cela qu’active la tradition, au-delà de la croyance. De quoi ai-je besoin ? Si j’entre dans cet échange avec le mort, quel est son effet ? Quelle est son utilité ? Il s’agit donc de considérer et la tradition et la croyance comme des dynamiques.

Vous considérez que ce phénomène est propre à ce rituel, ou à l’Afrique ?
Pas du tout. D’ailleurs c’est aussi ce qui se passe avec le mariage, l’autre cérémonial montré par le film, mais d’une autre façon. Il y mille manières de personnaliser une pratique instituée, chacune et chacun se demande de quel mariage il ou elle a envie. Depuis le début, le projet du film est conçu à partir de ces mouvements à la fois intimes et collectifs, autour de ces comportements se transmettent les formes possibles d’un dialogue avec la mort, un dialogue avec la vie, un dialogue avec le groupe, etc.

Donc l’écriture est née d’avoir assisté et participé à la cérémonie en l’honneur de votre père ?
Non. L’écriture se déclenche à partir du moment où je vais dans un mariage. Je crois même que la première fois, il s’agissait d’un baptême. En tout cas, une cérémonie en France qui réunit la partie française de ma famille, et certains sont immigrés, et que je vois des gens qui ont commencé à avoir un certain âge, qui ont des enfants qui eux aussi commencent à avoir un certain âge. Et je me dis qu’il y a un effet miroir possible entre ces cérémonials. Là, je commence à écrire, à essayer de trouver des mots pour exprimer cela.

Beaucoup de temps s’est écoulé avant que le film entre en production. À ce moment, il est très écrit ? Son déroulement est stabilisé ?
Non, on est plus près d’un traitement, une description du cours des événements, que d’un scénario, même s’il y a quelques scènes dialoguées. L’idée de montrer les séquences de casting est présente, même si évidemment je ne peux pas anticiper ce qui va s’y passer. On est plus près d’un projet documentaire que d’un scénario de fiction. Mais si l’ensemble a pris autant de temps, c’est aussi qu’à l’époque j’avais un autre projet de film, que j’espérais pouvoir tourner avant ce qui deviendrait Dao, une fiction à propos de Thelonious Monk, qui n’a pas pu se faire.

Il s’agissait d’autre chose que Rewind and Play, le film que vous avez réalisé à partir des rushes d’entretiens pour la télévision française de Monk[1] ?
Oui, c’est un projet de fiction, que je tournerai peut-être. Le travail sur Rewind and Play m’a servi pour Dao, on voit très bien la violence qu’engendre le fait que le journaliste et le réalisateur ont déjà un programme en tête, qu’ils imposent leur point de vue à celui qu’ils filment et interviewent. C’est exactement ce que je voulais éviter dans mon propre film, il fallait qu’à partir d’une écriture solitaire je parvienne à susciter un travail très collectif. J’aurais pu écrire tout seul un film choral, mais ce n’est pas du tout ce que je voulais. J’ai plutôt essayé de poser quelques jalons autour de questions qui m’importent mais de laisser ceux que j’allais filmer apporter leurs réponses. Cela fait longtemps que j’évolue dans cette direction, chaque film est allé un peu plus dans ce sens, le documentaire sur Monk, de manière imprévue, m’a aidé à aller encore plus loin dans cette direction ouverte à ce que de l’imprévu advienne. Il m’a mis sous les yeux qu’il est impossible de rencontrer l’autre quand on a déjà en tête ce qu’on veut qu’il dise.

Il faut néanmoins un cadre narratif.
Ce cadre s’impose facilement, ces cérémonies, de deuil ou de mariage, ont leur propre chronologie, elles sont scandées par des moments qu’on peut anticiper et qui organisent les grandes phases. Et c’est lisible pour tous, dans le monde entier. Ensuite, il s’agit de constituer la famille du film, qui est en grande partie composée de membres de ma véritable famille, mais pas uniquement, et de toute façon pas d’une manière directement documentaire. Tout le monde joue un rôle dans le film, que ce rôle soit plus ou moins proche de ce qu’il ou elle est dans la réalité.

Les séquences de casting montrées dans le film sont importantes à cet égard. Au fond, ce n’est pas un film seulement entre deux mondes, l’Europe et l’Afrique, mais entre trois mondes, l’Europe, l’Afrique et le cinéma.
Tout à fait. Il faut qu’on continue à se dire que c’est du cinéma. Dès la première version du scénario, il y avait mention de ce que j’appelais alors la boîte noire, un endroit où on va pouvoir développer différentes formes, des discussions, où les personnages peuvent parler d’eux-mêmes, dire des choses qu’on n’a pas besoin de scénariser.

Et on entend aussi votre voix, qui donne des indications sur ce que va être le film, comme il va fonctionner. C’est rarissime au cinéma.
Dans tous les films il faut gérer la quantité d’informations à fournir aux spectateurs et la manière de les transmettre. Je suis de plus en plus réticent à ce que ces informations soient fournies par les personnages, tout devient lourd. Pouvoir transmettre certaines informations grâce à ce procédé allège le film, et donne plus de liberté aux personnages, ils ne sont plus tenus à cette fonction de porte-parole. De tels choix définissent certains usages de la fiction, qui est extrêmement importante pour moi, mais en tant qu’elle permet de rendre visible et sensible ce qui n’apparaitrait pas dans le documentaire. Cela s’est produit à plusieurs reprises durant le tournage, parce que les personnes jouaient un rôle : un père pouvait dire une vérité à son fils qu’il n’aurait jamais énoncé dans la réalité, de même entre des amies, etc.

Que ces personnes soient vraiment père et fils, ou amies, ou pas.
Exactement. Cela fait émerger des compréhensions, des émotions, qui ne concernent pas que les personnages. L’actrice qui joue la sœur de Gloria a voulu lui dire quelque chose qui concernait ce qu’elle avait vécu avec sa véritable sœur, à laquelle elle n’en avait jamais parlé. Et cela trouve très justement sa place dans le déroulement du film. C’est exactement ce que j’essaie de rendre possible grâce à la manière d’écrire et de tourner.

Lorsque je réalisais Félicité, il y a eu un déclic durant une scène située dans une cour, Félicité vient pour récupérer de l’argent auprès d’une amie, laquelle ne veut pas payer, lui offre à la place son enfant. Dans cette cour, il y avait les habitants, qui n’avaient rien à voir avec le film, mais sont intervenus. Ils ont rendu la scène mille fois meilleure. Il n’est pas question de dire que c’est comme dans la vraie vie, tout le monde a conscience qu’il y a une caméra, qu’on tourne un film. Je pouvais entendre quelque chose comme : si j’assistais à cela je réagirais ainsi, mais aussi : s’il y a une caméra, voilà comment j’ai envie d’être représenté. C’est un geste conscient de fiction, un acte de représentation, un acte d’existence à l’intérieur d’une représentation aux multiples points de vue. Un réalisateur doit se poser la question : comment souhaitez-vous être représentés ? Si on fait un film ensemble et qu’on est conscient de l’impact qu’a un film, travaillons-y collectivement. Je n’ai pas à occuper seul cette place-là. C’est infiniment plus intéressant, en termes de cinéma, d’essayer de trouver la position et les manières de faire qui permettent ça.

Cela signifie que vous discutez avec tout le monde chaque plan, chaque axe de caméra, chaque cadre, etc. ?
Non, ce serait à la fois impossible et sans intérêt. Mais on s’accorde sur une situation, sur la direction dans laquelle elle tend, la tonalité d’ensemble de la séquence. La caméra est le travail de Céline Bozon, la directrice de la photo, nous nous connaissons bien, depuis Félicité, je lui fais toute confiance, comme à Dana Farzanephour pour la prise de son. Nous faisons des prises très longues, sans interrompre le jeu. J’indique où et comment on commence et ensuite on accompagne, on s’adapte. Et si ça ne fonctionne pas, on recommence. Après, les interprètes jouent aussi avec la caméra, tous, acteurs et techniciens, jouent ensemble. Au bout d’un moment, il y a cette espèce de confiance commune dans un espace qui se construit avec la présence de la caméra aussi. Je fais souvent deux ou trois prises de la même scène, même si la première s’est bien passée, chacune est vraiment différente. Ensuite il s’agira de savoir ce qu’il faut privilégier.

Cette manière de filmer doit engendrer un travail très compliqué au montage. Au générique, on voit le nom de cinq monteurs, c’est énorme…
Parmi les cinq, il y a moi, il y a Fabrice Rouaud, et puis trois jeunes diplômés du Centre Yenennga, le lieu de formation que j’ai créé à Dakar. Sur tous les postes techniques j’ai associé des anciens de ce Centre, à présent diplômés, pour continuer leur formation mais aussi parce que j’avais besoin de leurs points de vue. Il me fallait le regard de jeunes Africains et Africaines sur ces situations. Pour le montage, j’ai confié à chacun et chacune un ensemble de rushes, en leur demandant d’en tirer ce qui leur semblait important, et en discutant avec eux de ce qu’ils percevaient, ce qui leur plaisait, ce qui les gênait, etc. C’était extrêmement utile même si bien sûr à la fin c’est moi qui décide de la forme finale du film. Lorsque je suis arrivé au résultat qui me paraissait abouti, il durait six heures ! Après, c‘est un travail de réduction, petit à petit, afin de donner une identité à chaque moment, de trouver exactement ce qui est dit, ce qu’on entend vraiment, ce qui paraît nécessaire, et ce qui permet que les séquences se parlent entre elles.

Au moment de montrer le résultat, y a-t-il eu des réticences, des oppositions de la part de celles et ceux que vous aviez filmé(e)s ?
Je leur ai montré une version de 3 h 45, je voulais les écouter, et éventuellement enlever ce qui aurait fait problème. Tout le monde a été très heureux de la manière dont les situations étaient montrées, la seule qui a fait débat a concerné les plans de sacrifice des animaux pour le repas collectif, la chèvre et le taureau. C’était une question légitime, et d’ailleurs j’ai raccourci ces séquences, mais après réflexion et discussion il m’a paru nécessaire de ne pas les supprimer, de montrer ce qui se passe et comment ça se passe. Il était important d’assumer quelque chose de l’ordre de l’image, quelque chose qui avait pu être abîmé par un cinéma ethnographique. Au cœur du film se trouve la question des images, des images de soi-même, en réponse à la masse d’images prétendument scientifiques où les Africains sont montrés de façon réductrice, surplombante, et souvent insultante.  On ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas ce long héritage des différentes formes de regard colonial.

La partie africaine du film se passe dans un village de Guinée-Bissau, mais pendant longtemps cette localisation n’est pas explicite. Puis vient le moment où sont racontés des moments de la lutte de libération contre le colonialisme portugais. Vous teniez à ce rappel historique précis ?
Cette époque est racontée par deux personnes qui sont des membres de ma famille. Ils habitent là, ils ont participé à la cérémonie, ils font aussi partie de la « famille du film ». Il était important pour moi que vienne un moment où ce village, montré par le prisme de la cérémonie, dans un moment traditionnel très particulier, soit aussi inscrit dans une histoire contemporaine, un passé très concret. Ma tante et mon oncle ont combattu l’armée coloniale portugaise, beaucoup de leurs proches en sont morts. Je n’ai découvert qu’à cette occasion que ma tante, très âgée, avait eu cette activité politique et cette implication dans la lutte, mon oncle n’avait jamais raconté la mort de son père tué par une mine portugaise.

Il s’agit du passé, et des anciens, mais aussi du présent, et des plus jeunes.
Toute cette histoire a été très peu transmise, ni collectivement ni à l’échelle familiale. Pourtant, ces événements ont eu des conséquences importantes, notamment sur les mouvements de population, sur les migrations. Leurs enfants et petits-enfants en ont besoin pour reconstituer leur propre histoire. Chez ceux qui sont partis, au Sénégal ou en France, il y a l’image du village des origines comme un lieu rustique, hors du temps. Alors que cela a aussi été un espace de luttes, luttes intellectuelles, politiques et militaires. Je tenais à ce que l’image du village tel qu’il apparait comme lieu de la cérémonie traditionnelle n’efface pas cette dimension. Elle fait totalement partie de l’histoire du film, c’est-à-dire de l’histoire d’une famille où, comme dans n’importe quelle famille, il y a des trous. Et ces trous sont importants pour l’ensemble de l’opération qui consiste à pouvoir se constituer, se raconter.

Quand je faisais le casting, pratiquement toutes les personnes m’ont dit : on nous a très peu raconté, nous ne savons pas grand-chose du passé. Il y a une grande zone de flou. D’où l’importance que cette adresse-là soit faite de façon directe, face caméra, qu’elle soit pour tout le monde, c’est-à-dire qu’elle rééquilibre le regard à cet endroit-là. Ce village que personne hors de ses habitants et de leurs proches ne connaît est une partie de l’histoire du monde, du grand mouvement des luttes anticoloniales. C’est un lieu de la grande histoire.

Les habitants du village ont-ils accepté sans difficulté de rejouer une cérémonie rituelle pour les besoins du film ?
Non seulement ils ont accepté, mais ils étaient très enthousiastes. Enthousiaste à l’idée de pouvoir transmettre des pratiques, des manières de se comporter ensemble, entre vivants et morts, de montrer cette culture. C’est une situation que je rencontre souvent en filmant en Afrique. Durant le tournage de Félicité, à Kinshasa, à un moment j’avais besoin d’un plan de rue très large, avec un type qui traversait dans le fond, très loin. Une fois le plan terminé, il est venu, il a fait tout le trajet pour venir me voir et me dire : « ça y est, c’est fini ? C’est bien. Ça veut dire que je suis entré dans les images. » Nous sommes écrasés par les images, c’est vrai partout, mais en Afrique plus encore. On est écrasés par les images, les images des autres. Ce qui suscite chez beaucoup de gens un besoin d’exister autrement, de se réapproprier ces images. Il est bien possible que ce soit une illusion de croire cela faisable, mais il est clair que le sentiment d’en être exclu est d’une grande violence. Donc, lorsque j’ai l’idée de tourner la cérémonie du deuil, et que je demande aux gens du village est-ce que ça vous intéresse ? est-ce que vous avez envie ? La réponse est immédiate, et enthousiaste.

À l’intérieur de la cérémonie, il y a une séquence particulièrement forte, celle où une dame âgée est possédée par le mort. Il s’agit forcément d’un travail d’actrice, mais qui touche à des enjeux très particuliers, d’autant que le mort, Louis, est vraiment mort. Comment obtenez-vous cela d’elle ?
Je lui ai demandé parce que je l’ai vue être possédée, au cours de plusieurs cérémonies. Mais quand ça lui arrive, ensuite elle ne se souvient de rien, donc elle ne peut pas simplement rejouer ce qui lui est arrivé. Mais elle a cela en elle, donc je lui demande si elle veut bien essayer, et elle me répond oui tout de suite, en rendant clair qu’elle le perçoit bien comme un jeu, aussi au sens ludique et pas uniquement d’un travail d’actrice. C’est amusant.

Il ne fait aucun doute que les participants prennent ce qui advient durant la cérémonie très au sérieux, qu’elle concerne des enjeux graves, aussi bien entre les vivants que dans leur rapport avec les morts, avec le passé, avec le groupe, etc. Mais en même temps, il y a donc une dimension ludique ?
C’est ça qui est formidable – et, très différemment, cela vaudrait aussi pour toute la partie consacrée au mariage, en France. Ce qui rejoint, pour moi, la force de croire, y compris de croire au cinéma. Dans ce qui s’active durant la cérémonie, les choses prennent une force symbolique hyper puissante. Quand les villageois mettent en terre la statue du père, c’est juste un bout de bois, et tout le monde le sait. La puissance d’une statue par rapport à ce qu’on y projette est immense, alors même que tous savent la matérialité triviale de ce dont il s’agit. Le cinéma, c’est ça aussi.

Une forme particulièrement intense du grand principe du « je sais bien mais quand même » au principe de la relation entre film et spectateur[2]
Voilà… Donc, la séquence de la possession demande de la mise en scène, c’est une de celles où je suis le plus intervenu, où on a fait le plus de prises. La vieille dame avait du mal, alors qu’elle avait envie de réussir cette interprétation, et à un moment elle est devenue juste. Là, elle a emporté tout le monde avec elle. C’était très troublant. Ce n’est pas le seul cas du tournage qui s’est situé sur une frontière incernable, par exemple il y a la scène avec le cercueil qui bouge, dont les mouvements sont les réponses du mort aux questions des membres de la famille, comme cela se passe dans le véritable rituel. Là le cercueil est vide, mais les questions posées sont réelles, et à un moment plus personne ne sait vraiment ce qui se passe, on est passé à un endroit où ce n’est plus très clair qui agit sur qui, entre ces personnes qui sont vraiment membres d’une même famille, la mienne, des questions qui peuvent ou pas exister entre nous, la manière dont le mort répond, etc. À vivre, c’était un très beau moment de cinéma.

Vous avez tourné d’abord la cérémonie, en Guinée-Bissau, puis le mariage, en région parisienne. Dans cette partie, mêlées aux séquences collectives, il y a des scènes jouées de manière plus classique, celles entre Gloria et les trois hommes qui ont été ou sont ses compagnons, interprétés par Samir Guesmi, Nicolas Bouchaud et Jean-Christophe Folly. Donnent-elles lieux à un tournage lui aussi plus classique, avec un scénario dialogué, etc., ou sont-elles tournées de la même façon que le reste ?
La réponse est différente pour chacune. Celle avec Nicolas Bouchaud s’est inventée au tournage, en fait on a enlevé presque tous les dialogues, ce qui circulait entre Katy (Correa, l’interprète de Gloria) et lui était amplement suffisant. Celle avec Jean-Christophe Folly a commencé à se trouver en répétition, à l’origine il n’y avait pas vraiment de rôle, mais j’ai suscité une rencontre entre lui et Cathy. On s’est amusés très librement autour de plusieurs thèmes possibles et ensuite elle et lui ont improvisé. Alors que l’échange entre Cathy et Samir est entièrement et très précisément écrit.

Et d’où sort cette actrice incroyable, qui illumine l’écran dès qu’elle apparaît, Katy Correa ?
Elle n’est pas actrice, en fait c’est ma cousine. J’avais pensé à elle pour le rôle mais elle ne voulait pas en entendre parler. Elle vit à Marseille, j’y suis allé, elle était surprise, mais elle disait toujours non. Je lui répétais qu’elle était faite pour ce rôle, elle refusait mais chaque fois que j’organisais des essais elle venait, puis repartait en disant qu’elle ne le ferait pas. Mais je voyais bien qu’elle revenait, que ça l’amusait et l’attirait. J’ai fait un casting complet, dont on voit des éléments dans le film, mais pour moi il n’y avait pas de doute que c’était Katy. Elle possède une espèce de magnétisme, de présence sans les mots. J’étais certain qu’elle pouvait tenir un premier rôle.

Un des moments forts des séquences du mariage c’est le chant collectif, quand tout le monde chante Killing Me Softly. Vous avez fait apprendre les paroles à toute la noce ?
Pas du tout ! Quelqu’un s’est mis à chanter et les autres ont repris, en fait tous connaissaient au moins le refrain. C’était incroyable. J’avais prévu un chant collectif, il y a eu plusieurs essais, avec une chanson de Whitney Houston, avec une de Francis Cabrel, cela ne fonctionnait pas très bien. Et puis c’est partout sur ce morceau-là, c’était fou. En tout cas, il fallait ce partage collectif, qui existe dans les mariages des gens comme ceux qu’on voit dans le film. Mais il faut comprendre que ce mariage, on l’a filmé durant dix jours, une fiesta de dix jours, ça suscite des élans collectifs impressionnants… Et j’espère que ça donne envie de chanter aussi aux spectateurs ! Je rêve d’une projection où les gens dans la salle reprendraient en chœur. Si ça arrivait, j’aurais l’impression d’avoir réussi à faire un film.

Il y a beaucoup d’histoires personnelles, et même intimes, dans Dao, mais toujours dans un mouvement collectif…
C’est l’idée même du film, mais surtout ce que j’ai ressenti durant le tournage. Le mariage, ce sont près de deux cents personnes, interprètes et équipe technique, ensemble, parmi lesquels se dégage une sorte de chorégraphie très libre que je ne peux ni ne veux contrôler mais que j’accompagne. On crée un mouvement dans lequel chacun et chacune trouve son propre mouvement. Il y a des moments plus composés, qui servent de points d’ancrage, comme l’entrée des mariés, ou la bagarre, pour lesquels les répétitions aident, et qui permettent la liberté sur le reste.

La scène de la bagarre est accompagnée par la musique géniale d’Abdullah Ibrahim, qu’on croirait écrite exprès pour elle.
Sa musique m’a accompagné durant toute la préparation et le tournage du film, puis aussi la postproduction. Notamment Blues for a Hip King, morceau qui revient à plusieurs reprises. J’ai monté la scène de la bagarre sur la musique, mais il était impossible d’avoir les droits de la version que je voulais, donc elle a été réenregistrée par un jeune saxophoniste très doué, Keïta Janota, dans une version un peu plus free, en jouant face aux images.

À plusieurs reprises dans le film, un morceau de musique se poursuit alors qu’on est passé d’une scène en Afrique à une scène en Europe, ou l’inverse. La musique joue un rôle unificateur, d’une certaine façon, elle refait le montage.
Elle participe du mouvement intérieur du film, qui est construit sur ces circulations, avec des morceaux dont on entend une partie pendant le mariage et la suite dans le village. Il fallait éviter l’impression d’un ping-pong entre les deux régions et les deux rassemblements collectifs, rendre sensibles les continuités sans faire disparaitre ce qui les différencie.

Dao circule aussi entre plusieurs langues…
Au village, les gens parlent le manjaque, qui est la langue locale, mais aussi le créole portugais, qui est ce qu’on entend le plus couramment en Guinée du Bissau, le ouolof, parce que beaucoup de gens viennent du Sénégal, et aussi le français, dans une moindre mesure. Donc on entend quatre langues. Notamment dans les régions peuplées d’ethnies relativement petites, il est courant que les gens parlent trois ou quatre langues.

Revenons au Centre Yennenga que vous avez créé à Dakar. Quelle a été sa participation au film et que s’y passe-t-il de manière plus générale ?
Le Centre a été créé pour pouvoir faire de la postproduction. Il y avait un réel manque de capacité concernant cette phase de la réalisation, au Sénégal et plus généralement en Afrique de l’Ouest. Ne pas pouvoir faire en Afrique le montage, le design sonore, le travail sur la couleur, etc., c’est être privé d’éléments de langage décisifs. Le Centre Yennenga comporte les équipements nécessaires, mais surtout il organise des formations de trois ans. Nous en sommes à la deuxième promotion, les membres de la première, désormais diplômés, ont participé à toutes les étapes de la postproduction de Dao. Cette participation a un rôle formateur pour eux, mais elle est également très importante pour moi, j’avais besoin de leurs regards. Ils ont entre 25 et 30 ans, dans les mêmes images ils ne voient pas forcément la même chose que moi, sur la bande-son ils n’écoutent pas de la même manière – aussi bien ce qui se passe en France que ce qui se passe dans le village en Afrique. Leur participation a été décisive, je n’aurais tout simplement pas pu faire ce film sans le Centre et ses élèves et anciens élèves.

Le Centre est entièrement dédié à la production ?
Non, nous organisons aussi des projections. Il y a un volet programmation, il s’agit de montrer des films différents, qui déplacent les regards et l’idée même que les gens se font du cinéma. Nous faisons également des ateliers pour les enfants, sur place et dans les écoles. Il y a clairement l’idée du cinéma comme outil social, qui contribue à construire et à transformer des communautés. En voyant des films, mais aussi en en faisant. Des gens viennent faire des films et repartent avec. Cela participe de cette exigence de maîtriser sa propre image, de disposer des moyens de partager une façon de se parler, de se montrer… Ce n’est pas facile à mettre en place, nous avons beaucoup de chantiers ouverts simultanément, mais on avance.

(1) Rewind and Play est un film de montage réalisé par Alain Gomis à partir des images enregistrées, mais jamais diffusées, en vue d’un documentaire de l’ORTF consacré à la venue du grand pianiste lors de sa venue à Paris en 1969. Le film montre la violence des relations instaurées par ceux qui incarnent, avec une grande admiration pour Munk, le dispositif télévisuel, et la manière dont le musicien résiste aux comportements dominateurs nourris d’un rapport au monde colonialiste et raciste qui s’ignore. Rewind and Play est sorti en janvier 2022.

[2] Il revient à Jean-Louis Comolli, notamment dans Voir et pouvoir. L’innocence perdue, cinéma, télévision, fiction, documentaire (Verdier, 2004), d’avoir explicité et réfléchi la manière dont le cinéma active ce processus décrit à l’origine par l’anthropologue et psychanalyste Octave Mannoni dans Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre Scène (Seuil, 1969).

Lucrecia Martel  : « Jamais je n’ai autant cru aux puissances et à la nécessité du cinéma »

L’histoire argentine est une fiction – et c’est précisément pour ça qu’une cinéaste pouvait s’en emparer. Avec Nuestra Tierra, Lucrecia Martel ne reconstitue pas un crime ni ne plaide une cause : elle démonte les régimes d’images et de récits par lesquels une société coloniale continue de nier l’existence de ceux qu’elle a dépossédés.

Figure majeure du cinéma contemporain qui s’est imposée depuis 2001 avec quatre longs métrages de fiction, Lucrecia Martel s’est consacrée durant quatorze ans à la construction d’un film à partir d’un crime commis dans le Nord de l’Argentine. Le documentaire Nuestra Tierra, sorti dans les salles françaises le 1er avril, se déploie à propos de l’assassinat en 2009 du chef d’une communauté autochtone, Javier Chocobar, par un paramilitaire accompagnant un propriétaire terrien ayant entrepris de mettre la main sur les terres de cette communauté. La cinéaste en avait pris connaissance grâce à l’existence sur YouTube d’une vidéo tournée sur la scène du meurtre, et qui en montrait les circonstances – depuis, la partie montrant l’assassinat proprement dit a été coupée.

Comme déjà évoqué dans AOC, les choix de réalisation de Lucrecia Martel permettent d’interroger de manière critique, au-delà du fait divers et du procès qui s’en est suivi, un ensemble de processus historiques, de méthodes de domination et de modes de survie et de résistance, en mettant en valeur les puissances multiples et contradictoires de différents types d’image. La cinéaste revient ici sur la complexe élaboration d’un film qui est immédiatement devenu un repère majeur concernant les puissances du cinéma en situation de crise politique, notamment dans un contexte colonial et postcolonial, a fortiori dans le cadre de la domination de l’extrême droite en Argentine, mais aussi en écho à de multiples réalités actuelles. J-M. F.

Comment avez-vous appris l’existence de l’affaire Chocobar et comment avez-vous décidé d’en faire un film ?
Javier Chocobar a été assassiné le 12 octobre 2009. Plusieurs mois plus tard, en janvier ou février 2010, j’ai trouvé cette vidéo tournée par un de ses assassins, en cherchant des documents pour mon film Zama[1]. On m’avait dit qu’il existait des vidéos de communautés isolées, j’ai fouillé sur Internet et la vidéo de Chocobar est apparue. Quand je l’ai trouvée, je me suis rendu compte qu’en fait je l’avais déjà vue. Et je l’avais oubliée ! Je me suis alors demandé : comment ai-je pu oublier ça ? L’événement auquel renvoyait la vidéo était grave, mais la manière dont un tel événement est géré, mémorisé, etc., était grave aussi. C’est là que j’ai commencé à enquêter. J’y ai passé 14 ans – pas entièrement consacrés à ce projet, il y a eu des années où je me suis occupée de réaliser Zama, mais nous avons toujours simultanément cherché des éléments ou fait quelque chose pour le film sur Chocobar.

Le travail pour le film qui s’est longtemps appelé Chocobar et s’intitule désormais Nuestra Tierra a donc aussi contribué à la conception de Zama ?
Oui. Les deux films ont évolué en parallèle. Pendant un certain temps, ils ont vraiment avancé de front, jusqu’en 2015 où tout le temps et toute l’énergie ont été consacrés à Zama, après quoi, en 2016, où je suis tombée malade et suis restée près d’un an alitée. Et ensuite, y compris durant la finalisation de Zama, je me suis remise aux recherches pour Nuestra Tierra.

La région où se déroule Nuestra Tierra, la province de Tucuman dans le Nord de l’Argentine, n’est pas très loin de celle de Salta, où vous êtes née, où vous avez grandi, et où étaient situés vos trois premiers films. C’est une région que vous connaissiez bien ?
À l’époque coloniale, toute cette zone qu’en effet je connais bien ne formait qu’une seule province, dont l’activité principale était liée au grand centre minier de Potosí, aujourd’hui en Bolivie. C’est là que l’on fabriquait les charrettes, que l’on élevait du bétail ; c’était un centre logistique pour les mines de Potosí. Cette région est aujourd’hui divisée en quatre provinces, dont celle de Salta et celle de Tucuman, mais avec beaucoup de traits communs.

Aviez-vous déjà eu des contacts avec la communauté Chuschagasta ?
Non, je ne connaissais pas cette communauté. Bien sûr, je connaissais la grande nation Diaguita, qui regroupe plusieurs communautés appartenant à cette culture, mais pas particulièrement les Chuschas, que j’ai commencé à découvrir en 2010.

Que désigne le nom « Diaguita », qui est mentionné dans le film ?
« Diaguita » est un nom donné par les Incas aux habitants des vallées Calchaquíes, la zone géographique qui couvre le Nord argentin. Les Chuschas, ainsi que plusieurs autres communautés – Tolomón, Colalao et bien d’autres – vivaient autrefois plus à l’ouest, plus près des Andes, dans des zones où l’on produit aujourd’hui beaucoup de vin. Le versant est plus verdoyant, est davantage dédié à l’élevage. Les Espagnols ont déplacé toute la population de la vallée occidentale vers la zone d’élevage afin qu’elle assure la logistique pour Potosí. Ce sont ces populations originaires des Vallées Calchaquíes qu’on appelait Diaguitas, ce qui signifie « montagnards ». Ils étaient soumis aux Incas, avant la colonisation.

Comment fait-on pour entrer en relation avec eux dans le but de faire un film, alors qu’ils sont en pleine tragédie après l’assassinat de leur chef ?
Quand j’ai vu la vidéo, je me suis dit : « Je veux en savoir plus là-dessus. » J’ai donc appelé des journalistes dont j’avais lu les articles, et j’ai demandé à l’un d’eux s’il pouvait m’accompagner, car il connaissait des membres de cette communauté. Je me suis donc rendue à Tucumán, je suis allée dans la communauté et là, j’ai commencé à discuter avec eux. Mais ce n’est que bien plus tard que j’ai décidé de faire un film, pendant longtemps, plusieurs mois, je pensais que j’allais constituer une archive de données, de documents judiciaires et de documents historiques pour les mettre au service des Chuschas. Mais je ne me sentais pas capable de réaliser un film, ou plutôt je ne me sentais pas être la personne qu’il fallait. Ensuite, l’évolution des relations avec eux et le développement de l’affaire m’ont donné le sentiment que je saurais en faire un film.

Qu’est-ce qui a servi de déclencheur pour prendre cette décision ?
Je crois que c’est lorsque j’ai réalisé à quel point le mythe fondateur de l’Argentine était mensonger, à quel point il relevait de la fiction, quand j’ai vu que l’histoire était une pure fiction, que notre histoire était si arbitraire. Je me suis dit : « Ça, je connais. La fiction, je la connais bien. Je peux faire quelque chose à partir de ce constat. »

Face à la fiction qu’est l’histoire officielle argentine, vous avez considéré que vous, cinéaste de films de fiction, pouviez lui opposer un documentaire ?
On pourrait dire ça, mais en fait c’est plus complexe. Il s’agit moins de l’opposition entre vérité documentaire et mensonge fictionnel que de l’élaboration d’un contre-récit, face au storytelling mensonger au service d’une classe sociale. Parce que les descriptions de ce qui s’est réellement passé lors de la colonisation, et continue depuis, existent mais ces récits n’avaient pas de poids, n’étaient pas reconnus, ne pesaient pas sur le fonctionnement et l’imaginaire collectif.

Dès lors, il s’agirait de créer une autre fiction pour contrer la fiction officielle ?
Non, je crois que le pouvoir du cinéma ne réside pas dans le fait de créer une autre histoire, mais dans celui de saisir l’histoire que nous connaissions et de faire ressortir à quel point elle est arbitraire. Il ne s’agit pas de dire « ce n’est pas ça, mais plutôt ça », mais de mettre en évidence les ressorts, fonctionnements et effets de la fiction dominante. Pour moi, le cinéma ne consiste pas à opposer une intrigue à une autre, mais à montrer la construction d’une intrigue.

Le film est très fort en ce qu’il ne déconstruit pas seulement un récit mais certains régimes d’images. Avant la mise en chantier de Nuestra Tierra, il y avait déjà des images, à commencer par la vidéo de l’assassinat. Ce que vous faites grâce au cinéma est aussi contre la vidéo, ou plutôt les usages qui en sont faits, et qui sont bien lisibles dans le cadre du procès et de la manière dont les avocats des assassins s’y réfèrent.
Oui, c’est ça. Le cinéma comme construction, comme moyen qui peut aussi utiliser d’autres images, dont la vidéo, mais aussi les photos, les fresques dans l’église, etc., mais d’une certaine manière.

Comment se sont passées vos premières rencontres avec les Chuchas, la communauté autochtone ?
Au début, j’ai eu beaucoup de mal, car la souffrance des autres me met très mal à l’aise. J’ai l’impression que ce n’est pas à moi de m’en mêler. C’est un peu comme si je m’immisçais dans l’intimité des gens, et cette communauté était très meurtrie. La première fois que nous avons regardé ensemble la vidéo sur mon ordinateur a été un moment terrible. J’ai pris la mesure de ce que signifiait cette image pour eux, bien au-delà de ce qu’elle était pour moi à qui elle avait déjà paru si forte. En ressentant ce que cela leur faisait, j’ai commencé à éprouver une nouvelle relation avec les outils que j’avais utilisés toute ma vie. Avec l’image et le son, avec la représentation. En voyant comment ils réagissaient, en voyant la femme de Chocobar qui quittait la maison, qui s’agitait, qui marchait de long en large, qui ne voulait pas regarder l’image. Et cela s’est encore accru lorsque les Chuchas ont revu la vidéo sur grand écran, d’abord dans la salle communautaire puis dans une salle de cinéma. Ce processus m’a permis de comprendre quelle pouvait être la puissance du cinéma, très au-delà de ce que j’avais expérimenté auparavant, comme spectatrice et comme réalisatrice.

À la fin de Nuestra Tierra figure une séquence où des membres de la communauté regardent un film sur grand écran…
Ils regardent les rushes que nous avions filmés, ainsi que des séquences tournées par les jeunes. En parallèle à la réalisation de Nuestra Tierra, nous avons organisé un atelier de cinéma. Avant de commencer le tournage, avec mon ami Ernesto de Carvalho, l’un des réalisateurs de La Transformation de Canuto, qui est un film extraordinaire, nous avons mis en place cet atelier auquel ont participé sept jeunes de la communauté. Ils ont ensuite constitué une sorte de deuxième équipe au sein de notre équipe de tournage, plusieurs des séquences qui se trouvent dans le film ont été tournées par eux. Surtout, cela a permis à l’ensemble de la communauté de comprendre ce que nous faisions, y compris les problèmes techniques qu’il nous arrivait de rencontrer. Les participants à l’atelier ont également réalisé un court métrage, qu’ils ont mis sur Internet, mais auquel ils veulent retravailler. Dans le cadre de l’accord que nous avons conclu avec la communauté, nous leur avons laissé une caméra et un ordinateur pour le montage, afin qu’ils puissent continuer

Donc la communauté a été partie prenante dans la conception et la réalisation du film ?
Oui, mais j’ai été d’emblée très claire sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un film collectif. C’était mon film, dont j’assumais la forme finale, mais qui se faisait en échanges constants avec eux. Je ne voulais surtout pas de cette imposture qu’est trop souvent l’idée de films collectifs, qui a fréquemment cours en Argentine comme d’ailleurs dans beaucoup d’autres lieux.

Nous parlons de « la communauté », mais que désigne ce terme exactement ? On parle de combien de personnes ? Et qu’est-ce qui définit l’appartenance à cette communauté ?
Concrètement, c’est une quarantaine de familles, 400 à 500 personnes. Lorsque je suis arrivée, j’ai d’abord parlé avec des proches de Javier Chocobar, qui avaient des responsabilités, ainsi que le vieil homme qu’on voit dans le film, celui qui aimait beaucoup Ben Hur au cinéma. Et ensuite peu à peu j’ai tissé des liens avec d’autres, avec les jeunes, grâce à l’atelier, etc. Mais il est très important de questionner cette notion même de communauté : la politique argentine l’utilise pour manipuler les situations, en essentialisant les appartenances, comme si c’était un bloc fixe. Alors qu’il y a aussi des conflits internes aux communautés, qu’il serait absurde de représenter comme des groupes constamment soudés, unanimes.

Il est significatif que, dans le film, on voit l’avocate des meurtriers remettre en question la notion de communauté, et les modalités d’appartenance.
En effet, c’est une faille, ou une complexité, qu’elle essaie d’utiliser. Se percevoir comme « indigène » ou « autochtone » n’est pas une obligation liée à la naissance. Ceux qui le souhaitent peuvent déclarer « je suis autochtone » lors du recensement, mais on voit deux jeunes au procès qui affirment « je ne suis pas autochtone, je ne sais pas si la communauté existe ». Ils sont originaires du même endroit que les plaignants, ils sont parents, mais ils ne veulent pas être considérés comme autochtones.

On comprend à ce moment que la communauté est une construction en constante évolution. Ça n’existe pas comme un donné.
Voilà. « La communauté » comme entité fixe, c’est un mythe colonial. Croire que c’est quelque chose de monolithique, qui reste immuable à cet endroit précis est là aussi une fiction.

J’avais eu connaissance il y a quelques années d’un dossier de présentation du film qui comportait beaucoup d’autres éléments, notamment sur l’histoire de la colonisation et les déplacements forcés des peuples autochtones, éléments qui n’apparaissent pas Nuestra Tierra. Celui-ci est principalement structuré autour du déroulement du procès.
En quatorze ans, j’ai accumulé un gigantesque matériel, très hétérogène, qui a donné lieu à plusieurs formulations du projet. Mais il me fallait un élément pour organiser le plus possible d’aspects de manière lisible pour le spectateur, le déroulement du procès permettait cela. Tout le monde connaît la dramaturgie judiciaire, les différents épisodes, la scénographie, donc cela offre une sorte de carte où je peux faire apparaître les autres dimensions de ce qui ne se résume évidemment pas au procès Chocobar. Ça a été une décision très simple.

Quand avez-vous pris cette décision ?
La forme du film s’est imposée au montage. Les scénarios successifs servaient davantage à cerner les idées présentes dans le film qu’à définir précisément comment le tourner. L’essentiel, pour moi, concernait la possibilité de faire circuler le film. Nous avons un problème très grave dans le système éducatif argentin concernant l’existence des communautés. Tous les enfants, y compris ceux issus des communautés autochtones, apprennent une histoire falsifiée, qui nie l’histoire des Indiens, et jusqu’à leur existence, histoire à laquelle tout le monde finit par adhérer au moins en partie, sans s’en rendre compte.

Mon pari est que le cinéma peut contribuer à faire accepter émotionnellement l’existence des Indiens. Pas pour comprendre toute l’histoire dans ses moindres détails, ce à quoi nous travaillerons peut-être plus tard, mais pour comprendre qu’il y avait là une existence légitime, humaine, et tout un mécanisme de déni. Il me semble que si on parvenait à faire comprendre cela, on rendrait un immense service à la communauté argentine dans toutes ses composantes en lui faisant comprendre : de quoi sommes-nous faits, nous, les Argentins ? Le pari de Nuestra Tierra est là. Avec tout ce que j’avais, j’aurais pu faire un film de cinq heures, mais il n’en était pas question. Dès le début, j’ai dit aux producteurs que le film ne durerait pas plus de deux heures, pour qu’il puisse être montré dans les écoles. Et qu’il soit compréhensible pour un enfant de 12 ans qui, dans bien des cas, sait à peine lire.

C’est avoir une immense confiance dans les puissances du cinéma.
Tout à fait. Je fais des films depuis 30 ans[2], jamais je n’ai autant cru aux puissances et à la nécessité du cinéma. J’ai le sentiment que le monde se trouve actuellement dans une situation où le cinéma a vraiment un rôle urgent à jouer et un formidable potentiel en tant qu’outil. Je le perçois comme une réponse nécessaire à tout ce qui est biaisé et malmené par les mots.

Et aussi par d’autres types d’images, qui apparaissent dans votre film…
Exactement. C’est un champ de bataille où tous les outils, tous les dispositifs ne se valent pas.

Les photos sont une autre ressource d’image importante dans le film. Quand avez-vous découvert l’existence de ces considérables archives ?
J’ai d’abord ignoré leur existence. (…)

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Bouquet d’histoires et floraison de présence – sur Prénoms de Nurith Aviv

Avec son nouveau film, et nouvelle composante d’une recherche au long cours sur les puissances des mots par les moyens du cinéma, Nurith Aviv explore les multiples échos qu’éveillent les prénoms, entre eux, et chez celles et ceux qui les portent. L’ambitieuse créativité de la réalisation sous les apparences d’une extrême modestie convoque la grande histoire du monde, en même temps que les trames de l’intimité.

inéaste et cheffe opératrice, Nurith Aviv a tourné vingt films dont douze, tous ceux qu’elle a réalisés depuis D’une langue à l’autre en 2004, sont explicitement en relation avec la langue, les langues, les mots… Cette aventure au long cours, qui mène à travers l’Europe et le Moyen-Orient, à travers les mémoires individuelles et les séismes de l’Histoire, des mythes et de l’actualité, trouve avec Prénoms une nouvelle manifestation, particulièrement féconde. Cette fécondité, cette munificence même, tient en partie à la mise en œuvre d’un paradoxe bien connu, mais pas plus aisé pour autant à activer.

Il s’agit de s’appuyer sur les vertus d’un dispositif aussi simple et lisible que possible, quelques règles rigoureusement observées, et qui semblent rigides, pour faire surgir des singularités vives. Le film est ainsi composé de douze épisodes, douze portes qui s’ouvrent devant la réalisatrice et sa caméra, douze bouquets de fleurs offerts : douze rencontres avec douze personnes amies, chez elles. Dans l’intimité de leur logis, elles parlent de cela qui est toujours si personnel, leur prénom. Les séquences sont organisées par ordre alphabétique, Chowra, Edouard, Gulya… jusqu’à Zeynep.

La rigueur du dispositif peut être source de quelque chose de mécanique. Ici c’est le contraire, et la fermeté du rituel, avec cette parole enregistrée, image et son, en un plan séquence avec une caméra fixe, s’avère offrir les meilleures conditions pour que s’épanouissent des récits riches d’émotion, d’humour, de complexité chaque fois différente, dans des registres très variés. Les grandes ombres du XXe siècle, les grands élans d’espoir aussi, se sont traduits dans la manière dont des parents ont choisi de nommer leur fille ou leur fils, parfois dont les circonstances, les exils, des erreurs bureaucratiques ou des ruses affectives ont modifié ces « noms choisis », comme on dit parfois en anglais.

La cinéaste de Traduire (2011) sait de longtemps les sens multiples que suscite le fait de se mettre à parler d’un mot, a fortiori celui qui nous est le plus familier, son propre prénom – qu’on l’aime ou qu’on le déteste, ou encore qu’on ait changé d’avis à son sujet. Tandis que les récits en effet s’épanouissent, des plans en insert des fleurs apportées au début de la rencontre surgissent, comme des marques de respect aux puissances de la métaphore. Oui, la parole fleurit, et cela fait image.

Faire vibrer la notion d’identité

Chaque histoire ici narrée est mémorable, mais il faut savoir filmer celle ou celui qui la raconte pour qu’elle devienne partageable. C’est cette justesse qui permet par exemple de guetter ce qui relève de l’amour pour son père, le grand intellectuel arabe Abdelwahab Meddeb, sur le visage de sa fille Hind lui reprochant de l’avoir affublée de ce prénom qui fut celui d’une figure des temps fondateurs de l’islam, mais qu’autour d’elle personne ne savait prononcer. Il faut capter comment, en racontant cette héroïne poétesse et guerrière, violente et philosophe, la jeune femme se réapproprie sa mémoire en même temps que celle de cette autre Hind, la sublime et sulfureuse héroïne de Gare centrale de Youssef Chahine, Hind Rostom, dont le prénom ouvrira à Hind Meddeb les possibilités de tourner en Égypte et au Liban les documentaires qui ont marqué les débuts de son parcours de journaliste et de réalisatrice.   

De toutes les rencontres, la plus exemplaire est peut-être celle de cette jeune personne, Judith, à la fois attachée à une appartenance communautaire juive qu’elle s’est construite et pour laquelle son prénom a joué un rôle, activiste antiraciste d’extrême gauche et interrogeant de manière critique les assignations de genre. Avec elle de manière explicite, mais en fait tout au long du film, c’est la notion même d’identité qui vibre, résonne, vacille, questionne. Voire qui se cristallise parfois dans la graphie même du prénom, ce « w miraculeux » dont la présence ou l’absence se charge de sens, de révolte ou de joie, pour Tewfik que d’autres orthographièrent autrement, en un processus véridique et qui pourtant semble inventé par Georges Perec. La joie aussi, autrement, surgit : c’est le sens du prénom, Yue, de la professeure chinoise de français, grâce à sa mère qui a changé le caractère correspondant au même mot, mais qui à l’origine signifiait « dominant ». C’était en pleine Révolution culturelle, à Shanghai…

Le cinéma, qui n’est pas une langue

L’amitié qui lie Nurith Aviv à chacun et chacune, amitié très perceptible, volontairement rendue visible, permet que ces récits et ces explications baignent dans une lumière chaleureuse, respectueuse, attentive aux singularités de chacune et chacun. Et permet d’en sourire, voire d’en rire franchement, d’une manière communicative qui invite à rejoindre les cheminements de ces personnalités particulières, aux métiers variés même si plutôt dans le monde de la culture et de l’enseignement – mais avec aussi une ingénieure, un rabbin, un psychanalyste. Le cadre fixe de l’image devient l’écrin de mouvements, chaque fois différents par leurs rythmes, leur ampleur, leur musicalité, mouvements qui sont ceux de la parole et, à travers elle, d’univers entiers qui se devinent, d’imaginaires qui émettent leur longueur d’onde spécifique.

Une des belles caractéristiques de Prénoms tient à ce que ce qui semble n’être composé que des mots des femmes et des hommes rencontrés ne pourrait être ni de la radio, ni de l’écrit. Il faut ces corps et ces visages, il faut ces postures pas toujours contrôlées et ces mimiques infimes qui naissent sur un visage, qui animent un déplacement de la main, il faut ces éléments de mobiliers plus ou moins discrets, bien sûr choisis et bien sûr authentiques, pour que se déploie la richesse des significations, perçues ou pas par qui parle et par qui filme. (…)

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Pas si vide – sur « La Maison vide » de Laurent Mauvignier

Le considérable succès public du roman de Laurent Mauvignier met davantage en lumière une dimension majeure de La Maison vide, au-delà de ses qualités dûment soulignées à sa parution. L’ouvrage consacré par le prix Goncourt construit en effet le grand récit, inexistant jusqu’alors, d’une France qui fut majoritaire et dont l’existence et la mémoire sous-représentée influent profondément sur notre actualité.

Avant même la consécration du prix Goncourt, le treizième roman de Laurent Mauvignier avait déjà attiré l’attention et les louanges de la critique et de nombreux lecteurs. On ne saurait donc considérer qu’il a été insuffisamment remarqué, à la hauteur de ses immenses qualités littéraires.

Mais le phénomène de librairie qu’il est depuis devenu, avec quelque 540 000 exemplaires de cet ouvrage de 750 pages, n’est pas seulement extrêmement réjouissant. Ce phénomène invite à réexaminer ce qui est effectivement lu par ces si nombreux lecteurs. Et d’autant plus que l’immense majorité d’entre eux découvrent avec ce livre l’œuvre de son auteur, œuvre qui, sans être confidentielle, n’a jamais connu une popularité comparable.

Or la quasi-totalité des commentaires publiés à la sortie du livre ou à l’occasion de la proclamation du Goncourt ont porté leur attention sur trois aspects particulièrement sensibles aux yeux des rédacteurs de ces critiques. Ces trois angles d’approche sont parfaitement légitimes, et justifiés dans le cas du désormais best-seller des Éditions de Minuit. Mais ces éclairages laissent en grande partie dans l’ombre au moins une dimension majeure de l’ouvrage, qui est pourtant de nature à toucher un très grand nombre des lecteurs, et surtout ceux qui ne sont pas familiers de l’auteur et de son œuvre.

Racontant, depuis le présent et parfois à la première personne du singulier, des pans de l’histoire de sa famille entre le début et le milieu du XXe siècle, le narrateur s’exprime en se situant lui-même dans cette grande demeure d’une campagne du centre de la France qui a hébergé tous les protagonistes du livre, demeure qui est ce que désigne le plus littéralement le titre de l’ouvrage. Il était donc très naturel que les commentateurs du livre insistent sur tout ce qui, dans le texte, corrobore l’idée que ce lieu et cette famille sont bien la maison d’enfance et la véritable famille de l’écrivain, dans un endroit fictif, le bourg de La Bassée, déjà identifié à l’occasion de précédents livres de l’auteur comme la transposition de Descartes (Indre-et-Loire), où Mauvignier a en effet passé une partie de son enfance.

La compétence des commentateurs sur les aspects autobiographiques du livre, en même temps que l’incitation à mettre en avant ce lien, se sont largement renforcées du fait de la parution dans le cadre de la rentrée littéraire 2025, en même temps que La Maison vide, de Quelque chose d’absent qui me tourmente, livre d’entretiens avec Pascaline David, également aux Éditions de Minuit. Mauvignier y revient en détail sur son parcours personnel et la manière dont celui-ci nourrit son écriture.

En outre, il allait de soi pour quiconque avait, au moment de cette fameuse « rentrée », à commenter l’ouvrage, de l’inscrire dans la puissante vague, pour ne pas dire le tsunami de livres consacrés à la famille, principalement aux parents, qui a submergé les tables des libraires français à la fin de l’été dernier. La cause était donc entendue, La Maison vide était l’un des plus remarquables représentants de ce tropisme envahissant consistant à revenir sur son propre passé familial, et tous les indices étaient présents pour rattacher l’écrivain aux personnes et aux situations décrites par lui.

À ces deux dimensions – le récit autobiographique et l’appartenance à la tendance au retour sur les générations – très généralement repérées par les commentaires s’en ajoute une troisième, elle aussi parfaitement fondée : le fait d’y voir de la part de Laurent Mauvignier la proposition d’une sorte d’art romanesque, de déclaration par l’exemple des puissances de la littérature. Il est bien naturel que les critiques, souvent eux-mêmes écrivains et/ou enseignant la littérature, soient particulièrement attentifs à cet aspect – c’est exemplairement le cas de Tiphaine Samoyault dans Le Monde ou de Fabrice Gabriel sur AOC lors de leur recension de l’ouvrage.

Et en effet, au-delà de ce qui y est raconté, l’auteur met en œuvre un dispositif littéraire ayant valeur d’exemple des puissances de l’écriture romanesque. Son livre donne accès à une histoire aux multiples protagonistes durant une période longue, histoire qui se revendique comme décrivant une, ou des réalités, en frayant un chemin original au sein de ce qui relève de l’archive, de la documentation, du souvenir, comme de l’usage revendiqué d’inventions narratives. Ces inventions narratives, ces éléments de fiction affichés comme tels dans le texte se placent sous le triple signe de la vraisemblance (ça a pu se passer ainsi), de la cohérence (pour relier deux faits qui sinon demeureraient disjoints et illisibles) et de l’incarnation (pour donner une épaisseur humaine, notamment dans l’intimité, voire dans le for intérieur de telle ou tel).

Ce procédé et l’affichage de ce procédé contribuent à rendre le livre si vivant, si habité, et simultanément poursuivant une sorte de jeu au second degré avec son lecteur, dont à l’occasion des clins d’œil, telle la répétition de la formule « la minuscule préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser » qui accompagnera longtemps l’évocation de la plus âgée des trois femmes au centre du récit. Ces apports concernant les personnes-personnages s’enrichissent d’ailleurs d’une pratique comparable concernant les objets, à commencer par le piano qui trône dans le salon, la maison elle-même, et certains paysages ou lieux ouverts, dont le cimetière. Une autre ressource, dûment remarquée par les commentateurs du livre, concerne la mobilisation de l’absence – ce qui n’est pas dit, pas montré, pas raconté, pas retenu – comme agent actif d’une évocation plus complète des parcours et des destins, des heurs et malheurs, rêves et erreurs de celles et ceux qui peuplent ce microcosme à la fois clos et pas coupé du vaste monde, à la fois relativement figé et pas coupé des grands tumultes de l’Histoire.

Aucune révélation

Traité d’écriture par l’exemple en même temps que récit autobiographique et contribution au mouvement massif de retour littéraire sur l’héritage familial, La Maison vide est bien tout cela, sous une forme remarquable et remarquée. Mais il est encore davantage, et il l’est inévitablement d’autant plus que son nombre de lecteurs incite à penser qu’une majorité n’a pas ces aspects particuliers de l’œuvre pour principal centre d’intérêt. (…)

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Le long voyage de Frederick Wiseman aux côtés de la complexité du réel

Frederick Wiseman est mort à Cambridge (Massachusetts) le 16 février 2026. Il était âgé de 96 ans. Il laisse une œuvre documentaire immense, qui a accompagné, aux États-Unis et en France, le fonctionnement d’institutions et d’organismes humains de toutes natures, en mobilisant comme personne les ressources particulières du cinéma. En 2024 et 2025, la rétrospective « Frederick Wiseman, nos humanités » organisée par la Cinémathèque du documentaire et le Centre Pompidou avait remis en lumière l’ensemble de son travail.

Avec 45 longs métrages documentaires en 55 ans, de Titicut Follies en 1967 à Menus-Plaisirs en 2023, son nom est presque devenu synonyme de « documentariste ». L’immensité du travail accompli par ce cinéaste, même s’il a également signé en France deux œuvres de fiction minimalistes, chacune avec une seule actrice, Catherine Samie dans La Dernière Lettre en 2002 d’après un chapitre de Vie et destin de Vassili Grossman et Nathalie Boutefeu dans Un couple en 2022 d’après les lettres de Sophie Tolstoï à son mari, légitime cette assimilation.

Celle-ci est renforcée par l’ampleur des thèmes abordés, la durée de la plupart des films – le plus long étant Near Death (1989) qui, durant 358 minutes, déploie les multiples interactions humaines dans un service de soins intensifs à Boston. Les 272 minutes de City Hall[1], en 2020, sont consacrées au fonctionnement de la municipalité de cette même ville, celle où il est né et près de laquelle il est mort.

Continuité et malentendus

Les dates et les durées de ces films sont importantes, elles signalent la continuité d’une démarche à travers les décennies. Cette continuité, incontestable, a aussi pu donner lieu à des malentendus. Si l’approche d’ensemble reste effectivement la même, le cinéma de Wiseman a évolué au fil des ans.

Mais des malentendus, il y en eut aussi dès le début. Lorsque le jeune juriste diplômé de Yale et devenu enseignant à Harvard choisit de se consacrer entièrement au cinéma, il commence par se faire le producteur d’une des principales figures de l’avant-garde newyorkaise, Shirley Clarke, pour son film consacré à un groupe de jeunes Noirs marginalisés de Harlem, The Cool World (1963).

Celui qui est alors aussi fondateur d’une association d’action solidaire, l’Organisation for Social and Technical Innovation (OSTI), suscite une polémique dès son premier film, réalisé au sein de l’unité carcérale psychiatrique de l’hôpital de Bridgewater (Massachusetts), Titicut Follies. Récompensé dans les festivals européens, il est interdit aux États-Unis. Le film, et le procès qui s’en est suivi, ont contribué à installer la figure d’un réalisateur critique des institutions. Ce n’est pas faux, mais extrêmement réducteur.

Durant la période où Wiseman tourne ses quinze premiers films, la fin des années 1960 et les années 1970, l’atmosphère générale est à la dénonciation virulente de l’ensemble des modes de fonctionnement de la société.

Et un cinéaste qui documente le fonctionnement d’un lycée (High School), d’un commissariat (Law and Order), d’un hôpital newyorkais (Hospital), ou d’un tribunal pour mineurs dans le Sud des États-Unis (Juvenile Court), est presque mécaniquement perçu comme un critique d’une organisation sociale injuste et oppressive, qu’il s’agit de renverser. Critique, Wiseman l’est assurément. Mais il est extrêmement simplificateur, et rendant bien mal justice à son travail de cinéaste, de décrire ses films sous ce seul éclairage.

Le cas exemplaire de Welfare

Un bon exemple serait la manière dont est reçu ce que beaucoup considèrent, à juste titre, comme un de ses chefs d’œuvre et un sommet de l’histoire du documentaire, Welfare[2], tourné en 1975 dans un centre d’aide sociale à New York. S’il met en évidence des dysfonctionnements de l’organisme public, la présence du racisme, les multiples formes de misères matérielles, affectives et psychiques qui y sont apparentes, il impressionne plus encore par la multiplicité des chemins qu’il invite ses spectateurs à parcourir.

Dans les grandes salles d’attente où patientent des centaines de demandeurs d’aide en situation d’extrême précarité, le film observe les corps, les visages, se rend disponible à ce qui vibre de singulier, d’humain et, oui, de beau, chez ces personnes aux apparences souvent abîmées, aux comportements fréquemment troublés.

Au fil de gros plans bouleversants, c’est comme si le film se demandait constamment qui il allait accompagner à présent. Ensuite s’accomplit, à un guichet, de part et d’autre d’un bureau – parfois dans un couloir ou dans le hall d’entrée – la rencontre entre une employée et une personne venue chercher l’une des assistances (logement, nourriture, soins) susceptibles d’être obtenues dans cet endroit.

Systématiquement, Wiseman montre d’abord la personne qui demande. Il l’écoute, la regarde. Seulement ensuite apparaîtra celui ou celle qui lui répond. Entre ces deux rôles, incarnés par des gens très différents, se joue une immense variété de relations, un catalogue incarné des rapports de compassion, de domination, de manipulation, de confrontation, de réflexion, de rébellion que des humains sont capables de mettre en œuvre ensemble.

La centralité de l’écoute

Les films de Wiseman n’ont jamais été des tracts ni des pamphlets. Le réalisateur peut éprouver de la colère et de la tristesse face à ce qu’il filme ; c’est toujours d’abord une attitude fondée sur l’écoute, la disponibilité à ce qui advient ici et maintenant qui guide sa pratique cinématographique. « Écoute » est un mot approprié ici : depuis ses débuts, et imperturbablement depuis, contrairement à la plupart des documentaristes lorsqu’ils occupent un poste technique sur leur tournage, Frederick Wiseman ne tient pas la caméra, mais le micro. Et c’est avec sa perche qu’il guide ce que filmera son opérateur, qui aura été très longtemps, à partir de 1978 et jusqu’à 2020, son vieux complice John Davey.

Ce qui focalise l’intérêt de Wiseman, ce ne sont pas d’abord les absurdités, les injustices ou les inégalités du système – même si celles-ci ne manqueront pas d’apparaître – mais le système lui-même, comme système.

Par « système », il faut entendre ici un ensemble complexe de processus, où l’organisation générale de la société influence évidemment tout ce qui se produit, mais qui reconnaît aussi leur agentivité aux individus, les manières dont ils se parlent (ou pas), se regardent, s’approchent, leur possible énervement, ou fatigue, ou moments de gaieté. Et encore : les bâtiments, les couloirs – très importants, les couloirs –, les éclairages, les distances à parcourir, les rapports entre l’intérieur et l’environnement extérieur. Cela vaut pour les grandes structures auxquelles il a consacré de si nombreux films, mais aussi pour un monastère (Essene), un grand magasin (The Store), un gymnase de province (Boxing Gym), un restaurant de haute gastronomie dans la province française (Menus-Plaisirs[3]).

L’expérience et la durée

Aussi simplificatrice que de le résumer à la dimension critique de ses films – même si celle-ci existe – est l’étiquette de Wiseman « documentariste des institutions ». D’abord parce qu’il a aussi filmé bien d’autres choses, mais surtout parce qu’il n’a jamais filmé « l’Hôpital », « l’École », « la Prison », « L’Armée ».

Selon une approche qu’on peut, en partie, rapprocher de celle du sociologue Erving Goffman (qui avait lui aussi débuté par une recherche au long cours dans un asile, et a recouru à des parallèles avec le cinéma dans son livre Les Cadres de l’expérience[4]), il a filmé un hôpital particulier, un lycée, des militaires, etc. En déployant énormément d’efforts, de talents et de temps pour accompagner au mieux la complexité des processus, sans jamais les simplifier.

Ce temps, essentiel, est bien sûr souvent (pas toujours) celui de la durée des films, et beaucoup sont d’une durée inhabituelle. Mais il s’agissait d’abord, plus encore que du temps, variable, du tournage, du temps du montage. À partir du matériel enregistré, il composait durant des mois, parfois pendant plus d’un an, l’organisation des images et des sons, des rythmes aussi, qui donnaient accès à ces gigantesques organismes vivants qu’il avait filmés.

Si Frederick Wiseman est un très grand cinéaste, c’est dans une grande mesure parce qu’il est un très grand monteur. Avec, à l’occasion, le recours à plusieurs films. S’il est possible de faire place à la complexité d’un ensemble de pratiques dans le cadre d’un film, dût-il durer six heures, Wiseman le fera. Mais s’il s’avère nécessaire d’organiser la mise en forme de la diversité complexe et significative, par exemple, des formes de prises en charge des handicaps au sein d’une institution en quatre films, il le fera aussi. Et ce seront les passionnants Blind, Deaf, Adjustment and work et Multi-Handicapped en 1986, tournés dans des lieux dédiés de la même ville d’Alabama.

Le cas exemplaire de At Berkeley

Avec les années, Frederick Wiseman avait développé un savoir-faire qui rend non seulement éclairantes mais passionnantes, et souvent très émouvantes, des situations toujours d’ordinaire considérées comme ennuyeuses et profondément non-cinématographiques, telles que des réunions de travail autour d’une table. Cela vaut pour un grand musée européen (National Gallery) comme pour un cabaret parisien pour touristes riches (Crazy Horse). Ou de manière particulièrement exemplaire, pour une grande université californienne, avec At Berkeley, qui date de 2013 – et qui reste tout aussi passionnant, même si la situation a, comme on sait, évolué depuis dans les établissements académiques américains.

Ce documentaire de quatre heures concerne une université, symbole de l’excellence de l’enseignement supérieur public, dans un pays où l’enseignement privé est supposé roi – Berkeley est régulièrement classée troisième meilleure université du monde après Harvard et Stanford. Berceau d’une recherche de haut niveau en sciences sociales comme en sciences dures, elle fut aussi le cœur de la contestation et de la contre-culture américaines des années 1960-1970, et a cherché depuis à en préserver une partie de l’esprit.

Mais Berkeley est aussi une cité dans la cité, un énorme assemblage de populations diverses avec les singularités d’une vie de campus format XXL. (…)

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Jonás Trueba : « Je ne suis pas un réalisateur professionnel »

Il est une des grandes figures, à la fois modeste et ambitieuse, du cinéma contemporain. Ses films mettent en œuvre un humour et une sensualité portés par une éthique et des stratégies radicales. Entretien avec le jeune réalisateur espagnol d’Eva en août et de Septembre sans attendre, à l’occasion de la sortie de La Reconquista et de l’intégrale que lui consacre le Centre Georges-Pompidou.

Mercredi 28 janvier sort dans les salles françaises un film inédit, moment de grâce cinématographique au plus près des émotions, proposition accueillante et ludique, traversée de surprises et de déplacements ouvrant sur une méditation autour de la mémoire aussi riche que légère. Jamais sorti en France, La Reconquista se construit autour des retrouvailles, toute une soirée et une nuit, d’un homme et une femme qui ont été amoureux depuis le lycée, puis qui s’étaient séparés. Réalisé en 2016, il s’agit du quatrième long métrage de Jonás Trueba, qui en a à ce jour réalisé huit. Plus exactement huit déjà connus. Bien assez pour constituer ce qu’on appelle une œuvre, et pour que le Centre Pompidou consacre une rétrospective intégrale à cet auteur de 45 ans. Elle s’ouvre le 27 janvier au MK2 Bibliothèque, qui accueille la programmation cinéma du Centre durant la fermeture du bâtiment de Beaubourg.
Cinéaste singulier mais dont le travail repose sur une approche collective au long cours, le réalisateur espagnol qui a été découvert en France en 2019 grâce à son cinquième long métrage, Eva en août est notamment l’auteur du récent Septembre sans attendre sorti l’automne dernier. Signataire d’un ensemble de films qui accompagnent avec sincérité et humour sa propre évolution tout en renouvelant les potentialités du langage cinématographique avec une grande créativité formelle, il a tourné pour le programme du Centre Pompidou plusieurs nouveaux titres. Il revient ici sur son cheminement, et sur l’étape majeure qu’est La Reconquista dans ce parcours. Entre autres parce que l’interprète de la jeune femme dans le film, Itsaso Arana, devient alors la partenaire de création de la quasi-totalité des films suivants de Trueba, comme actrice et comme coscénariste.
À l’intégrale du Centre Pompidou s’ajoute la parution du premier livre consacré au cinéaste, Jonás Trueba. Le cinéma, c’est vivre trois fois plus (Éditions de l’Œil), composé par les programmatrices et autrices Eva Markovits et Judith Revault d’Allonnes, ouvrage qui comprend de nombreux documents et entretiens avec Trueba et ses compagnes et compagnons de travail. J-M. F.

La première image de La Reconquista est un carton où on lit « Grâce à l’amitié et à la confiance de… » suivi d’une longue liste de noms. Qui sont celles et ceux que vous saluez ainsi ?
En effet, j’ai voulu commencer mon quatrième long métrage par ce signe de reconnaissance. Ces noms sont ceux des personnes qui m’ont permis de réaliser mes trois premiers films – certaines ont continué de m’accompagner, d’autres non. En 2016, au moment de La Reconquista, j’avais conscience, même de manière forcément un peu vague, que j’étais en train de tourner une page. Cela me convenait mais je savais que je n’aurais jamais pu arriver là sans ce qui s’était produit avant, et tous ces gens qui m’avaient tellement aidé et accompagné. La Reconquista est le premier film pour lequel j’ai reçu des aides publiques, pour lequel j’ai travaillé dans des conditions plus professionnelles, ceux d’avant ont été réalisés dans des conditions… très artisanales. Et donc dans cette liste se trouvent les interprètes de mes deux premiers films, le coscénariste, le producteur, des techniciens, des gens qui, même de loin, ont accompagné de manière très généreuse mes premiers pas. La Reconquista est un film-charnière dans mon parcours, et il était nécessaire de signaler d’où il venait et grâce à qui.

Quel souvenir gardez-vous de l’écriture de ce film ?
Auparavant, j’avais réalisé un film très écrit, Todas las conciones hablan de mí (« Toutes les chansons parlent de moi »), puis deux films sans scénario, Los Ilusos (« Les Illusions ») et Los exiliados románticos (« Les Éxilés romantiques »), réalisés de manière totalement intuitive, dans le mouvement du tournage puis du montage[1]. La Reconquista est partiellement réalisé ainsi, mais d’une manière bien plus réflexive, plus posée. C’est aussi mon premier film qui interroge la relation au temps. Durant toute la préparation, au cours d’innombrables discussions avec des amis, dont le producteur Javier Lafuente, les techniciens, les acteurs, dans tant et tant de bars et de cafés où nous nous retrouvions, je ne parlais que de la forme du film. Pas du détail de ce qu’il raconterait mais de sa structure, qui devait être en trois parties, mais comme un compte à rebours, 3, 2, 1. Et je me souviens que je montrais, avec les doigts de la main, la taille relative que devait avoir chaque partie – la troisième, au début, de loin la plus longue, puis la deuxième très courte et la première, à la fin, d’une longueur intermédiaire. Il me semblait, il me semble toujours que cela introduit des tensions, des ruptures dont le film a besoin. Et cette forme orale pour avancer dans la conception du film au fil de ces conversations participe du résultat. La partie la plus écrite est celle qui se trouve à la fin du film, avec les adolescents. J’ai passé beaucoup de temps avec les deux jeunes acteurs, Candela Recio et Pablo Hoyos, qui avaient 15 ans à l’époque. Nous avons énormément discuté, et de ces échanges sont nés des dialogues qui, eux, sont écrits. Nous avons tourné cette partie en premier, il s’est ensuite écoulé quatre mois, durant lesquels, avec les acteurs adultes, nous avons écrit une partie des scènes des deux premières parties. Mais d’une manière générale, il s’agit d’une forme d’écriture, avant et pendant le tournage, qui se développe principalement en collaboration avec les interprètes.

Y avait-il aussi des principes formels, dans la réalisation elle-même ?
Oui, je tenais au format de l’image, qu’on appelle seize neuvièmes, ou quatre tiers (le format du cinéma classique, avant l’arrivée des écrans larges), qui non seulement m’a toujours plu mais me paraissait correspondre au besoin d’un film presqu’entièrement concentré sur deux personnages. Il correspondait à la manière dont je voulais cadrer les visages, et j’ai aussi choisi de tout tourner avec une seule optique, un objectif 50mm, qui donne une échelle unique et cette proximité naturelle, proche de l’œil humain.

Le film s’ouvre par un long plan silencieux d’Itsaso Arana filmée de trois-quarts, en profil perdu, sur un fond neutre. Ce plan produit un effet singulier, en dehors de l’histoire et qui en même temps annonce beaucoup, y compris de ce qui deviendra votre longue collaboration avec elle, collaboration qui commence avec ce film et fait qu’elle sera l’actrice de trois de vos quatre films suivants.
J’ai su très tôt que j’allais avoir besoin de ce plan, mais longtemps je n’ai pas su à quel endroit le placer dans le film. C’est un portrait réaliste, et en même temps une image assez abstraite, y compris à cause de la couleur particulière de ce fond uni. Quand je l’ai tourné, je ne savais pas exactement ce que je cherchais mais je savais qu’il y avait quelque chose à capter de son état, et même de son âme. Ce plan n’a pas été tourné dans un décor du film, mais dans mon salon, où on a peint une partie de mur avec ce bleu particulier, uniquement pour créer cette image.

Dans La Reconquista en particulier, avec la présence à l’écran du chanteur compositeur Rafael Berrio[2], mais dans tous vos films, les chansons occupent une place importante.
Le film doit beaucoup à Rafael Berrio. Je lui avais demandé de jouer le père de Manuela, le personnage que joue Itsaso Arana, et aussi d’écrire une chanson pour le film. Non seulement il a accepté mais il a proposé d’utiliser d’autres chansons de lui, qu’il avait écrites quand il avait l’âge que j’avais moi-même au moment de tourner le film, c’est à dire 35 ans. Ces chansons, que je ne connaissais pas, m’ont permis de finir la construction du film, ont éclairé le chemin que j’allais prendre. Le fait d’écouter, dans le déroulement du film, deux de ses chansons, permet de construire le pont entre les périodes qui y sont évoquées.

Dans vos autres films également les chansons jouent un rôle important…
Oui, un peu de la même manière. J’ai pratiquement toujours envie, ou besoin, de recourir à des chansons qui condensent des aspects du films, ce sont souvent des chansons écrites par des amis, ou que j’écoute auparavant. On pourrait presque dire que dans chaque film il y a une chanson qui représente le film tout entier, qui en cristallise l’essentiel. Mais de façon différente à chaque fois. Et j’aime que le film fasse place non seulement à la musique, aux chansons, mais aux musiciens, aux chanteurs, qu’on les voie, que le film les écoute vraiment. Et bien sûr en gardant l’intégralité des morceaux. Souvent, les paroles sont comme le squelette du scénario, et la musique définit la tonalité de la réalisation.

Madrid est très présent dans vos films, la totalité de La Reconquista y est située. Qu’est-ce que ce que vous choisissez de montrer de Madrid raconte en particulier ? Ces lieux précis, les escaliers au début, les bars, ces rues particulières ont-elles un sens pour qui connaît bien la ville ?
Ce sont des lieux que tout madrilène reconnaîtra, et qui sont associés à un mode de vie, le mien, et pour une partie au moins à une génération, la mienne. On pourrait dire « tous les lieux du film parlent de moi », ce sont toujours des endroits avec lesquels j’avais une relation avant de les filmer.

Dans votre plus récent film, Septembre sans attendre, il est fait directement référence au livre du philosophe Stanley Cavell, À la recherche du bonheur[3] consacré aux comédies hollywoodiennes du remariage. C’est un thème qui court dans plusieurs de vos films, diriez-vous que La Reconquista était déjà une comédie du remariage ?
La Reconquista n’est pas une comédie, même s’il y a de nombreux éléments humoristiques mais plutôt moins que dans mes autres films. Celui-là a un aspect plus grave, qui tient sans doute à où j’en étais dans ma vie quand je l’ai réalisé. Mais il est certain que le film est habité par la question de la deuxième fois, qui est au principe de la comédie du remariage. Encore faudrait-il savoir avec qui il y aurait remariage, pour Olmo, le personnage masculin. Peut-être plutôt avec sa nouvelle compagne, Clara, et pas avec Manuela – le film ne tranche pas. Il y a un film d’Éric Rohmer que j’aime beaucoup, L’Amour l’après-midi, un film un peu vénéneux, autour de la tentation, qui mène à des perceptions et des actions qui gardent une ambiguïté quant au choix entre plusieurs relations possibles. Disons que mon film se souvient de celui de Rohmer, même s’il est très différent.

La Reconquista raconterait la reconquête de quoi ? Ou de qui ?
Je me souviens que lorsque je travaillais au montage avec Marta Velasco, qui est la monteuse de tous mes films, nous nous demandions souvent : qu’est-ce que le film aura raconté finalement, pour les spectateurs ? Parce qu’il suit souvent des pistes contradictoires entre elles, et entre lesquelles je ne voulais pas choisir. Mais je crois qu’on peut dire néanmoins qu’il s’agit de la reconquête du passé, de son passé, par le personnage masculin. Un passé qui a été non pas complètement oublié ni renié, mais qui avait perdu ses couleurs, son intensité, celle d’un premier amour, des mots qu’on a dits et écrits, les promesses qu’on s’est faites et qu’on a faites à d’autres, toutes ces choses qui font qu’on est qui on est, même sans le savoir. (…)

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L’année de toutes les inquiétudes du cinéma français

Sur fond de difficultés économiques et d’attaques concertées de l’extrême droite, le cinéma français a aussi connu en 2025 une baisse relative de la qualité et de la diversité de son offre artistique. Ces phénomènes sont liés, et la réponse aux menaces ne peut se dispenser de la revalorisation des ambitions créatives et des auteurs qui les portent.

C’est un camouflet très singulier et très significatif, qui n’a guère attiré l’attention. Le représentant de la France à la prochaine compétition des Oscars n’est pas un film français. Aucune irrégularité dans ce choix par des experts sous contrôle de la puissance publique, puisque, conformément au règlement, au générique figure en effet un producteur français, et un des meilleurs, Philippe Martin de la société Pelléas.

Mais quiconque se donnerait la peine, au lieu de lire le règlement, de regarder Un simple accident de Jafar Panahi, verra un film réalisé en Iran par un Iranien avec des acteurs tous iraniens à propos d’une histoire totalement liée à ce pays. Palme d’or ou pas, tactique efficace pour entrer dans les critères qui mènent à un possible Oscar ou pas, ce choix n’en dit pas moins quelque chose de clair. Parmi les titres sortis en 2025, pas un cinéaste français n’a signé un film susceptible de « représenter le pays », puisque c’est la formule employée.

Ce n’est pas le seul indice. Le Festival de Cannes de cette année, vitrine mondiale numéro un de l’excellence cinématographique, a été particulièrement riche en propositions mémorables : on mentionnera ici à nouveau le film de Panahi, mais aussi Sirāt d’Oliver Laxe, L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho, The Mastermind de Kelly Reichardt, Resurrection de Bi Gan, Valeur sentimentale de Joachim Trier, Jeunes mères des frères Dardenne, Fuori de Mario Martone, Deux procureurs de Sergei Loznitsa en compétition officielle, Le Rire et le couteau de Pedro Pinho, Magellan de Lav Diaz, Promis le ciel d’Erige Sehiri, Put Your Soul on Your Hand and Walk de Sepideh Farsi,Yes de Nadav Lapid, Miroir n°3 de Christian Petzold, Imago de Déni Oumar Pitsaev, Homebound de Neeraj Ghaywan… dans les autres sélections.

Soit, même si chacun ou chacune modifierait cette liste selon ses préférences, un ensemble considérable d’œuvres marquantes, et d’une extrême diversité d’origine et de style. Dont une caractéristique très inhabituelle est qu’aucun d’eux n’est français. Il y a eu des bons films français à Cannes, La Petite dernière de Hafsia Herzi, Nouvelle Vague (qui est, lui, un film français, même si réalisé par un Américain, Richard Linklater), Dossier 137 de Dominik Moll en compétition, La Vie après Siham de Namir Abdel Messeeh, Dites-lui que je l’aime de Romane Bohringer, Nino, Laurent dans le vent… Ce n’est faire insulte à aucun(e) de leurs auteurices de dire qu’ensemble ils constituent une présence française inhabituellement faible à un rendez-vous comme Cannes. Et ce ne sont pas les films de la même nationalité aux autres grands festivals internationaux (Berlin, Locarno, Venise, Toronto, San Sebastian…) qui auront modifié ce constat général, bien au contraire.

Baisse de la fréquentation et attaques d’extrême droite

Ce bilan qui fera de l’année 2025 une des plus faibles, artistiquement, de la production française depuis 70 ans, s’inscrit dans un contexte lui-même à la fois dégradé et anxiogène. La baisse de la fréquentation en salles, bien réelle à -15,6 % sur les onze premiers mois de l’année par rapport à la même période de 2024, y joue un rôle significatif. Même si les raisons de ces fluctuations sont multiples, et sont surtout le fait des blockbusters étatsuniens et du mode de fonctionnement des multiplexes, comme l’explicitait cet automne une analyse de l’ancien président de l’Association française des cinémas d’art et essai François Aymé dans Le Monde, cette baisse affecte le moral de l’ensemble du secteur. D’autant que, côté films français, on n’a pas vu non plus apparaître cette année les successeurs d’Un p’tit truc en plus, du Comte de Monte-Cristo ou des deux parties des Trois Mousquetaires.

Si l’année a vu l’annonce par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) et le ministère de l’Éducation d’un plan de relance bienvenu des présences du cinéma dans l’enseignement public, elle a aussi confirmé les baisses de subventions des collectivités territoriales à de multiples pratiques de terrain, qui font le maillage serré de la présence du cinéma dans le pays. Soit le terreau de ce processus qui, sans solution de continuité, suscite le goût des films dans leur diversité chez de nombreux spectateurs, l’ambition d’en faire chez quelques-uns, et l’ensemble des structures et des discours qui accompagnent une relation ambitieuse au cinéma.

S’y ajoute une très agressive prise en tenaille par l’extrême droite. Cette agressivité est à la fois économique, avec l’achat du deuxième principal circuit de salles, UGC, par Canal+, déjà premier argentier privé du cinéma français, et qui appartient à Bolloré, et politique avec un déchaînement tous azimuts des attaques de cette mouvance contre le système français d’accompagnement du cinéma. Le Rassemblement national et ses épigones de Ciotti à Zemmour, tout comme les puissants médias de la fachosphère Bolloré-Stérin, ne cessent de pilonner ce qu’ils dénoncent à la fois comme un gâchis et un repaire anti-français.

Dans leur ensemble, les dispositifs publics d’accompagnement du cinéma, dont le CNC est la clé de voûte, sont pourtant profondément vertueux, y compris sur un plan comptable, bien au-delà des seuls intérêts d’une profession ou d’un secteur, comme l’a rappelé récemment une tribune de soutien au CNC. Dans un environnement, international plus encore, soumis à d’énormes pressions pour que règne seule la loi du marché, environnement qui tend à marginaliser ou à détruire tout ce qui relève de l’intérêt commun, de la culture innovante, de la recherche et de la diversité, cette combinaison de facteurs est extrêmement inquiétante. Elle ne peut pas se dispenser de prendre en compte la dimension artistique d’un phénomène qui n’est la plupart du temps décrit qu’en termes quantitatifs.

L’ex-président et les dénonciations injustes

L’affaiblissement relatif de la créativité du cinéma français tel qu’il est apparu sur les grands écrans en 2025 n’est ni un à-côté, ni un aspect subjectif voué à demeurer à l’écart des débats économiques et structurels. S’il existe, notamment depuis l’après-deuxième guerre mondiale, depuis les mouvements d’action culturelle populaires et depuis l’horizon d’ensemble des politiques publiques incarnées par André Malraux, un immense ensemble de procédures juridiques, administratives et économiques, c’est au nom d’une ambition artistique. On disait il y a 30 ans, au moment des accords GATT qui ont mené à la reconnaissance de l’exception culturelle, que c’était au nom de Pialat et de Varda qu’on établissait des règles qui aideraient beaucoup Astérix et Les Visiteurs, et ce fut le cas. Ces deux dimensions sont toujours indissociables.

À cet égard, deux facteurs relativement nouveaux ont endommagé les effets artistiques, mais donc aussi, à terme, économiques et de société, de l’offre française de cinéma. Le premier a un nom, Dominique Boutonnat, le précédent président du CNC jusqu’en juin 2024, et l’idéologie de cet homme d’affaires de l’audiovisuel, fidèle de la première heure d’Emmanuel Macron. Cette idéologie s’est traduite par de multiples décisions et réorientations qui, pour l’essentiel sans toucher aux principaux mécanismes, en a affecté le fonctionnement au détriment de ce que le cinéma a de plus innovant – et au détriment de sa valorisation, de la fierté d’être du côté de ce qui cherche, invente, se trompe, dimension performative indispensable au bon fonctionnement du système. Une des traductions visibles de cette inflexion a été le choix d’une partie des membres des nombreuses commissions qui mettent en pratique les dispositifs d’accompagnement du cinéma.

Ces désignations traduisent une démagogie également à l’œuvre de manière plus diffuse, sous les pressions convergentes de la droite la plus réactionnaire et d’une partie des féministes, contre la notion d’auteur. Qu’il convient en effet désormais, même si cela prendra du temps, d’appeler auteurice. C’est le deuxième facteur. Que la qualification d’auteur, au sens que le mot a pris en France et en particulier dans le cinéma, ait permis, ait même parfois encouragé des comportements prédateurs qui méritent d’être condamnés, est certain. Qu’il faille y voir en tant que telle la valorisation d’une position de domination et d’injustice témoigne d’une confusion pas toujours involontaire, qu’avait très bien analysée et dénoncée Marie-José Mondzain en distinguant « autorité » (qui renvoie à « auteur ») et « pouvoir », notamment dans son livre Homo Spectator (Bayard, 2007).

Parmi les films, certains, minoritaires, portent la marque d’un regard singulier, celui de leur auteurice. Ce sont ceux-là qui portent la légitimité d’une politique culturelle, qui insufflent l’énergie dont l’ensemble du cinéma, y compris les films les plus convenus, a besoin. À de rarissimes exceptions près (Alain Cavalier…), tout film est une œuvre collective, mais dans les meilleurs des cas, définis et polarisés par ce regard singulier. Cette année a vu la disparition d’un des réalisateurs qui, de La Bataille de Culloden (1964) à La Commune (Paris, 1871) (2000), a le plus activement travaillé les hypothèses de mises en scène collective, de discussions critiques durant le processus de réalisation, et jusqu’à l’écran même. Les films de Peter Watkins, œuvres de cinéma à part entière, n’en restent pas moins des films de Peter Watkins.

Une bonne quinzaine de titres

Et si on se permet ci-dessous une liste toute personnelle de ce que le cinéma français aura offert de mieux au cours de cette année 2025 parmi les sorties en salles, c’est aussi pour mettre en évidence, dans cette bonne quinzaine de titres, les indices de ce qui tend là aussi à la mise en partage d’une vision, d’une sensibilité traduite en formes cinématographiques. Chacun de ces titres revendique la nécessaire singularité des regards, singularité qui reste pour l’essentiel portée par une personne, parfois deux voire trois dans un cas particulier, sans que cela réduise la prégnance d’une autorité, au sens qu’on vient d’évoquer. (…)

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