À voir au cinéma: «Morlaix», «Affection, affection», «Hayat», «La Corde au cou»

Est-ce Gwen (Aminthe Audiard), jeune fille au seuil de choix de vie, ou l’héroïne d’un autre film auquel elle assiste?

Aussi différents soient leurs films, Jaime Rosales, Maxime Matray & Alexia Walther, Zeki Demirkubuz et Gus Van Sant explorent une forme de jeu avec le réel et les codes de la fiction.

Deux grands cinéastes insuffisamment reconnus, l’Espagnol Jaime Rosales et le Turc Zeki Demirkubuz, présentent cette semaine l’un de leurs meilleurs films, tandis que les quasi débutants Maxime Matray et Alexia Walther empruntent des chemins originaux et que le fort justement considéré Gus Van Sant entreprend la mise en fiction d’un fait divers.

«Morlaix», de Jaime Rosales

Aujourd’hui plus que jamais, réseaux sociaux obligent, les spectateurs en savent beaucoup sur les films avant d’aller les voir, et ce n’est pas réjouissant. Qui assistera à une projection du huitième long-métrage du cinéaste espagnol Jaime Rosales saura donc probablement qu’il s’y produit cet événement singulier où le personnage principal assiste à la projection d’un film où se déroulent des épisodes de sa propre vie.

C’est en effet un moment particulièrement surprenant et riche de suggestions. Mais lorsqu’il se produit, Morlaix a déjà déployé de multiples inventions de cinéma, autour de cette jeune fille, Gwen, qu’on a vue dans les ressacs d’émotions contradictoires, entre le deuil de sa mère, sa relation amoureuse avec le vigoureux Thomas, les jeux de ses camarades de fac et l’apparition du très charmant et un peu étrange Jean-Luc.

Les passages du noir et blanc à la couleur, les changements de formats d’image, l’usage de photos figeant des moments forts dans le flux de ces existences captées avec affection contribuent à ce sentiment d’une mobilité à la fois vitale et instable.

Mise en abyme sur le viaduc de Morlaix d'un amoureux vertigineusement romantique (Samuel Kircher), vertige redoublé par le film dans le film auquel assistent les personnages. | Condor Distribution

Mise en abyme sur le viaduc de Morlaix d’un amoureux vertigineusement romantique (Samuel Kircher), vertige redoublé par le film dans le film auquel assistent les personnages. | Condor Distribution

Autour d’Aminthe Audiard, vibrante et fragile, les jeunes interprètes participent de cette capacité à rendre attachants et légèrement mystérieux des moments de la vie quotidienne. Et, juste après la sortie le 18 mars de La Danse des renards, Samuel Kircher, dans le rôle de Jean-Luc, confirme la diversité et la justesse de ce qu’il peut incarner.

Moments de tendresse et d’inquiétude, présence physique des corps et des matières, mobilisation suggestive des musiques et des lumières participent de cette pulsation incarnée, tout au long du film et jusque dans ses moments les plus tendus ou les plus sombres.

C’est au sein de ce parcours, qui traversera avec brio un grand écart temporel, que fera irruption, donc, ce dédoublement fantastique dans le film que Gwen, Thomas et leurs amis sont allés voir ensemble, puis que reverra –mais est-ce le même?– Gwen de dix ans plus âgée (Mélanie Thierry), sur le grand écran du cinéma de Morlaix.

En Super 8 couleurs, un des nombreux formats d'images utilisés par le film, Gwen (Aminthe Audiard) et Thomas (Alexis Keruzoré) sur la plage de Morlaix, entre confidences et scène de jalousie. | Capture d'écran CondorOfficial via YouTube

En Super 8 couleurs, un des nombreux formats d’images utilisés par le film, Gwen  et Thomas (Alexis Keruzoré) sur la plage de Morlaix, entre confidences et scène de jalousie. | Capture d’écran Condor

Les films rendant explicitement hommage aux puissances du cinéma sont nombreux et souvent simplistes ou vaguement autosatisfaits. Rien de tel ici, où l’idée d’échos entre les vies réelles et ce qui advient dans les films fonctionne de manière à la fois magique et irréductible à une explication.

Ce geste d’amour pour le cinéma comme mystère actif rend aussi justice à un réalisateur aussi remarquable qu’injustement resté marginal, en tout cas hors de son pays, malgré des films aussi mémorables que La Soledad (2007), Un tir dans la tête (2008) ou Petra (2019).

La récente publication d’un livre de Philippe Roger consacré à son œuvre, L’ange écoute – Vivre avec les films de Jaime Rosales, accompagné d’un recueil de notes de travail et de réflexion du réalisateur, La Caméra & la plume (tous deux parus en mars 2025 aux éditions Libel), devrait aussi contribuer à une meilleure prise en considération de cet auteur découvert en 2003 avec Les Heures du jour (Las Horas del Día).

Histoires d’amour et de choix de vie, sensibilité à des états de l’existence à plusieurs époques de celle-ci, variations ludiques et attentionnées autour de motifs immémoriaux inscrits dans la réalité présente des corps et des lieux, Morlaix enchante et surprend, émeut et questionne. Qu’un Espagnol soit venu le tourner en France, dans un lieu très précis dont le titre souligne l’attention qui est portée à sa singularité, n’apporte pourtant aucun décalage repérable, aucun exotisme du regard.

Morlaix accomplit ainsi le projet revendiqué par son auteur dans le quatrième de ses blocs-notes reproduits dans La Caméra et la plume, lorsqu’il écrit qu’un film est fait pour «stimuler les capacités du spectateur». Capacités de l’esprit et des sens, capacités à jouer autant qu’à réfléchir, à ressentir autant qu’à rêver, Morlaix accomplit cette heureuse mission.

Morlaix
De Jaime Rosales
Avec Mélanie Thierry, Aminthe Audiard, Samuel Kircher, Alexis Keruzoré, Alex Brendemühl, Balthazar Delville
Durée: 2h04
Sortie le 15 avril 2026

«Affection affection», de Maxime Matray et Alexia Walther

Boum! Quelque chose a explosé. Improbable et réaliste, dans cette station balnéaire de la Côte d’Azur hors saison. Une jeune fille disparaît, une mère réapparaît. Le policier ne mène pas l’enquête, mais Géraldine, si.

Très vite s’installe une étrange sensation de pure fiction feuilletonesque, aux franges du fantastique et pourtant entièrement constituée de choses simples, communes. Actrice toujours singulière, porteuse de fiction et de mystère sans effets grandiloquents, Agathe Bonitzer est cette Géraldine au volant de sa Méhari qui sillonne les vignes en repos et les parkings de supermarchés déserts.

Géraldine (Agathe Bonitzer) tente de mener l'enquête avec l'aide du policier municipal aussi amoureux (d'une autre) qu'incompétent (Nicolas Lumbreras). | UFO Distribution

Géraldine (Agathe Bonitzer) tente de mener l’enquête avec l’aide du policier municipal aussi amoureux (d’une autre) qu’incompétent (Nicolas Lumbreras). | UFO Distribution

Sur ses pas se lèvent personnages intrigants et fragments de récits possibles, trésor thaïlandais et drames sentimentaux ou municipaux, petit chien perdu et grande tristesse adolescente. Cette organisation poétique du deuxième film de Maxime Matray et Alexia Walther, qui tient du cadavre exquis et du jeu de l’oie, évoque pour le meilleur les grandes aventures ludiques, balzaciennes et cruelles du Jacques Rivette d’Out 1, du Pont du Nord et de La Bande des quatre.

Après la station de sports d’hiver en sommeil de Laurent dans le vent (2025), un lieu de tourisme hors de sa période d’activité, cette fois en bord de mer, offre ici aussi son décor et son atmosphère aux possibilités d’un réalisme fantasmagorique, où toutes les histoires sont possibles. Mais, très différent du film d’Anton Balekdjian, Léo Couture et Mattéo Eustachon, le deuxième long-métrage des cinéastes découverts avec Bêtes blondes (2018) emprunte des chemins qui n’appartiennent qu’à lui.

Avec Affection affection, Maxime Matray et Alexia Walther multiplient les mistigris, les mots de passe, les indices qui mènent à des explications qui peuvent n’avoir aucun rapport avec la question de départ, sans être fausses ni inutiles pour autant. La réussite de ce film au titre en miroir biseauté tient à sa capacité d’installer une atmosphère sous le signe d’une mélancolie joyeuse, qui croit imperturbablement dans les vertus de la fiction pour dire un peu de la vérité des émotions et des relations.

Parmi les divers signes de reconnaissance ambivalents qui circulent dans le film, figure le poème Les Hommes creux (1925), de l’auteur britannique T.S. Eliot, qui se termine par: «C’est ainsi que finit le monde / C’est ainsi que finit le monde / C’est ainsi que finit le monde / Pas sur un boum, sur un murmure.»

Affection affection a, lui, commencé par un boum et en comportera d’autres. Mais sa tonalité est bien celle d’un murmure, assez peu audible pour ne pas dévoiler tous les secrets, assez musical et suggestif pour annoncer non pas la fin du monde, mais une bonne nouvelle du côté du jeune cinéma français.

Affection affection
De Maxime Matray et Alexia Walther
Avec Agathe Bonitzer, Nathalie Richard, Christophe Paou, Marc Susini
Durée: 1h39
Sortie le 15 avril 2026

«Hayat», de Zeki Demirkubuz

Lorsqu’éclate la fureur du père parce que la jeune femme, Hicran, a refusé le mariage arrangé, tout semble en place pour une nouvelle version d’un des scénarios les plus ressassés du cinéma international. Hayat sera-t-il une autre mouture du prévisible pamphlet contre les mœurs archaïques qui conditionnent les relations entre hommes et femmes, sous la lumière prometteuse du libéralisme occidental qui va, comme on le sait, permettre le bonheur de toutes et tous? Pas du tout. (…)

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