À voir au cinéma: «Nous l’orchestre» et «Première Ligne»

Au cœur de l’orchestre, la circulation des sons, des gestes, des regards

Hymne documentaire ou ritournelle humoristique, les films de Philippe Béziat et de Merzak Allouache chantent et questionnent les forces qui portent et animent le collectif.

«Nous l’orchestre», de Philippe Béziat

Fiction ou documentaire, le cinéma a souvent montré de manière attentive des orchestres en train de jouer, pour donner accès à de multiples dimensions concernant la musique, évidemment, mais aussi des jeux de séduction et de domination, voire pour en faire une métaphore politique explicite comme dans Répétition d’orchestre (Prova d’orchestra), de Federico Fellini (1978) ou, dans une configuration voisine, Les Métamorphoses du chœur, de Marie-Claude Treilhou (2003).

C’est aussi d’avoir si souvent rencontré ces situations qui souligne combien est unique la magnifique proposition de Philippe Béziat avec l’Orchestre de Paris, dirigé par Klaus Mäkelä. La présence à l’écran du jeune chef d’orchestre finlandais (30 ans) semble d’abord devoir tenir une place centrale dans cette évocation, son physique de star, l’expressivité de sa manière de conduire et jusqu’à cette demande, qui n’engage à rien pour la suite, d’un «Hollywood sound» promettant la reconduction de certaines des 1.001 interactions entre le pupitre et l’orchestre.

Fausse piste qui ne fera nullement disparaître le charisme de Klaus Mäkelä et la singularité de ses relations avec les musiciens de l’orchestre. Ce sera comme un élément parmi beaucoup de cette composition autrement complexe qu’est le nouveau film d’un réalisateur surtout connu pour avoir filmé des opéras, ou plutôt le processus qui allait rendre présentable une œuvre d’opéra –dont le mémorable Les Indes galantes (2021), conçu par Clément Cogitore.

Une autre réalisation précédente de Philippe Béziat fait aussi écho au nouveau film, ne serait-ce que par le pronom qui figure dans le titre, le très beau Traviata et nous. Mais le «nous» n’est pas tout à fait le même. Pointant vers le public dans le film de 2012, il insiste cette fois, sans délaisser la proximité avec le public –celui des concerts, celui du film–, surtout vers la multiplicité de celles et ceux qui composent donc un orchestre. Cet orchestre-là, installé dans ce lieu-là, la Philharmonie de Paris (XIXe arrondissement).

On ne saurait ici énumérer la multiplicité des histoires, des présences, des questions qui affluent constamment, tandis que le film alterne séquences de répétitions, moments de la vie quotidienne de nombreux musiciens et nombreuses musiciennes, et les fragments d’entretiens avec les un·es et les autres, sur leur travail, leur passé, leurs relations aux collègues et à la musique, leur quotidien hors travail.

Cinq hommes et cinq instruments: c'est une partie de la section cuivre, ce sont des éléments singuliers d'un collectif humain et matériel, quelques composants d'une proposition sonore, harmonique, rythmique, où la façon dont chacun joue ou ne joue pas influe. | Pyramide Distribution

Cinq hommes et cinq instruments: c’est une partie de la section cuivre, ce sont des éléments singuliers d’un collectif humain et matériel, quelques composants d’une proposition sonore, harmonique, rythmique, où la façon dont chacun joue ou ne joue pas influe. | Pyramide Distribution

La plupart de ces entretiens font suite à une écoute, partagée avec la personne qui parle, de ce qu’elle vient d’interpréter dans le morceau en cours de répétition. Et tout cela devient une sorte de composition symphonique, en effet, mais selon une partition cinématographique qui semble s’inventer dans le mouvement de rencontres, d’attentions, de mises en échos. C’est si beau et si émouvant, tout ce qui affleure ainsi avec chacun et chacune, y compris pour un spectateur dépourvu de toute compétence mélomane, que cela suffirait amplement à faire de Nous l’orchestre une sorte d’aventure à la fois grandiose et intime.

Cette aventure naît des personnes elles-mêmes et de la manière dont elles sont filmées, de la disponibilité de la caméra à ce qui s’exprime sur les visages des musiciens, quand ils jouent et quand ils ne jouent pas. Cela tient à la sensibilité aux espaces, aux silences, aux matières, aux gestes.

Des violons, c’est du bois. Des trompettes, c’est du métal. Des tambours, ce sont des peaux. La belle découverte? Mais oui, lorsque devient perceptible tout ce que cela engage de soin, de connaissances, de contacts. Pas juste une fois en passant, mais comme engagements de chaque jour d’une vie et dans des relations avec d’autres, relations que ne cessent de redéfinir tout un tas de critères physiques, sociaux, financiers, symboliques, affectifs, érotiques même.

Il y a tous ces fragments d’histoire, qui ont aussi à voir avec le choix des morceaux interprétés et la relation de chaque artiste qui crée –qui crée chaque fois qu’il ou elle joue– et simultanément employé·e d’une institution qui est aussi une entreprise. Artiste, oui, mais qui crée sans être l’auteur de ce qu’il ou elle crée: un interprète.

Et encore, artiste qui ne peut éviter de devoir sans cesse créer, lui-même, elle-même, mais, premier violon ou titulaire du triangle, comme composante de cette autre création, qui est ce que joue l’orchestre dans son ensemble, ce soir-là et aucun autre, et pourtant dans l’impératif d’une continuité, d’une constance, d’une fidélité à un niveau d’exigence supposé ne jamais varier.

120 musiciens + un chef = une multitude d'effets de natures très variées, artistiques, politiques, où les dispositions dans l'espace et l'ensemble des conditions liées à l'architecture comme au financement de la culture interfèrent. Et c'est beau! | Pyramide Distribution

120 musiciens + un chef = une multitude d’effets de natures très variées, artistiques, politiques, où les dispositions dans l’espace et l’ensemble des conditions liées à l’architecture comme au financement de la culture interfèrent. Et c’est beau! | Pyramide Distribution

Tout ce qui précède est paraphrase de commentateur; le film, lui, ne discourt pas, il le rend perceptible, partageable, émotionnel. Le cinéma comme aucun autre moyen peut ouvrir cet accès. Et la salle de cinéma –avec l’image et le son– s’avère un écrin précieux pour cette irisation de nuances, d’élans et de tensions, qui rend vraiment souhaitable de voir (et d’entendre) Nous l’orchestre sur grand écran.

Au fil des séquences, une astuce bienvenue laisse affleurer des commentaires et des réflexions de musicien·nes grâce à des cartons. Ces paroles témoignent de la diversité des points de vue et des aspects conflictuels, ou de frustration, qui existent aussi évidemment dans un univers qui ne saurait être qu’harmonie constante –pas plus que ne l’est la musique digne de ce nom.

Et grâce à cela aussi, on retrouve la richesse de ce «nous», qui vaut pour cet orchestre et ses membres, qui vaut en grande partie pour toute formation orchestrale (pas uniquement classique). Mais aussi, de façon bien plus vaste, pour l’idée même de collectif. D’autant plus que celui-ce ne peut jamais exister que de manière concrète, spécifique –le contraire du collectivisme.

Ainsi, malgré le considérable ensemble de proximités avec des souvenirs d’orchestres montrés à l’écran, s’il y a un autre film auquel fait songer celui de Philippe Béziat ce serait, dans sa polyphonie propre, le magnifique Nous, d’Alice Diop (2022), et sa manière de faire sentir et penser ce qui unit et ce qui sépare, la singularité des personnes et la multiplicités de collectifs eux-mêmes agencés entre eux. Une très haute idée du politique.

Nous l’orchestre
De Philippe Béziat
Avec l’Orchestre de Paris
Durée: 1h30
Sortie le 22 avril 2026

«Première Ligne», de Merzak Allouache

L’affaire est sérieuse. Aller en famille à la plage, cela ne s’improvise pas. En tout cas, lorsque la famille Bouderbala –sous le commandement de Zohra, la mère– se met en chemin dès l’aube afin d’occuper la meilleure position. Logistique, stratégie, ravitaillement, diplomatie, fighting spirit, discipline dans les rangs, fierté conquérante vis-à-vis du reste du monde: l’opération a tout de grandes manœuvres révélatrices de tout un état d’une société.

Et quand, sur ce bord de mer devenu surpeuplé, la famille Kadouri débarquée plus tardivement obtient des plagistes d’être installée devant les Bouderbala, tout est en place pour un conflit aux multiples rebondissements.

Une partie de la famille arrivée en avance profite de la quiétude de la plage… qui ne va pas durer. | Les Films des deux rives
Une partie de la famille arrivée en avance profite de la quiétude de la plage… qui ne va pas durer. | Les Films des deux rives

Depuis exactement un demi-siècle, Merzak Allouache raconte l’Algérie, avec les moyens du cinéma. Son premier film, Omar Gatlato (1976) fut la figure de proue d’une modernité artistique et politique aujourd’hui à la fois bien lointaine et inoubliable (…)

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