Takako Matsu (Yoriko) et Shizuka Ishibashi (Yuri) dans Quelques jours à Nagi, de Kōji Fukada.
Parmi les nombreux films qui font l’actualité du 79e Festival de Cannes, quatre travaillent la question de l’auteur, de manières très différentes. Ils sont signés Kōji Fukada, Paweł Pawlikowski, Alain Cavalier et Jane Schoenbrun.
«Quelques jours à Nagi», de Kōji Fukada (en compétition)
Ce n’est que très indirectement que la question de l’auteur semble être abordée par le quatorzième long-métrage du cinéaste japonais Kōji Fukada. Les deux personnages principaux sont en effet l’une sculptrice et dessinatrice, l’autre architecte; chacune confrontée à ce qui interfère avec sa pratique et ce qui vient vraiment d’elle.
Mais ce n’est pourtant pas le centre de ce que construit ici le réalisateur d’Au revoir l’été (2013), de Sayonara (2015) et de L’Infirmière (2019). D’ailleurs, de centre, le film n’en a pas vraiment. La richesse singulière de sa proposition tient en partie à la manière dont il est composé de petits blocs d’espace-temps, qui pourraient presque être chacun un très court-métrage.
Une jeune femme de la ville, Yuri (Shizuka Ishibashi), vient retrouver dans le village où elle s’est établie une ancienne amie très proche, Yoriko (Takako Matsu). Autour d’elles gravitent un jeune veuf et deux lycéens unis par un lien qui ne cesse de se resserrer.
Il sera question de faire des portraits et de planter des légumes, de dire des vérités pas forcément heureuses à entendre et de prendre acte de sentiments cachés aux autres et à soi-même. Il s’agira d’images de soi par-delà les années ou la mort. Ce sera quotidien et mystérieux, très simple par moments et vertigineux dans la succession d’une promenade en forêt et d’une confession dans la violence d’un ouragan, à la recherche de vaches en vadrouille ou dans le silence des poses à l’atelier de sculpture.

La présence, troublante sans être hostile, d’un adolescent proche des deux héroïnes. | Festival de Cannes
Bien malin qui dira ce que «raconte» Quelques jours à Nagi, mais il s’y active un vaste assemblage d’émotions, de relations, de vibrations liées aux souvenirs, aux désirs, au poids des règles sociales et au courage de chaque jour. Les innombrables manières d’activer ces tonalités sans en faire un discours, encore moins une proclamation, sont la caractéristique même du cinéma de Kōji Fukada depuis près de vingt ans.
En cela, son nouveau film est bien l’affirmation de ce qui caractérise un auteur de cinéma, dans la continuité inventive d’une manière de regarder et de partager le monde grâce à la caméra, aux sons, au montage. L’œuvre de Kōji Fukada a pu connaître des hauts et des moins hauts dans l’accomplissement de son activité de cinéaste. Elle est restée d’une cohérence totale, tout en trouvant de nouvelles histoires et de nouvelles façons de les raconter. Quelques Jours à Nagi en constitue un incontestable accomplissement.
«Fatherland», de Paweł Pawlikowski (en compétition)
Cette fois, l’auteur est le sujet du film. Le sujet –et la question– du septième film du Polonais Paweł Pawlikowski. Il faudrait même écrire «l’Auteur», le personnage de Thomas Mann (1875-1955) incarnant une version majuscule du grand écrivain national allemand, confortée par un prix Nobel de littérature en 1929.
Exilé depuis l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler, notamment en Californie depuis la fin des années 1930, il revient en Allemagne en 1949, accompagné de sa fille Erika, pour recevoir un double prix Goethe, à Francfort où est né l’auteur de Faustet à Weimar où il a vécu et où il est mort. C’est-à-dire, alors que la Guerre froide est en pleine montée de tension, à l’Ouest et à l’Est.
L’image 1/33 en noir et blanc amplifie l’aspect documentaire de cette reconstitution impeccablement interprétée par Hanns Zischler et Sandra Hüller, tandis que se cristallisent autour du retour du grand homme les questions de l’allégeance politique, du choix entre œuvre et vie personnelle et du poids des commentaires et perceptions extérieures.

Erika Mann (Sandra Hüller) et Thomas Mann (Hanns Zischler) de retour dans leur pays, qui n’est plus leur patrie. | Agata Grzybowska / Pathé Films
La réussite du film du réalisateur de Cold War (2018) tient à sa manière de mettre en scène toutes les questions que soulève le voyage de Thomas Mann dans ce qui est son pays natal, mais pas forcément sa heimat (sa «patrie»). Le titre, en anglais et non en allemand, insiste sur le rapport au père, qui commande les tensions entre l’auteur de La Montagne magique (1924) et sa fille Erika, mais aussi entre lui et son fils, l’écrivain Klaus Mann.
Reconstitution méticuleuse sans effets de manche, Fatherland est une chronique et une médiation sur la place possible des auteurs dans le cours de l’histoire. Il donne accès à diverses manières de considérer cette place, son efficacité éventuelle ou sa vanité, questions adressées aux personnages comme aux spectateurs.
Aux personnages, les questions sont intensifiées dans le contexte ô combien chargé des instrumentalisations symétriques par les Américains et les Soviétiques, de la non-dénazification de l’Allemagne de l’Ouest, de la terreur stalinienne en vigueur à l’Est. Mais aux spectateurs, elles s’offrent en douceur, en laissant largement ouvertes les manières d’y répondre. Le rôle et l’importance de la culture dans la cité? Ce n’est certainement pas de l’histoire ancienne.
«Merci d’être venu», d’Alain Cavalier (Quinzaine des cinéastes)
L’auteur est cette fois à la fois devant et derrière la caméra. Dans son vingt-quatrième long-métrage, le réalisateur français Alain Cavalier renoue avec la technique qu’il a mise au point à partir de La Rencontre (sorti en 1996), en étant seul à enregistrer les images et en parlant sur la bande-son en même temps qu’il filme.
S’il est cette fois aussi «devant la caméra», ce n’est pas tant qu’il se filme lui-même, mais que ce film-ci lui est consacré. Ou plutôt consacré à son activité de cinéaste depuis Pater (2011), où il était à la fois réalisateur et acteur, partageant le maniement de sa caméra avec son partenaire Vincent Lindon.
Alain Cavalier a 94 ans. Il signe ici ce qui se présente comme son dernier film. Retraversant son propre parcours de cinéaste et quelques-unes des multiples rencontres qui en font partie –beaucoup déjà montrées dans de précédents films, d’autres non– il y repère sans mal à la fois la prolifération des signes de vitalité, de joie, d’enfance à tout âge et l’omniprésence de la mort.
Elle est là, la mort des humains, des animaux, des végétaux, la mort inscrite à même le vivant en tant qu’il est vivant. Rien de moins funèbre que cette attention souvent amusée, souvent admirative, parfois enthousiaste devant l’inventivité des formes et des effets sous cette imparable emprise, sans rien édulcorer de la réalité et du caractère absolu de la mort, qu’il a aussi déjà filmée frontalement.

Près d’un des nombreux végétaux dont la transformation au fil du temps matérialise l’inventivité des formes de vie travaillées par la mort, un des aphorismes colorés dont Alain Cavalier aime orner son quotidien. Et les mains. | Camera One
Merci d’être venu, dont le titre s’adresse à chaque spectateur ou spectatrice ayant –une fois ou l’autre, ou souvent– choisi de croiser le chemin si personnel de celui qui s’est auto-désigné comme «le filmeur» est un au revoir lucide et heureux de ce qui est advenu. (…)