À voir au cinéma: «Soudain» de Ryusuke Hamaguchi

Marie-Lou et Virginie Efira dans l’invention de réponses au trouble de l’inattendu. | Cinéfrance Studios / Diaphana Distribution

Découverte majeure au dernier Festival de Cannes, le film de l’auteur de «Drive My Car» fait de son éloge de la rencontre et de l’attention une très forte idée de ce que peut être la mise en scène de cinéma.

Au mois de mai dernier, le Festival de Cannes était commencé depuis trois jours. On y avait vu des beaux films, l’édition s’annonçait bien. Et puis il s’est passé quelque chose. Dans ce flux globalement de belle tenue, un événement venait de se produire. Soudain? Oui, et non.

Oui parce que le nouveau film de Ryūsuke Hamaguchi était à l’évidence d’une nature différente. Il y a beaucoup de bons films, et c’est bien réjouissant. Il n’y a pas souvent un grand film. On se gardera bien de définir en quoi cela consiste, sinon peut-être justement ainsi: quand ça apparait, c’est une évidence.

Mais non, tant ce mot, «soudain», semble d’abord décalé par rapport au film dont il est le titre. La manière dont il fait entrer dans le quotidien de Marie-Lou, directrice d’un Ehpad près de Paris, n’a en effet rien de brusque, rien de soudain.

Marie-Lou au travail est attentive, disponible aux autres tout en étant très ferme sur ses exigences et ses choix: on éprouve d’emblée cette convergence entre la méthode que pratique le personnage de Virginie Efira et la méthode de réalisation du cinéaste de Drive My Car.

Dans l’un et l’autre cas, cela suppose de procéder par petits gestes d’attention, qui singularisent les moments, les personnes et les situations. Avec à la fois un effet immédiat (l’amélioration de ce que ressent le patient, le plaisir du spectateur) et un effet à long terme, qui construit les effets durables de l’expérience.

Cette convergence se révèle agissante au point que le film devient exemplaire de cette hypothèse, aujourd’hui explorée par des personnes qui réfléchissent et pratiquent le soin, des affinités entre manières de soigner et manières de filmer –lire, par exemple, le très beau livre de Céline Lefève Devenir médecin (PUF), à propos… d’un autre film japonais, Barberousse d’Akira Kurosawa.

Filmer comme on soigne

Est-ce dire que les spectateurs de cinéma sont à considérer comme des patients? Évidemment non. En tout cas non, dans la conception classique qui ferait des soignants des êtres forts et possédant le savoir, prenant en charge des personnes fragiles et peu compétentes, selon une relation dominant/dominé.

Mais toute la pensée contemporaine du«care» (abusivement réduite en français à «sollicitude») contredit une telle conception. En considérant les possibilités d’autonomie comme de fragilité chez tous les protagonistes des ces interactions, elle retrouve ce qui peut être, aussi, une relation non dominatrice du film vis-à-vis de qui le regarde.

Être dans le regard de l'autre, une certaine idée du soin, une certaine idée de la mise en scène. | Cinéfrance Studios / Diaphana Distribution
Être dans le regard de l’autre, une certaine idée du soin, une certaine idée de la mise en scène. | Diaphana Distribution

Sur l’écran de Soudain, dans l’établissement pour personnes âgées que dirige Marie-Lou, celle-ci entreprend d’instaurer un ensemble de pratiques permettant une plus complète prise en charge des résidents, et qui mène à de multiples formes d’interactions. Non sans avoir à affronter des oppositions.

Elle est confrontée à des usages, des routines que tous les praticiens ne sont pas disposés à remettre en question. Mais Marie-Lou aussi a besoin de soin, de rencontres. Ce qu’elle sait et ce qu’elle croit doit sans cesse être remis en jeu, avec l’aide de qui paraitrait d’abord réduit à son état de fragilité, et même de mortalité.

Situé dans le contexte très incarné des prises en charge de personnes âgées, personnes que cela ne définit pas entièrement, le film active en douceur des questionnements sur la force des habitudes, ou aussi bien sur ce qui assigne les personnes à une caractéristique –avec son corollaire dans la fiction: la définition des personnages.

Ces questionnements, dans la vie et dans les films, ne vont pas sans la prise en compte des risques, réels, et des manières de vivre, de travailler, d’imaginer avec ces risques. Questions qui vaudraient en tous lieux et en toutes situations, mais qui s’enrichissent d’être abordées selon plusieurs angles.

D’abord complétement français, pour ce qui advient sur l’écran, le film du cinéaste japonais accueille bientôt des présences de son pays d’origine, qui vont contribuer à élargir et amplifier son propos. Et simultanément au monde du soin va se relier le monde du spectacle.

Sur une scène de théâtre, la rencontre entre Marie-Lou et Mari (Tao Okamoto), qui ont beaucoup à partager. | Capture d'écran freneticfilms via YouTube
Sur une scène de théâtre, la rencontre entre Marie-Lou et Mari (Tao Okamoto), qui ont beaucoup à partager. | Diapahana Distribution/Capture d’écran de la bande annonce

Cela commence au théâtre, où Marie-Lou découvre une pièce interprétée par un acteur japonais et mis en scène par une dramaturge de la même origine. Il s’en suit une rencontre entre les deux femmes, qui se déploie bientôt en une complicité féconde et chaleureuse, enrichie de ce joyeux coup de force scénaristique qui fait que chacune parle très bien la langue de l’autre.

Mari la dramaturge révèle alors qu’elle est atteinte d’un cancer en phase terminale. Cette ombre terrible, pas plus que la présence aux côtés de l’acteur de son petit-fils, adolescent atteint d’une forme d’autisme, n’écrase ce qui advient à l’écran, ce qui advient entre le film et ses spectateurs. Sans évacuer le trouble, la douleur ni l’angoisse, cela devient une partie de ce qu’il y a à travailler ensemble, chacune et chacun avec ses ressources.

Ce qui est soudain dans «Soudain»

Ici vient se nicher la justification du titre. Non pas l’explication, qui tient à l’intitulé du livre japonais qui a lointainement inspiré Hamaguchi, Kyū ni guai ga waruku naru, «Soudain je ne me sens pas bien», qui est d’ailleurs aussi le titre original du film. Mais la justification: tout, dans le film, relève en effet du surgissement de ce qui serait sinon impossible, du moins improbable. (…)

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