Vincent Dieutre, au revoir

Sur Facebook, il partageait des images de ciels se reflétant dans des rivières, de panneaux indicateurs à Naples ou Bristol, de visages aimés ou inconnus. Et des portraits de lui, souvent avec des chapeaux de son ami Andrew Wilkie, photos dont il lui arrivait d’écrire : « vous avez vu comme je suis beau ? ». C’était le contraire d’une vantardise, une surprise un peu attendrie, un peu perplexe, un peu rusée, un peu maladroite.

Il aimait se déguiser, entre enfance et travestissement, mais on sentait que l’horizon restait le même : la quête de la beauté. Il est mort, ce 10 août, à 65 ans. C’est bizarre, on dirait une erreur. Non que la mort ait été étrangère au cinéaste de Leçon de ténèbres, ce serait plutôt l’inverse. Une compagne de longs voyages, ni amie ni ennemie, juste là depuis longtemps, depuis les excès de jadis sans doute, et qui aurait soudain fait un geste trop brusque. Et Vincent a basculé vers cette tombe au creux des nuages dont parlait Paul Celan, dans un poème qu’il avait cité.

On dit qu’il a exploré les limites entre documentaire et fiction, il me semble que ce n’est pas ça. Il a cherché, à tâtons, une forme de cinéma qui, glanant du réel et de la narration, ne relevait vraiment ni de l’un ni de l’autre. Le mot le moins mal ajusté serait «poésie», même si cela reste une approximation. Donc on y est, au The End Poetry Club, qu’il a filmé dans un de ses derniers films, à Los Angeles.

Dans ses films, Vincent Dieutre parlait le plus souvent de lui, même les six Exercice d’admiration consacrés à Naomi Kawase, Jean Eustache, Jean Cocteau, Roberto Rossellini, Chantal Akerman et Alain Cavalier (les deux derniers inédits). Et parlant de lui, il donnait à partager un sentiment du monde, de ce qui vibre entre les humains, dans la tension des imaginaires et des désirs. Des angoisses aussi.

« Parler de soi », dans son cas, était aux antipodes du narcissisme, c’était plutôt pour être dans le registre du murmure qui demande qu’on s’approche, qu’on tende l’oreille, pour mieux ressentir et comprendre. C’est, amours enfuies, espoirs trahis d’un monde meilleur, de Bologne à Buenos Aires, la noblesse de la mélancolie. Qui jamais ne verrouille la possibilité d’issues.

La musique comme une enfilade de grottes où autre chose résonne, les textes de grands auteurs, les échos de certains tableaux célèbres dans l’apparition à l’écran d’un rais de lumière, d’un angle de rue, d’un envol: il y aura eu chez Dieutre cette certitude butée que la culture pouvait être un trésor chaleureux, fraternel, charnel, tourné vers l’inconnu.    

J’ai aimé, un peu ou beaucoup, ses réalisations, nombreuses, de tailles et d’angles d’approche variés. Et passionnément Mon voyage d’hiver, Fragments sur la grâce et Orlando ferito. Mais il me semble que c’est Jaurès, filmé depuis la fenêtre de l’appartement de son bien-aimé Simon, en résonance avec un quartier, avec des émotions, avec la violence infligée aux humiliés et offensés, qui cristallise le mieux l’esprit de son cinéma. Faire l’amour dans la cité – et donner tout leur sens à chacun de ces mots.

Il y a les films de Vincent Dieutre, il y a eu aussi ses écrits, notamment pour le collectif Pointligneplan, et son enseignement, du côté de l’atelier et de la conversation, pas du magistral. Il y aura eu sa voix, et sa manière d’être avec les autres, là où le sourire joint exigence et attention. Je ne peux pas dire que nous étions amis, mais je peux dire qu’il y avait en lui, et partageable par beaucoup, dont moi, de l’amitié.

Il nous reste les films de Dieutre, dont certains édités en DVD . Il va manquer la voix et le sourire de Vincent, on en avait pourtant bien besoin.

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