L’un des jeunes hommes qui détaille son propre chemin «vers la tendresse» dans le film d’Alice Diop, premier des trois moyens métrages composant Amour(s).
Les cinq films d’Alice Diop, de Claire Maugendre, d’Héléna Klotz, de Gaël Lépingle et de Lan Hongchun mobilisent de multiples ressources de cinéma pour rendre sensibles différentes formes d’affection.
«Amour(s)»
Il y a trois films. Chacun dure environ une demi-heure, ce sont bien pour autant des films à part entière. Ils ont été réunis par l’association Les Grands Espaces, qui fait un remarquable travail de terrain autour de l’éducation à l’image dans le Sud-Ouest, et est également distributeur à l’échelle nationale.
On voit bien ce que ces trois films ont en commun: leur durée, le fait d’avoir été réalisés par trois femmes cinéastes françaises, et de concerner une ou des relations amoureuses contemporaines concernant des jeunes gens.
Mais chacun mobilise une forme cinématographique particulière, qui contribue à ce qu’on hésite à employer la formule d’usage en pareille circonstance: il n’y a pas trois films mais quatre, le quatrième étant le montage, au sens fort du mot, de ses trois composantes.
Dans ce cas, on ne peut pas vraiment dire qu’il y a un long métrage résultant de l’agencement des réalisations d’Alice Diop, de Claire Maugendre et d’Héléna Klotz. Ce qui ne diminue en rien l’intérêt de chaque proposition, mais impose de les laisser à leur singularité.
1.«Vers la tendresse» d’Alice Diop
Datant de 2016, le film marque un jalon important sur la trajectoire qui fait de son autrice une des figures majeures du cinéma français contemporain, statut désormais établi grâce au doublé Nous et Saint Omer en 2021-2022.

À partir d’un dispositif apparemment simple, en fait très complexe et riche d’échos multiples, la cinéaste explore un domaine laissé en jachère à l’époque –et ça ne s’est pas arrangé depuis. Son film se construit autour des rapports à l’amour de quatre jeunes hommes, longuement rencontrés et écoutés par la cinéaste. Quatre «jeunes des cités de Seine-Saint-Denis», selon une formule qui dit à la fois beaucoup de vérités et véhicule beaucoup de mensonges et d’incompréhension.
Il faudra attendre le générique de fin pour mieux percevoir la finesse de conception qui permet ces effets d’intelligence et d’émotions, de tristesse et d’angoisse que distille un film pourtant constamment habité par cette tendresse que nomme le titre.
Il s’agit en particulier d’un travail sophistiqué sur les voix, multiples, qui peuplent la bande son à partir des quatre témoignages accompagnant des images presque toutes tournées en gros plans. Visages masculins, corps masculins, tous arborent les marqueurs d’appartenance pour une part subie et pour une part revendiquée.
Confessions, auto-analyses lucides, affirmations de choix personnels et constats de pesanteurs multiples avec lesquels il faut constamment trouver des relations, qui peuvent être de soumission, de négociation ou d’affrontements, composent un immense champ de rapports à des réalités physiques, sociales, mentales, réelles ou fantasmées.
Vantardises crues et désespoir sexuel, effets du racisme et de la misère, de la religion et de la tradition, singularité et exemplarité d’une vie de jeune homme gay racisé et «issu du 9-3», revendication de la relation affectueuse et durable jalonnent un immense paysage.
Celui-ci est loin de ne concerner que cette catégorie sociologique des «jeunes hommes des cités». Vers la tendresse raconte beaucoup de notre monde comme il ne va pas. Si c’est techniquement un moyen métrage, c’est surtout un grand film de cinéma.
2.«Conte cruel de Bordeaux» de Claire Maugendre
Dans la ville nommée par le titre, une jeune femme blonde de la bonne société, qui a vécu enfant en Afrique, rencontre un jeune homme noir et tombe très amoureuse.

De ce point de départ, Claire Maugendre fait un récit magique et politique, hanté par les fantômes du commerce esclavagiste et les formes multiples du colonialisme.
Composé à partir de photos, sous l’influence affichée de La Jetée de Chris Marker, et employant des effets spéciaux artisanaux très appropriés aux situations, Conte cruel de Bordeaux impressionne par la justesse des images et des sensations.
Au-delà d’une intrigue presque trop bien conçue dans ses implications et sous-entendus, entre romance, film d’horreur et pamphlet poétique, c’est l’assemblage de brutalité soulignée par les images fixes et de douceur dans l’usage des lumières et de certains choix de montage –renforcé par la voix de la narratrice à la fois envoûtante et distanciée– qui fait la puissance de ce Conte à la fois mythologique et contemporain.
3.«Amour Océan», d’Héléna Klotz
Jeanne et Camille sont deux sœurs qui vivent avec leur père, capitaine de gendarmerie bourru, dans une caserne du Sud-Ouest. Elles s’échappent pour une virée sur une plage des Landes, où l’aînée est attirée par un des membres du groupe de jeunes surfeurs qui évoluent à proximité.

Récit d’initiation sentimentale, Amour Océan suit un fil narratif réaliste, aux épisodes en forme de petits blocs sans grand relief. C’est la manière de filmer, avec l’étrangeté du domicile (la caserne), la force des vagues et surtout l’attention à des détails physiques portée par des très gros plans de visages et de parties du corps qui donnent sa puissance d’évocation au film, au-delà de ce qui a été raconté par le scénario.

Amour(s)
Durée: 1h39
Vers la tendresse
d’Alice Diop
Avec Modibo Diarra, Samaké Diarra, Nidhal Majdoub
Durée: 38 minutes
Conte cruel de Bordeaux
de Claire Magendre
Avec Claire Duburcq, Cherif Adekambi et la voix de Marie-Philomène Nga
Durée: 30 minutes
Amour Océan
d’Héléna Klotz
Avec Mathilde Dupont Corbrand, Louison Bejaoui, Arnaud Rebotini
Durée: 30 minutes
Sortie le 2 septembre 2026
«Retour avant 15 heures», de Gaël Lépingle
La phrase qui donne son titre au film est écrite sur un post-it. Un parmi des dizaines, que le père du cinéaste gardait dans un tiroir, et utilisait lorsqu’il s’absentait de sa maison. Cette maison est celle où lui et son épouse ont passé la fin de leur vie.
Cette vie s’est achevée avant que le film commence. Ou bien elle ne s’est pas achevée. Puisque, justement, il y a le film.

Le père de Gaël Lépingle était mathématicien. À sa retraite, il s’est installé dans cette maison qui fait partie d’un lotissement, entre campagne et banlieue d’Orléans. Le film est tourné dans et autour de la maison.
Il accompagne les dernières années de ce père qui n’est plus là. Mais qu’on voit très bien, puisqu’il a les traits de Serge Renko, acteur formidable et délicat qui jouait dans un précédent film de Lépingle, Des garçons de province, et qui fut exceptionnel dans Triple Agent d’Éric Rohmer.
Après la mort de son père, le cinéaste a trouvé dans les affaires de celui-ci des cahiers où il notait avec une précision méticuleuse ce qu’il faisait chaque jour, qui il rencontrait, où il allait se promener, quelles questions domestiques il avait à résoudre. C’est d’une extrême matérialité, et prodigieusement efficace pour rendre présent celui qui n’est plus là. (…)