«Les Feuilles mortes», «L’Arbre aux papillons d’or», «Déserts»: les beaux films se ramassent à la pelle

Vivre d’amour et de cinéma: Alma Pöysti et Jussi Vatanen dans Les Feuilles mortes.

Émouvants, drôles, poétiques, décalés, trois étonnants bonheurs de cinéma sortent cette semaine sur les écrans français, signés Aki Kaurismäki, Pham Tien An et Faouzi Bensaïdi.

C’est Noël en septembre. Trois films, trois cadeaux merveilleux, qu’il n’y a aucune raison de comparer, encore moins de mettre en compétition. À la singularité absolue de chacun s’ajoute pourtant cette bonne nouvelle supplémentaire qu’ils portent ensemble, la diversité peu prévisible de ce dont ils se trouvent être, sinon les représentants, du moins les symptômes.Cela concerne leur origine, trois pays dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne saturent pas d’ordinaire les écrans internationaux: la Finlande, le Vietnam et le Maroc. Ensemble, ils témoignent de la vitalité mondiale de la création cinématographique, surtout si, contrairement à ce que font 90% des médias et des responsables, on ne se focalise pas sur les seuls États-Unis et France.

Cela concerne, évidemment, leur style singulier, la tonalité de la mise en scène –avec au moins un point commun, et particulièrement bien venu: une forme d’humour, à chaque fois très personnelle.

Et cela concerne aussi la situation de leurs auteurs respectifs. Aki Kaurismäki est un cinéaste reconnu, avec dix-huit longs métrages depuis Crime et châtiment en 1983, figure majeure du cinéma contemporain qui prouve avec ce nouveau film combien il est possible de se renouveler tout en restant fidèle à un esprit original.

Pham Tien An, lui, est un nouveau venu, qui dès son premier film, judicieux récipiendaire de la Caméra d’or à Cannes, impressionne et séduit. Faouzi Bensaïdi, dont Déserts est le cinquième film comme réalisateur en vingt ans, signe ce qui est un accomplissement si évident –après des précédents titres en forme de jalons plus ou moins aboutis– que son film mérite d’être à la fois salué pour lui-même et comme sommet d’un trajet au déjà long cours.

«Les Feuilles mortes» d’Aki Kaurismäki

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Hansa (Alma Pöysti) et le chien Chaplin, qui sait tout. | Diaphana Distribution

Ce fut, lors du dernier Festival de Cannes, maelström d’images, de récits, d’éclats en tous genres, comme un moment suspendu. Le film en est reparti avec le Prix du jury, il aurait pu aussi bien recevoir la Palme d’or, ou tous les trophées, ou rien du tout.

C’était étrange, ce moment à la fois à part du grand barnum cannois et comme son accomplissement ultime. Une manière de murmurer calmement que si tout le reste existe (et heureusement!), c’est parce qu’il y a la possibilité, rarissime et essentielle, de ça.

Ça, pas grand-chose, une histoire de trois sous, une romance improbable, deux copains, des ennuis de la vie quotidienne, plutôt en ville en Europe aujourd’hui chez des gens qui travaillent et ne gagnent pas beaucoup. Mais ça fait écho à ailleurs, à d’autres, à d’autres époques aussi. Pas «universel», oh non! Mais à partager.

Avec son nouveau film, comme il le fait depuis quarante ans mais peut-être de manière encore plus accomplie, encore plus évidente, encore plus apparemment simple, Kaurismäki radicalise le célèbre aphorisme de Picasso, «Je ne cherche pas, je trouve». Avec le cinéaste de La Fille aux allumettes, des Lumières du faubourg, de Le Havre, elle devient: je ne cherche pas, j’ai trouvé.

Trouvé quoi? Quelque chose qui n’existe pas, n’a jamais existé, et est pourtant irréfutable. Quelque chose qu’on pourrait appeler le secret perdu du cinéma.

«Perdu» au sens où ce film, qui se passe aujourd’hui, au temps de l’ultralibéralisme, des contrats précaires, du gâchis alimentaire, du bombardement massif de l’Ukraine, rayonne d’une lumière qui évoque celle des étoiles éteintes qui continue de voyager à travers l’espace et de réchauffer des univers.

«Secret», puisqu’on dirait que personne d’autre chez les réalisateurs, même les meilleurs, ne sait plus cela. Et «bonheur», oui, puisque de chaque seconde du film naît une joie, un doux frisson tendre et mélancolique, amusé et inquiet.

On se fiche que les couleurs et les accessoires ressemblent à ceux de la plupart des autres films de Kaurismäki (pas tous d’ailleurs). La palette de Rembrandt aussi n’utilisait qu’un nombre limité de couleurs, et alors?

Ce qui importe ici est qu’il n’y a pas l’ombre d’une place pour quoi que ce soit qui ressemble à de la communication, à de la complaisance, aux innombrables formes de la retape. Rien à vendre, rien à battre. Pour chaque plan, on songe à la formule de Beethoven, qui disait tout de l’accomplissement d’un acte d’art: «Cela doit-il être? Cela est.»

Hansa est magasinière au supermarché. Holappa est ouvrier dans un atelier de métallurgie. Ils se sont croisés au karaoké. Ils n’ont pas chanté, pas dansé. Elle est retournée dans son petit appartement solitaire où la radio distille les nouvelles du monde comme il ne va pas. Il a rejoint le foyer où il loge avec son collègue, et avec des bouteilles d’alcool, qui sont ses seules fréquentations.

Les chemins, en pointillés, vont se recroiser. Il y aura des crises et des injustices dont la violence est peut-être pire d’être traitée en pantomime glaciale, il y aura des rencontres, des accidents. Le temps qui passe comme les gouttes d’un robinet qui fuit.

Mais il y a des vies, et le cinéma qui le sait, le voit, le raconte. C’est affaire de tempo surtout. À un moment, un oscilloscope donne des nouvelles stylisées de l’état de Holappa à qui il est arrivé un sale coup, et c’est comme un concentré de tout le film. La vie dans une ligne qui s’incurve un peu, des sons dont le rythme juste sépare le mort du vif.

Le chien aussi a le juste nom, il s’appelle Chaplin. Comme celui qui, déjà, savait le secret qui n’existe pas.

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Les Feuilles mortes

d’Aki Kaurismäki avec Alma Pöysti, Jussi Vatanen, Janne Hyytiäinen

Séances

Durée: 1h21   Sortie le 20 septembre 2023

«L’Arbre aux papillons d’or» de Pham Tien An

On y entre comme de biais, pas trop sûr de ce qui se joue, de qui est au centre du récit, ou même de l’existence d’un récit. Il y avait trois amis qui buvaient à la terrasse d’un bistrot. Il y a eu un accident. Une femme est morte, pas son petit garçon de 5 ans qui était avec elle sur la moto.

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Thien (Le Phong Vu), en chemin vers plusieurs avenirs, plusieurs destinations, plusieurs rencontres. | Nour Films

Un homme est en train de se faire administrer un massage très sensuel, il est appelé au téléphone. Il est le beau-frère de la victime, doit convoyer son corps vers un village de campagne, accompagné du gamin orphelin.

L’homme, Thien, a une histoire, ou plusieurs. L’enfant a des avis sur tout, et pas ses yeux dans sa poche. En chemin, des rencontres étranges, sous le signe du religieux (chrétien, animiste), du soin des morts et des voyageurs, d’un amour ancien, parsèment son parcours. D’autres histoires surgissent, qui ont un rapport avec Thien, ou pas.

Il y a eu la guerre. Le désir circule. Tout le monde ne parle pas la même langue. Des lignes de failles, plus ou moins larges, plus ou moins profondes se dessinent dans cet univers.

Alors qu’après les obsèques de sa sœur, Thien poursuit sa quête, à la recherche de son frère qui avait abandonné femme et enfant, on continue de bifurquer de la chronique au poème élégiaque, du conte à la fantasmagorie mystique. (…)

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Festival de Cannes jour 8: le gai bonheur du cinéma

Hansa et Holappa (Alma Pöysti et Jussi Vatanen), les héros des Feuilles mortes d’Aki Kaurismaki, devant l’affiche d’un film de Jean-Luc Godard, comme une évidence

Dans le grand bazar de propositions de films en tous genres qu’est, et doit être un grand festival, il arrive que se fasse un moment de grâce évidente, absolue. Il est exceptionnel qu’au même moment il en advienne deux, comme cela a été le cas avec le film de Kaurismaki et le dernier signe adressé par Godard.

«Le bonheur n’est pas gai» était la dernière réplique du Plaisir de Max Ophuls, qui comportait aussi une macabre danse sur laquelle s’achevait le dernier film terminé par Jean-Luc Godard, Le Livre d’image. Et de fait ni Les Feuilles mortes d’Aki Kaurismaki, ni Film annonce du film qui n’existera jamais: «Drôles de guerres» de Godard ne saurait être défini par la gaité. Il en émane pourtant quelque chose d’extrêmement joyeux, et qu’on ne sait comment appeler autrement que le bonheur. Le bonheur du cinéma.

Les Feuilles mortes d’Aki Kaurismaki

Des centaines de films sont montrés à Cannes, y compris au marché, et même des milliers si on inclut les courts métrages. Autant de projections résultant de tentatives, de recherches, d’inventions, d’idées qui se voudraient nouvelles et parfois, bonnes ou mauvaises, le sont. Et puis il y a, seul, Aki Kaurismaki.

Kaurismaki radicalise encore le célèbre aphorisme de Picasso, «je ne cherche pas, je trouve». Avec le cinéaste de La Fille aux allumettes et des Lumières du faubourg, elle devient: je ne cherche pas, j’ai trouvé.

Trouvé quoi? Quelque chose qui n’existe pas, n’a jamais existé, et est pourtant irréfutable. Quelque chose qu’on pourrait appeler le secret perdu du cinéma.

«Perdu» au sens où ce film, qui se passe aujourd’hui, au temps de l’ultralibéralisme, des contrats précaires, du gâchis alimentaire, du bombardement massif de l’Ukraine, rayonne d’une lumière qui évoque celle des étoiles éteintes qui continue de voyager à travers l’espace et de réchauffer des univers.

«Secret», puisqu’on dirait que personne d’autres chez les réalisateurs, même les meilleurs, ne sait plus cela. Et «bonheur», oui, puisque de chaque seconde du film nait une joie, un doux frisson tendre et mélancolique, amusé et inquiet.

On s’en fiche que les couleurs et les accessoires ressemblent à ceux de la plupart des autres films de Kaurismaki (pas tous d’ailleurs), la palette de Rembrandt aussi n’utilisait qu’un nombre limité de couleurs, et alors?

Ce qui importe ici est qu’il n’y a pas l’ombre d’une place pour quoique ce soit qui ressemble à de la communication, à de la complaisance, aux innombrables formes de la retape. Rien à vendre, rien à battre. Pour chaque plan, on songe à la formule de Beethoven qui disait tout de l’accomplissement d’un acte d’art: «Cela doit-il être? Cela est.»

Hansa est magasinière au supermarché. Holappa est ouvrier dans un atelier de métallurgie. Ils se sont croisés au karaoké. Ils n’ont pas chanté, pas dansé. Elle est retournée dans son petit appartement solitaire où la radio distille les nouvelles du monde comme il ne va pas. Il a rejoint le foyer où il loge avec son collègue, et avec des bouteilles d’alcool, qui sont ses seules fréquentations.

Hansa et le chien Chaplin, qui sait tout/Diaphana Distribution

Les chemins, en pointillés, vont se recroiser. Il y aura des crises et des injustices dont la violence est peut-être pire d’être traitée en pantomime glaciale, il y aura des rencontres, des accidents. Le temps qui passe comme les gouttes d’un robinet qui fuit.

Mais il y a des vies, et le cinéma qui le sait, le voit, le raconte. C’est affaire de tempo surtout. A un moment, un oscilloscope donne des nouvelles stylisées de l’état de Holappa à qui il est arrivé un sale coup, et c’est comme un concentré de tout le film. La vie dans une ligne qui s’incurve un peu, des sons dont le rythme juste sépare le mort du vif.

Le chien aussi a le juste nom, il s’appelle Chaplin. Lui aussi savait le secret qui n’existe pas.

Film annonce du film qui n’existera jamais: «Drôles de guerres» de Jean-Luc Godard

C’est le premier film posthume de Godard, terminé après qu’il ait mis fin à ses jours le 13 septembre 2022 par son compagnon de travail Fabrice Aragno, selon les indications très précises qu’il avait donné.

Il avait auparavant construit lui-même les quarante pages qui composent ce… ce quoi? Film? Pas sûr, même si Godard l’aura, in extremis, déclaré «son meilleur film». Le dernier long métrage terminé s’intitulait Le Livre d’image, formule qui vaudrait aussi bien pour ces pages au format de l’écran.

Des mots, des images, des signes, sur des pages au format de l’écran/Saint-Laurent

Chacune de ces pages, dont la durée de visibilité a été méticuleusement indiquée par Godard, est porteuse d’un assemblage d’images, de signes, de fragments de textes, de formules manuscrites, de traits de peinture. Peu à peu, à ce qu’on voit d’abord en silence s’ajoute ce qu’on entend, de la musique, des mots.

Dans le labyrinthe du sens, deux motifs

L’ensemble dure 20 minutes. Comme toujours, il y a davantage à imaginer, à réfléchir, à s’interroger, à discuter et se disputer avec ces 1200 secondes que dans nombre de films de deux heures. On ne se risquera pas ici à une tentative d’exégèse, on se contentera de pointer deux motifs, l’un explicite, l’autre implicite, qui traversent ce dit Film annonce.

Explicite est la présence d’une jeune femme nommée Carlotta. Elle vient d’un livre qui, comme il l’a si souvent fait, sert de tremplin à Godard pour suivre le fil de ses méditations, de ses affections et de ses colères. Elle est un personnage d’un livre aujourd’hui oublié, mais qui reçut le Prix Goncourt en 1937, Faux Passeports de l’écrivain belge Charles Plisnier, qui brosse le portrait de militants révolutionnaires de l’entre deux guerres dont l’auteur a été proche.

Militante communiste anti-stalinienne, elle hante les apparitions successives, appelle des rimes mentales avec Rosa Luxembourg, avec Hannah Arendt, avec une autre activiste oubliée, avec Anne-Marie Mieville. C’est l’un des fils explicitement politiques qui relient ces agencements jamais réductibles à un sens unique.

L’autre motif, implicite et évident, est celui de l’idéogramme. Voici des années, des décennies même, que Godard réfléchit les rapports entre mots et images, ce qui les oppose et ce qui les rapproche, les enjeux de liberté et d’oppression qui s’y jouent. Jamais sans doute il s’était aussi clairement approché, par plusieurs moyens, de cet hybride fécond qu’est l’idéogramme, à la fois texte et image.

La forme implicite de l’idéogramme/Saint-Laurent

Des traits de pinceaux noirs, des gestes picturaux en convoquent l’imaginaire (il ne s’agit pas de véritables idéogrammes) comme ouverture encore possible dans cette recherche incessante, habitée par les tragédies du siècle, de la Shoah à Sarajevo et au malheur palestinien, que des citations de précédents films, surtout Notre musique, font résonner une dernière fois.

A en croire Fabrice Aragno, Jean-Luc Godard aurait dit de Film annonce du film qui n’existera jamais: «Drôles de guerres» que c’était «le cinéma d’aujourd’hui». Comme toujours, il faut entendre les formules, et ne pas les croire sur parole. En écouter plutôt les musiques.

«Le» cinéma «d’aujourd’hui», c’est à voir – et à revoir. Mais quelque chose venu de la nuit des temps, des cavernes (pas celle de Platon, oh non!, celle des mains négatives) et des lanternes magiques et de La Sortie des usines Lumière, oui. Ou, comme il le dit dans le film, «quand Melville avait fait Le Silence de la mer», c’est à dire à la fois un film de Résistance et l’invention de la Nouvelle Vague douze ans avant tout le monde.

Et, à ce moment-là du Festival de Cannes, par-delà l’agitation brownienne de la Croisette, par-delà l’insondable mélancolie de l’œuvre, par delà le deuil, il y avait alors une grande joie qui réchauffait l’assemblée des spectateurs. Comme ce feu autour duquel de tous temps les humains avaient inventé de se réunir.