La ligne d’erre de « Monsieur Deligny, vagabond efficace », un film de Richard Copans

Le 18 mars dernier devait sortir au cinéma Monsieur Deligny, vagabond efficace de Richard Copans, le film est finalement disponible en VOD. Il replace aujourd’hui Fernand Deligny dans la lumière, et retrace le parcours du poète et éducateur à partir de sa relation, constante et intense, avec le cinéma.

Dans le numéro de septembre 1948 de la revue Esprit, Chris Marker (qui n’est pas encore cinéaste) célèbre la parution d’un livre intitulé Les Vagabonds efficaces. Il y détecte un double surgissement : la pensée en actes d’une pédagogie aux côtés de ceux que la société rejette, des adolescents délinquants ou fous (ou les deux), et la naissance d’un écrivain.

Puisque c’est aussi, et de manière nécessaire, en poète que Fernand Deligny a dirigé de 1944 à 1946, le Centre d’observation et de triage de Lille, où sont enfermés les jeunes déviants, expérience qu’il raconte dans le livre. Deligny, Marker, les chemins de ces deux-là n’ont pas fini de se croiser. Ils sont l’un et l’autre liés à l’organisation Travail et culture issue de la Résistance, et à laquelle appartient aussi André Bazin. En 1958, François Truffaut, fils adoptif du créateur des Cahiers du cinéma, prépare son premier film, Les 400 Coups. Truffaut a lu le premier roman de Deligny, Adrien Lomme, dont le personnage principal ressemble par certains aspects à Antoine Doinel.

Il rend visite au pédagogue, qui est installé dans le Vercors avec des ados autistes. Cette rencontre mènera à une transformation de toute la fin du film – Truffaut fera en sorte que Deligny soit payé comme collaborateur, d’un montant correspondant au prix « d’une bonne chèvre ».

Mais l’attention n’est pas seulement celle portée par le monde du cinéma à Deligny. En 1955, il a publié dans la revue communiste Vers l’éducation nouvelle l’article « La caméra outil pédagogique », texte important où il réfléchit en termes précurseurs la place de l’image dans la société moderne et une pensée du cinéma comme pédagogie du « faire » plutôt que vers l’accomplissement d’une œuvre.

À cette époque, les jeunes gens qu’il a accueilli projettent dans les villages du Vercors Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein et Tempête sur l’Asie de Poudovkine. À ce moment, une caméra, même dépourvue de pellicule, fait partie du « matériel pédagogique » de sa méthode – fort peu méthodique au demeurant. À ce moment, Deligny a commencé de nourrir un projet de film que réaliseraient les résidents du centre qu’il anime, consacré à la mémoire de la résistance dans la région.

Ce projet-là, comme beaucoup d’autres, n’aboutira pas. Mais, en 1962, alors que la petite troupe a déménagé près d’Alès, grâce à un volontarisme qui pallie vaille que vaille à toute absence de moyens, commence la réalisation d’un film à nul autre pareil, Le Moindre Geste. Filmé par Josée Manenti devenue la plus proche collaboratrice du pédagogue poète, il accompagne l’« erre » d’Yves dans la campagne cévenole « dans son altérité radicale d’être humain », comme l’écrira Sandra Alvarez de Toledo dans l’ouvrage monumental publié par L’Arachnéen en 2007, dans lequel elle a réuni les écrits et les dessins de Deligny, ainsi qu’un ensemble de textes qui en développent les apports.

Deligny n’a pas l’argent pour terminer le film. Chris Marker qui vient de créer la coopérative de production et de distribution SLON rendra possible qu’il soit mené à bien, grâce aussi au travail sensible et précis de Jean-Pierre Daniel, qui s’est chargé du montage. Sélectionné à la Semaine de la critique au Festival de Cannes 1972, le film circule ensuite dans les circuits alternatifs de l’époque.

Ce qu’a été le poète éducateur pourrait tout aussi bien se raconter sous l’angle de la pédagogie, de la pédiatrie, de la psychiatrie, de la littérature, de la philosophie, et bien sûr de la politique.

Entre-temps, François Truffaut était réapparu. En 1968, il prépare L’Enfant sauvage, et a appris qu’un des enfants dont s’occupe l’éducateur présente un comportement très similaire à celui décrit par le docteur Itard dont les travaux servent de base à son film. Le projet de faire jouer le jeune Janmari n’aura pas de suite, mais peu après un jeune réalisateur très investi dans les engagements de l’après-Mai 68, Renaud Victor, s’installe un temps à Monoblet. Il s’agit d’un des lieux du réseau de résidences pour personnes ayant de graves troubles du comportement que Deligny a mis en place. Renaud Victor commence à réaliser en 1972 Ce Gamin, là, film produit par François Truffaut avec le soutien de plusieurs autres figures du cinéma français, et qui accompagne ce même Janmari.

Pour ce projet, un chef opérateur rejoint le réalisateur, fort peu versé dans les techniques de prises de vue. Et, comme il se fait dans ces parages là, plutôt que de tourner, ledit chef op apprendra au réalisateur à utiliser lui-même la caméra. Ce technicien pédagogue s’appelle Richard Copans. Ce même Copans vient de réaliser Monsieur Deligny, vagabond efficace, qui sort en salles le 18 mars. Ce film est un nouveau jalon sur la longue route dessinée par la création au début des années 70 d’un des plus importants collectifs de cinéma engagé sur les différents combats politiques de l’époque, Cinélutte.

Depuis, Richard Copans a été le chef opérateur notamment de Robert Kramer, de Luc Moullet, de Claire Simon. Il est le réalisateur de nombreux titres, pour le cinéma et surtout la télévision – dont nombre d’épisodes de la remarquable série Architecture. Il est aussi le fondateur et dirigeant (avec Serge Lalou) de la plus importante société de production française de documentaires, les Films d’Ici, qui a fêté ses 35 ans en 2019.

Ce film, celui de Copans, ramène aujourd’hui Deligny dans la lumière et incite à rappeler son parcours à partir de sa relation, constante et intense, avec le cinéma. Mais c’est aussi un artifice rhétorique. Car ce qu’a été le poète éducateur durant toute sa vie pourrait tout aussi bien se raconter sous l’angle de la pédagogie, de la pédiatrie, de la psychiatrie, de la littérature, de la philosophie, et bien sûr de la politique. Le film que lui consacre Richard Copans réussit le difficile exercice de tenir ensemble toutes ces dimensions, d’en assumer la complexité, tout en suivant avec clarté le chemin chronologique, et en inventant un heureux dispositif multipliant les formes de présence de Deligny, en son temps et aujourd’hui.

Car des lieux installés il y a 50 ans de manière qui semblait souvent si précaire ont poursuivi le travail, avec des autistes qui ne sont plus des enfants, y compris après la mort du fondateur en 1996 et jusqu’à aujourd’hui. Ces lieux composent ce réseaux, ce rhizome d’espaces d’accueil imaginé par celui qui ne fut pas par hasard aussi un intervenant actif à la clinique de La Borde alors dirigée par Félix Guattari.

Copans filme ces lieux aujourd’hui, écoute la parole des témoins, et plus encore le silence ô combien habité de ces humains sans mots, si expressifs. Mais le film entretisse ces présences contemporaines d’archives de différentes époques, de documents exhumés, d’extraits des films réalisés par et autour de Deligny, films qui jouent alors un des rôles qu’il leur assignait en effet, celui d’outils de mémoire.

Surtout Richard Copans redonne voix à Deligny lui-même, qui a tant écrit, qui a été plusieurs fois interviewé à la radio, et a été à l’occasion filmé. Cette voix inventive, provocante, vigoureusement rétive à toute institutionnalisation et à tout cadrage, acquiert une présence sonore nouvelle, d’être proférée par Jean-Pierre Darroussin : belle réponse au casse-tête de la multiplicité des archives écrites et sonores, quand il fallait en effet faire entendre la singularité de cette parole, venue de lieux dédiés à des humains qui ne parlent pas. (…)

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